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Giselle, histoire d’une réinterprétation (Akram Khan)

Ne regardez jamais une femme et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d’une minute pour vous faire perdre l’éternité.

Théophile Gautier, La Morte amoureuse

Ceci est un blog de lecture. Je ne suis pas censée parler d’autre chose. Mais il y a un an, j’ai commencé à parler d’histoire du livre. C’était certes dans la continuité du reste. Puis j’ai parlé un peu pratiques de lecture et monde de l’édition. J’ai parlé écriture, et organisé un atelier qui a duré dix sessions. Mais à présent, alors que les obligations se font toujours plus pressantes, j’ai eu envie de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. Aujourd’hui, je vais vous parler de danse. Mais ne fuyez pas tout de suite. Il sera aussi question, juste en passant, de littérature, d’adaptation et de réécriture moderne des classiques.

L’original : Giselle ou les Wilis (1841)

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Tamara Karsavina et Vaslav Nijinsky dans Giselle (1910)

Giselle ou les Willis est un ballet en deux actes, sur une partition d’Adolphe Adam et sur un livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges (principalement) et Théophile Gautier (un petit peu) et une chorégraphie originale de Jean Coralli et Jules Perrot. Soyons encore un peu littéraires et revenons au livret. L’idée a été soufflée au prolifique Vernoy de Saint-Georges par Théophile Gautier, qui en avait trouvé l’inspiration auprès d’Henrich Heine. Ce dernier décrit la légende des Willis dans De l’Allemagne, paru d’abord en français en 1834 :

Dans une partie de l’Autriche, il y a une légende qui offre certaines similitudes avec les antérieures, bien que celle-ci soit d’une origine slave. C’est la légende de la danseuse nocturne, connue dans les pays slaves sous le nom de « willi* ». Les willis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces, pauvres jeunes filles qui ne peuvent pas rester tranquilles dans la tombe. Dans leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts reste encore cet amour de la danse qu’elles n’ont pu satisfaire pendant leur vie ; à minuit, elles se lèvent, se rassemblent en troupes sur la grande route, et, malheur au jeune homme qui les rencontre ! Il faut qu’il danse avec elles ; elles l’enlacent avec un désir effréné, et il danse avec elles jusqu’à ce qu’il tombe mort. Parées de leurs habits de noces, des couronnes de fleurs sur la tête, des anneaux étincelants à leur doigts, les willis dansent au clair de lune comme les elfes. Leur figure, quoique d’un blanc de neige, est belle de jeunesse ; elles rient avec une joie si effroyable, elles vous appellent avec tant de séduction, leur air a de si doucettes promesses ! Ces bacchantes mortes sont irrésistibles.

* Wili ou Willi, l’orthographe est aussi insaisissable que cette bacchante slave.

Théophile Gautier, amateur de mortes amoureuses, fut très sensible à la légende. Il se met à rêver à ces « elfes à la robe blanche dont l’ourlet est toujours humide », « des Nixes qui font voir leur petit pied de satin au plafond de la chambre nuptiale » et « des Wilis au teint de neige à la valse impitoyable ». Que cela ferait bien dans un ballet, se dit-il ! Dans une lettre  publiée dans La Presse début juillet 1841 et adressée à Heine, il lui décrit la genèse du ballet et sa première, qui eut lieu le 18 juin de la même année (les citations précédentes en sont issues).

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Anna Pavlova dans Giselle, 1903.

L’histoire se divise en deux actes, sur le même modèle que La Sylphide : en effet, dans le ballet romantique, le premier acte est celui du monde terrestre, du pittoresque, de la couleur locale, tandis que le second acte est celui du surnaturel. La division entre l’acte blanc, accessible au héros par une expérience-limite (mort, surnaturel, sommeil, consommation d’opiacés) et les autres actes perdurera jusque dans des ballets plus récents, comme Le Lac des cygnes ou La Bayadère à la fin du siècle. Mais revenons à l’argument de Giselle.

C’est quoi l’histoire, déjà ?

Dans le premier acte, Albrecht est un jeune duc qui s’est travesti en paysan pour faire la cour à une jeune paysanne nommée Giselle. Hilarion, le garde-chasse, en est jaloux et se promet de confondre son rival. Sur ce, arrivent le prince et sa fille, Bathilde, qui font une halte au village. Albrecht qui, manque de chance, est fiancée à Bathilde dans la vraie vie, se cache tandis que Bathilde et Giselle se rapprochent : jeunes amoureuses attendant leur mariage, elles devisent ensemble sans se douter que leur promis est le même homme. Alors que Giselle et Albrecht s’amusent ensemble à la fête des vendanges, Hilarion, qui a compris l’imposture, appelle le prince et toute sa suite pour révéler à Giselle l’imposture. Celle-ci, sous le choc, en vient à perdre la raison. Après avoir essayé de se donner la mort avec l’épée d’Albrecht, elle danse jusqu’à l’épuisement et finit par expirer dans les bras de sa mère. Cette scène de la folie est aujourd’hui un morceau de bravoure, où la danseuse doit mettre en avant ses qualités d’actrice. Lire la Suite

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Olivia de Dorothy Bussy

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Depuis que j’ai lu Une chambre à soi, l’ombre de Virginia Woolf plane sur tout ce que je fais. Le destin des jeunes filles américaines dans les années 1960, évoqué par Emma Cline dans The Girls y a fait écho. Mon prochain sujet de dissertation porte sur les jeunes filles telles que Flaubert les évoque dans son Dictionnaire des idées reçues de Flaubert :

Filles. Les jeunes filles : Éviter pour elles tout espèce de livres. — Articuler ce mot timidement.

Je retourne bientôt à Londres, pendant deux jours, là où j’ai vu une exposition qui lui était consacrée. Et dimanche dernier, je me suis retrouvée à lire Dorothy Bussy, qui fréquentait le  groupe Bloomsbury et a été publiée par Hogarth Press, la maison d’édition qui avait été fondée par Virginia et Leonard Woolf. Bref, depuis que je me suis décidée à la lire, Virginia Woolf est partout. Cela devrait m’inciter à écrire une bonne fois pour toutes ma chronique sur Une chambre à soi… mais je n’en fais rien et aujourd’hui, je vais plutôt vous parler d’Olivia, ma dernière lecture. C’est déjà ça !

Réédité par le Mercure de France, Olivia de Dorothy Bussy a été publié en 1949 en France, chez Stock, dans une traduction de Roger-Martin du Gard, et en 1950 en Angleterre. Le roman prend pour point de départ les souvenirs, fort romancés, de leur auteur : Dorothy devenue Olivia, seize ans, est issue d’une famille aussi nombreuse que victorienne. Elle est envoyée en France, dans un pensionnat de jeunes filles, afin de parfaire son éducation. Elle y développe alors une véritable fascination pour mademoiselle Julie, professeure charismatique. Celle-ci, sans que l’élève en prenne conscience tout d’abord, tient de plus en plus de l’amour passionnel, tandis que Mademoiselle Julie tente de garder ses distances. Cette situation dégénère et Olivia assiste bientôt à une catastrophe d’ampleur sans bien comprendre qu’elle y a, indirectement ou non, participé…

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[1% Rentrée littéraire] Les Parisiens d’Olivier Py

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J’ai pris, ces derniers mois, de très mauvaises habitudes. Au cours de ma lecture, lorsque je peine un peu à tourner les pages, je fais un petit tour du côté de la critique, et je me renseigne sur le livre en cours. C’est très mal. J’aimerais arriver à chaque titre neutre et sans attentes, afin de prendre sans peur le risque ultime : celui de descendre en règle un livre acclamé ou de célébrer un titre honni. Parfois, c’est plus vicieux encore : les critiques vont toutes tellement dans le même sens que je ressens le besoin de dire tout le contraire, sans savoir bien si cela relève de la dissidence ou du plus bête esprit de contradiction.

Bref, je ne fais pas les choses comme il faut. Et cela ne me facilite pas la tâche pour Les Parisiens d’Olivier Py. J’ai reçu ce livre il y a un mois, dans le cadre du programme Masse critique de Babelio. Et déjà lorsque j’ai ajouté l’ouvrage à ma liste, j’ai pu voir l’étendue des dégâts. Deux étoiles à peine, plusieurs aveux qui semblaient dire qu’il était difficile de finir le roman. La critique officielle ? Roman grotesque et illisible, selon le Nouvel Observateur… A peine quelques enthousiasmes dispersés. C’est donc pleine de questions que j’ai continué ma lecture… Après avoir refermé le livre pour de bon, hier soir, voici les quelques conclusions auxquelles j’ai pu arriver.

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[F] Ma vie et la danse de Loïe Füller

Je suis allée voir le film La Danseuse de Stephanie di Giusto il y a quelques semaines. J’en suis ressortie embarquée par les voiles de la Loïe, mais surtout pleine de questionnements en tous genres : parmi elles, quel était ce personnage de marquis, dont je n’avais jamais entendu parler ; quelle est la part de mise en scène dans la représentation de ses relations avec Isadora Duncan, et bien d’autres encore. Je me suis alors souvenue que j’avais acheté ce petit livre au CND, après avoir vu une performance d’Ola Maciejewska sur le thème.

Loïe Füller ne m’était pas totalement inconnue. Je travaille sur la littérature de la fin du XIXe siècle et la danseuse y est fréquemment mentionnée. A tel point qu’un chapitre entier de l’ouvrage de Guy Ducrey, Corps et graphies, poétique de la danse et de la danseuse à la fin du XIXe siècle, est consacré au sujet. Le corps charmait d’être introuvable (Rodenbach), Elle a vraiment créé la danse nouvelle (Jean de Tinan), Une fleur de rêve avait surgi des ténèbres (Jean Lorrain)… Mystérieuse créature, sylphide ou encore salamandre, Loïe Füller et ses voiles a nourri tant les rêves que les sensations d’art des plus grand écrivains du siècle.

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Adieu à ce qui vient de Pierre Cendors

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Adieu à ce qui vient de Pierre Cendors, paru en 2011 aux éditions Finitude est un bel objet. L’encadrement du titre, sur la couverture, m’a rappelé ce livre de poèmes arabes avec décorations art-déco d’inspiration orientale que j’avais déniché un jour, en vacances à Montpellier, sur un marché aux livres. Le papier de bonne facture, le brochage qui résiste à l’ouverture (et que j’ai bien pris garde ne pas forcer), la belle typographie, tout désigne un objet textuel ciselé, soigné, presque hors du temps.

C’est exactement ce que nous offre Pierre Cendors avec Adieu à ce qui vient. Dans une Venise fantasmagorique, où les orphelines vêtues de blanc élevées par des nonnes chantent dans de petites églises ornées et où les grands palais semblent sortis tout droit d’un conte, une tragique rivalité se dessine entre deux hommes. L’étranger Inno, beau comme l’Amour, qui donne fêtes sur fêtes dans son palais princier excite les jalousies de Ricorni, scientifique amoureux d’étoiles. Entre eux, la belle Fulzia, magnifique courtisane, puis la jeune Auria, nonnette à la voix magique. Cependant, au fil de la lecture, le lecteur en vient à penser, au bras des femmes qui vont de l’un à l’autre, qu’ils se ressemblent plus qu’ils ne voudraient l’admettre, chacun s’aliénant à son idéal, quitte à se fermer à une partie du monde et de ses plaisirs. Lorsqu’on referme le livre, que reste-t-il ? Des thèmes sans cesse revisités, réarrangés comme un grand collier de perle un peu chargé, dans une langue poétique et volontairement symboliste sur les bords.

Alors je pourrais sans doute déplorer des maladresses, des lourdeurs, le trop grand nombre d’événements qui surviennent, et même certains clichés, comme cet éternel féminin qui se dessine dans les recherches d’Inno ou dans les descriptions de la jeune Auria :

Il y a les femmes, nombreuses, qu’Inno a désirées. Et il y a une femme, une seule, qu’à travers elles, il a aimées. Et aime.

Mais parallèlement, il y a des images qui ne perdent pas de leur force du fait de leur trop-plein de mystère, il y a un jeu de tons et de symboliques qui s’entremêlent qui rappellent sans doute les tentatives les plus idéalistes de la fin du XIXe siècle – ce à quoi le nom même de l’éditeur, Finitude, semble faire soudain écho. J’ai cru voir à la fois quelque chose d’intensément familier et d’étranger, de bizarroïde. Sans doute aurais-je souhaité retrouver la folle modernité que j’ai cru percevoir dans Archives du vent, mais le style ici est différent – à la fois plus pompeux, et plus léger. Plus joueur.

Bref, je pourrais développer sur tous ces aspects-là. Vous révéler même que je ne suis pas certaine d’avoir compris tous les jeux de miroir disséminés dans le texte. Mais je me suis surprise, en tournant les pages, à rêver un livre plus beau encore, illustré par les graveurs de la fin du XIXe siècle et des années folles. Peut-être au fond le catalogue des gravures rêvées pour Adieu à ce qui vient dira mieux que tout le ton et l’ambiance de ce texte aux allures de conte allégorique.

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