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[Les Introuvables] L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit, et Le Livre de demain

Il y a Hôtel du Nord et L’Hôtel du Nord. Le premier, c’est le célèbre film de Marcel Carné, dont le couple de jeunes premiers, gentiment geignards, est éclipsé par Arletty et Louis Jouvet. Le second, L’Hôtel du Nord, avec un article, c’est le roman d’Eugène Dabit, qui fut publié en 1929 et qui fut en partie éclipsé par son adaptation. Or, après avoir revu le film il y a peu, je me suis dit qu’il serait intéressant de découvrir l’œuvre originale. J’ai écumé les sites de livres d’occasion et, par intuition, j’ai choisi d’éviter les nombreux livres de poche (édition Folio essentiellement) qui se présentaient, et qui portaient en couverture les visages d’Arletty et de Jouvet. Je me suis plutôt rabattue sur une édition plus ancienne, de peu de valeur. Grand bien m’en fasse ! Cela me donne l’occasion de vous présenter enfin ma cinquième chronique des Introuvables, en ce début du mois de septembre.

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Le Paris populaire pour toile de fond

Né en 1898, Eugène Dabit est fils d’ouvriers. Apprenti serrurier, son apprentissage est interrompu par la guerre car il doit subvenir aux besoins de sa mère avant d’être incorporé à son tour en 1916, dans l’artillerie lourde. Après la démobilisation, il reprend des études d’art et de peinture et lance avec succès une entreprise de peinture sur soie. C’est grâce aux fonds récoltés ainsi qu’à des prêts accordés par la famille que les parents d’Eugène Dabit deviennent propriétaires en 1923 d’un hôtel au bord du canal Saint-Martin. Situé au 102, quai de Jemmapes, dans le 10e arrondissement, à Paris, il s’agit du fameux Hôtel du Nord — c’est là que vous voyez que mon petit aparté biographique n’est pas tout à fait inutile.

Logé par ses parents à l’hôtel, Eugène Dabit occupe parfois la fonction de portier de nuit. En 1929 paraît L’Hôtel du Nord aux éditions Denoël. On y suit les Lecouvreur, de l’achat du bail de l’hôtel à sa destruction : les gérants et, plus encore qu’eux, l’hôtel lui-même, servent de fil rouge à un récit qui va de personnages en personnages, s’arrêtant sur un destin particulier, un ressenti éphémère, un incident, avant de changer de focus, de s’intéresser au voisin. Dabit enchaîne ainsi les anecdotes, qui sont autant d’occasions de multiplier les portraits du petit Paris : camionneurs, filles de la campagne fraîchement débarquées à Paris, mères célibataires, malades, ménages ouvriers ou acteurs sans le sou.. L’auteur ne cherche ni le sublime ni le romanesque : il s’applique à livrer des tranches de vie. La citation choisie de Jean Guéhenno choisie en exergue nous donne la clé de son esthétique :

Désormais notre laideur même ne se voit pas. Rien qui distingue l’un de nous, le fasse reconnaître. Rien en lui qui arrête le regard, éveille l’attention et l’amour. Nous ne sommes même pas pittoresques. Nous ne sommes ni gentils ni touchants. Chacun de nous, pris à part, ferait un mauvais héros de roman.

Jean Guéhenno

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Du côté de chez Swann de Marcel Proust (Chronique rêvée)

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J’ai attendu d’avoir fini le dernier tome, il y a maintenant six ans, avant de m’autoriser à dire, avec la familiarité des connaisseurs, La Recherche, pour désigner le chef d’oeuvre de Marcel Proust. Je sortais alors d’une licence de lettres, et je me trouvais si peu d’intelligence et de talent que je ne pensais pas pouvoir écrire un jour. Lire La Recherche m’avait confortée dans cette idée : tout ce qui compte, tout ce qui tremble en nous, semblait y avoir été dit, et je n’ai fait, pendant un temps, que chercher des échos, dans l’art comme dans la vie, d’une oeuvre que j’admirais sans nuance. Je me suis promis de la relire – j’ai même songé à instaurer une sorte de rendez-vous, tous les dix ans, où un Proust toujours le même rencontrerait une moi foncièrement différente. Et puis, dix ans, cela m’a paru trop long. J’ai déjà tellement changé que je serais bien incapable de parler à l’Alphonsine qui valide tranquillement sa licence de lettres en province. De quoi devrais-je la prévenir ? Quels conseils aurais-je pu lui donner ?

C’était un soir, alors que les délais, les dates butoirs me menaçaient de partout, j’ai levé les yeux vers la plus haute de mes étagères, celle où je range les livres qui ont de l’importance, ceux qui m’ont façonnée, ceux que je dois retrouver sans délai en cas d’urgence, lorsque le coeur vacille. J’y ai cueilli Du côté de chez Swann, je me suis mis à le lire, et le  temps s’est arrêté.

Mon édition est un vieux livre de poche, au dos plié (c’était du temps où les livres de poche étaient encore très rigides) à la couverture qui s’abîme et aux pages déjà jaunes. Je l’ai acheté il y a longtemps. Les marges sont très réduites et, pire encore, l’encre tient mal sur les pages, si bien que chaque fois que mes doigts débordent un peu sur le texte, l’encre bave et tache. Le texte y est serré au possible. Je me dis, ce soir-là, qu’il faudrait que je me rachète une édition plus récente, plus jolie, plus confortable. Mais lorsque je commence ma lecture, parce que bon, je l’ai tout de même sous la main, Longtemps, je me suis couché de bonne heure, il devient bientôt évident que je ne dois surtout pas racheter une autre édition. Qu’il importe que ma lecture se fasse dans ce vieux bouquin-là, tout corné, avec des petits passages soulignés au crayon gris par une inconnue que j’ai peine à reconnaître.

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[G] Sous les couvertures de Bertrand Guillot

Qu’allaient-ils devenir ? Chaque semaine, il se trouvait un nouveau roman pour poser la même question angoissée. Et chaque semaine le débat finissait par prendre, car au fond les livres n’aimaient rien tant que se raconter les mêmes histoires.

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En cette rentrée littéraire qui s’amorce, je trouve qu’il est plus que temps de parler de Sous les couvertures, roman paru en septembre 2014 (en pleine… rentrée littéraire, justement) aux éditions rue Fromentin. Rien sans doute ne m’aurait poussée à lire ce court roman, presque un conte, s’il n’avait été mis en avant sur les tablettes de ma bibliothèque professionnelle : qui viendrait lire un bouquin qui est sorti il y a deux ans quand les premiers livres de la rentrée pointent leurs banderoles rouges pleines de promesse ? (Souvenez-vous de cela, c’est important). Parce que cela tombe bien, puisque c’est exactement le sujet de ce petit roman, léger, tendre, et plutôt bien campé.

Sous les couvertures relève à la fois de l’apologue et du rêve d’enfant. Dans une librairie de quartier qui se meurt doucement, figée par l’habitude et pliant sous la concurrence des géants du Web, les livres se réveillent dès lors que le vieux libraire et sa petite employée baissent le rideau de fer de la boutique. Un week-end, alors que des cartons de nouveautés arrivent, l’inquiétude est à son comble : qui sera envoyé au pilon pour leur faire de la place ? Les livres du fond de la librairie, menés par un grand roman ambitieux, organisent une révolte. Leur but ? Détrôner les best-sellers, les livres sur la table devant le comptoir que tout le monde achète déjà et que le libraire, faute de temps et d’énergie, met en avant pour plus de facilité. Mais, comme beaucoup de révolutions, les faits débordent bien vite des utopies de départ.

L’auteur alterne entre un chapitre du point de vue de nos révoltés de papier et un chapitre du point de vue d’un personnage humain (tour à tour le vieux libraire, son employée Sarah,  l’auteur de tel ou tel titre dont nous suivons les aventures, ou encore le patron d’une célèbre librairie américaine en ligne que nous ne nommerons pas). Cela fait moins de 200 pages, cela se lit tout seul, dans un style simple et efficace, et l’on aurait pu craindre toutes les maladresses possibles et imaginables, car, nous l’avons vu à plusieurs reprises, parler des mutations du monde du livre sans manichéisme est tout sauf évident*. Lire la Suite

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[T] Le Chardonneret de Donna Tartt

Si un tableau se fraie vraiment un chemin jusqu’à ton cœur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas « oh, j’adore cette œuvre parce qu’elle est universelle », « J’adore cette œuvre parce qu’elle parle à toute l’humanité ». Ce n’est pas la raison qui fait aimer une œuvre d’art. C’est plutôt un chuchotement secret provenant des ruelles. Psst, toi, hé gamin, oui, toi. Un bout de doigt qui glisse sur la photo fanée.

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Commencé il y a plus de dix ans aujourd’hui, Le Chardonneret de Donna Tartt résonne tout particulièrement dans des temps troublés comme le nôtre. Grand pavé d’environ 800 pages, le roman a pourtant failli me tomber des mains à ses tout débuts : la faute à une exposition particulièrement classique, qui m’a fait craindre un rien de pose, trop de mélodrame. Posons un peu le contexte. Nous sommes dans une chambre d’hôtel à Amsterdam. Théodore Decker tourne dans sa chambre comme un lion en cage. Il a fait quelque chose de grave, on ne sait pas vraiment quoi. Il erre, son esprit vagabonde ; il vivote en attendant quelque chose – réponse ou châtiment. Et il repense, alors qu’elle semble lui apparaître, à sa mère disparue. Flash-back.

Je me suis fait un peu beaucoup avoir ces derniers temps, alors j’étais un peu méfiante. Je me laisse trop facilement attraper par les expositions à base de mais que s’est-il donc passé ?! Je me suis accrochée, pourtant, et j’ai retrouvé Théo à 13 ans, avec ses préoccupations de gamin normal. Il est convoqué par le principal avec sa mère, parce qu’il a fait je ne sais plus quelle bêtise (sans doute a-t-il été surpris à fumer quelque part). Le rendez-vous est à onze heures alors ils ont le temps, ils se promènent un peu… et puis sa mère y pense, il y a cette exposition de peintres flamands au Metropolitan Museum of Art, il faut absolument y aller avant que ça ne se termine, elle doit lui montrer quelque chose, un tableau qui a compté pour elle…

C’est là que tout s’enchaîne. Le roman nous explose à la figure, avec ou sans vilain jeu de mots ; les événements s’enchaînent, et surgissent autant de personnages hauts en couleur, façon roman-fleuve du XIXe siècle. A partir de là, cependant, je me dois de vous avertir. Je ne sais pas si l’intérêt du livre est dans son intrigue – je pense dans tous les cas qu’il ne se limite pas à cela – mais les effets de surprise y sont bien maîtrisés, et participent de l’état de sidération qui frappe notre personnage à plusieurs reprises. Dans tous les cas, le paragraphe suivant révèle quelques éléments de l’intrigue.

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[Ray’s Day] Feel good books & bibliothérapie : ces livres qui nous font du bien.

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Le 22 août, à l’occasion du Ray’s Day (anniversaire de feu Ray Bradbury), le monde du livre est invité à partager librement et gratuitement autour du livre et à célébrer la lecture. A cette occasion, j’avais proposé l’année dernière une réflexion autour de l’incitation à la lecture. Cette année, j’ai envie de me pencher à nouveau sur un autre aspect de la lecture.

Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

Montesquieu.

J’en parlais dans ma dernière chronique consacrée à Henri Roorda, et son recueil A prendre ou à laisser : le marché regorge aujourd’hui de livres qu’on nous présente comme bénéfiques. Étiquetés feel-good, donnant des clés de développement personnel et/ou nous promettant à grands renforts de bandeaux un mieux-être, ils semblent partout en librairie. Depuis mon dernier billet, j’ai mené quelques recherches, et je vous propose d’approfondir pas à pas les questions que nous posent ces livres qui nous font du bien.

Le livre « feel-good », une étiquette toute neuve pour une forme déjà existante ?

Origine de l’étiquette

Que signifie et d’où vient cette étiquette ? Selon le dossier de Livres hebdo, le terme apparaît en France en 2011 lorsque paraît, aux Presses de la Cité, la traduction du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson. Les livres feel-good, par la suite, sont d’abord des traductions, du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates d’Annie Barrows à La petite boulangère du bout du monde de Jenny Colgan. En effet, les critères qui permettent de classer un livre dans la catégorie feel-good correspondraient moins à la tradition littéraire française, plus portée à « l’autofiction déprimée » (Béatrice Duval, directrice générale de Denoël, pour Livres hebdo).

Cependant, la traduction et le succès de vente desdits ouvrages a ouvert la voie aux auteurs français. La question ici n’est déjà plus uniquement marketing : nul doute que beaucoup d’écrivains envoyaient depuis longtemps des romans de ce type, sans que ceux-ci soient forcément acceptés par une maison d’édition. Le succès de titres comme ceux cités ci-dessus a permis d’ouvrir un créneau pour une forme d’écriture potentiellement déjà existante. Romain Puértolas, auteur de L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa l’exprime en ces termes pour Livres Hebdo : « J’ai fait ce que je voulais, et je me suis aperçu qu’il y avait un public en France pour cela, qui avait aussi envie de s’évader. » Des auteurs français qui s’y mettent, des ventes qui décollent : le livre feel-good gagne peu à peu en légitimité dans le paysage éditorial français. On observe cependant nombre de réticences, du côté notamment des écrivains, des lecteurs comme des professionnels du livre. Essayons de voir pourquoi.

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