Challenge Classique 2017·Challenges de lectures

Challenge classique 2017

Je l’avais annoncé dans mon bilan, mais c’est chose faite : le challenge classique reprend du service. Initié par Stephie et organisé depuis l’année dernière par le Professeur Platypus, ce challenge nous invite à lire un classique par mois durant toute l’année. Une chance pour moi : la définition retenue pour classique est très large et permet (presque) toutes les fantaisies. J’espère cette année varier les plaisirs, entre références incontournables et titres sortis d’on ne sait où.

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Récapitulatif des lectures classiques de 2017

Janvier : [Les Introuvables] Artificielle d’Eugène Morel (1895)

Février : 

Challenge Classique 2017·Challenges de lectures·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] Artificielle par Eugène Morel (1895)

 

 L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. (Eugène Morel, La Librairie publique)

Qu’on se le dise, cet Introuvable était au départ un choix par dépit. Lorsque j’ai entendu parler d’Eugène Morel dans mes livres de révision et que je me suis rendue compte qu’en plus d’être bibliothécaire, il était écrivain, j’ai regardé ses titres de roman. Il y en a un qui a attiré mon attention : L’Ignorance acquise, son premier, paru en 1885. Je trouve ce titre beau et intriguant, et je me demande bien ce qu’il peut désigner. Ne l’ayant pas trouvé pour le moment et n’ayant pas très envie de le lire sur microfiche à la Bibliothèque nationale de France (chacun ses faiblesses), je me suis rabattue sur deux titres, qui présentaient tout de même une petite particularité d’exemplaire et provenaient de la même bibliothèque : Artificielle (1895) et Les Morfondus (1898). Les Morfondus me faisant davantage envie, j’ai décidé de commencer la lecture… par l’autre. Et il se trouve que, finalement, j’ai plein de choses à dire. L’occasion de vous présenter une chronique des Introuvables pour ce début d’année.

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Artificielle, roman de 1895

Artificielle, publié chez Ollenforff, est un roman de trois-cent pages sur le mariage entre M. Galtier, employé de bureau de n’importe quel Ministère et sa petite femme Yvonne qui s’ennuie et multiplie les distractions. Puisant dans le roman de mœurs et le roman psychologique, Artificielle est un livre qui joue volontiers avec les codes de ses genres de référence. On sait qu’Eugène Morel fréquentait les milieux naturalistes, mais que reste-t-il de ce mouvement en 1895 ? La grande saga des Rougon-Macquart se termine en 1893, Maupassant est mort et Huysmans a poussé les principes du naturalisme à leur comble il y a un peu plus de dix ans, créant dans son sillage le décadentisme. Bon. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à faire plus ou moins comme lui : pousser les logiques de représentation du naturalisme jusqu’à ce qu’elles craquent, prendre n’importe quelle histoire du genre, en styliser le déroulement et les personnages, et l’expliciter un peu au lecteur si possible.

C’est là qu’Artificielle entre en scène. Cela commence comme beaucoup de romans célibataires de l’époque, en multipliant les clins d’œil au lecteur et les réflexions auto-référentielles. Par exemple, dès l’abord, l’auteur refuse de nous décrire son personnage masculin. Le XIXe siècle est le grand siècle de la description, qu’elle serve à exprimer le point de vue du narrateur ou à poser un contexte social nécessaire au propos. Mais Eugène Morel, quant à lui, ne s’en embarrasse point. Son explication :

Grâce aux effort de la génération précédente, la psychologie est très avancée. Nous n’avons plus, à proprement parler, à faire de « portraits » ; ce soin est laissé aux dessinateurs qui en chargent les photographes. Au physique, d’ailleurs, la notation nouvelle, synthétique et simplificatrice abrègera sensiblement ; il n’y a qu’à se référer aux tables du Dr Kruth. M. Galtier est un L g x2 X 4 – F ft.

Au moral, c’est, de tout point, l’homme que le physique annonce : un SL mélange de Y d’après la théorie de Gary de Lacroze.

604_001.jpgAprès avoir exposé toutes mes excuses aux matheux qui pourraient me lire pour avoir osé souligner ce qui apparaît, dans le texte original, en identifiants, j’avouerais que je n’ai pas pu retrouver de tables de Dr Kruth développant des types physiques. En revanche, les types moraux par Emile Gary de Lacroze sont exposés dans son ouvrage Les Hommes, leurs formes et leurs natures, et leurs amours, qui nous permet de voir que la typologie psychologique ne s’arrête pas à Jung, d’une part, et que répartir les hommes en codes-couleur ou en chiffres ne date pas d’hier, d’autre part. Soucieuse de voir à quoi ressemblerait une typologie humaine dessinée par un disciple du Sâr Péladan, j’ai commandé ledit ouvrage. Qui sait, peut-être fera-t-il l’objet d’une prochaine chronique ? Toujours est-il que Morel finit par consentir à nous décrire un type de personnage qui aurait échappé à tous les grands écrivains psychologues : celui de l’homme normal.

L’homme en question a, en effet, échappé aux recherches de MM. de Goncourt, Stendhal, Bourget et Rosny. Quelques anciens auteurs, dits moralistes, l’avaient probablement rencontré mais, outre que l’espèce en a pu varier, les moralistes n’étaient pas des psychologues et leurs méthodes ne leur a pas permis de les décrire de telle sorte que nous les puissions reconnaître.

La méthode, tout est là. Donc : 

Signalement : Front moyen, plutôt bas, menton quelconque, bouche moyenne, yeux moyens, nez entre les deux, cheveux châtains, etc. Au moral : intelligence bornée, etc. Signe particulier : ordinaire. Opinion : modérée.

Mais ce faisant, Morel oublie un prédécesseur qui s’est fait une spécialité de représenter la médiocrité bourgeoise : Gustave Flaubert. Or, on se rend bien vite compte que son personnage est une sorte de nouveau Charles Bovary  : médiocre, peu volontaire, il se fait bientôt mener par le bout du nez par sa femme, Yvonne, qui se révèle la véritable héroïne de l’histoire. Or si l’auteur s’amuse avec l’impossibilité de caractériser le personnage de M. Galtier, il s’en donne à cœur joie avec Yvonne, dont les moindres faits et gestes sont analysés, voire généralisés à un type : celui de la parisienne qui valse, butine, trottine ; bref d’une dilettante femelle qui cherche l’agitation perpétuelle, afin d’éviter de se retrouver face à elle-même. 

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1% Rentrée littéraire 2016·Lectures

Algorithme éponyme de Babouillec

L’être soudain concerné par lui-même vient d’entendre une information qui dérange l’ordre des choses. Lente ascension diplomatique en recherche de territoire.

Étrangement, j’ai eu du mal à choisir le livre que je devais chroniquer en premier pour cette année 2017. J’en ai terminé deux autres, dont Les Millions d’Arlequin de Bohumil Hrabal, mais j’ai jeté mon dévolu sur celui-ci, parce qu’il me semble un peu impossible à chroniquer et qu’en temps normal, j’aurais sans doute renoncé à en parler. Une chronique de bonne résolution, en somme.

D’abord, contextualisons. Je voulais absolument aller voir Dernières nouvelles du cosmos, le documentaire de Julie Bertolucci, mais je n’ai pas eu le temps d’y courir avant qu’il ne soit retiré des salles. Il est encore diffusé à Montparnasse ce mois-ci mais Janvier est déjà plein à craquer, et je crains de ne pas pouvoir y aller à temps. L’avantage, c’est qu’en entendant parler de ce documentaire, j’ai entendu parler de Babouillec. Et j’ai eu envie de lire Algorithme éponyme.algorithme-eponyme

 

Algorithme éponyme touche à la poésie, mais n’en est pas tout à fait : c’est aussi un essai, presque un manifeste. Babouillec, née Hélène Nicolas, est autiste diagnostiquée déficitaire à 80%. Après 20 ans de silence, elle parvient à communiquer avec sa mère grâce à des lettres de cartons disposées sur une feuille blanche. Dans l’espace de la feuille blanche, elle se rebaptiste Babouillec et part à l’assaut du langage.

Je suis née équipée d’un autre sens que cet enchantement d’être en vie.

Je n’ai pas envie de m’attarder davantage sur la vie de Babouillec : le documentaire s’en charge sûrement très bien, et les multiples articles reviendront à l’envi sur un parcours idéalement spectaculaire. Mais, Babouillec le dit dans son texte, cela convient à l’enfermer dans une case, sur une étagère bien étiquetée, au risque que le texte se trouve noyé par l’histoire de son auteur.

J’ai lu Algorithme éponyme dans de très mauvaises conditions. Je l’ai lu dans le métro, au milieu des renfrognements et des bousculades, et j’avais aux oreilles de l’electro swing au rythme trop marqué, trop fort, pour se plonger dans une lecture contemplative. Et pourtant, dans ce brouhaha du monde qui formait comme une carapace, les mots de Babouillec perçaient et parvenaient à m’atteindre. Peut-être même semblaient-ils d’autant plus fort.

Algorithme éponyme est une suite de courts textes poétiques, portant sur l’identité, le rapport à soi et, surtout, la question brûlante du rapport aux autres et de la place que la société nous concède. L’auteur y fait un perpétuel va-et-vient entre l’image qu’on lui appose et celle qu’elle est, à l’intérieur, loin des apparences. La reconnaissance même qu’on lui accorde aujourd’hui tient aussi à d’autres choses, pas à la force de la parole-même, et ne conduit finalement qu’à ranger l’individualité Babouillec dans une case plus grande, avec une un peu plus grande étiquette. Cette conscience de l’impératif social et de ses contraintes est déchirante à lire, et le texte fourmille d’encouragements à la liberté, comme autant d’appels d’air qui pourraient, dangereusement peut-être, nous faire sortir de la navette dans laquelle nous avançons vers on-ne-sait-quoi. Par métaphores constantes et dans un régulier mélange des tons, Babouillec nous parle du monde comme on ne m’en avait pas parlé depuis longtemps.

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Challenge ABC 2016·Challenge Clasique 2016·Challenge Myself 2016·Ecritures·Lectures·Textes personnels

Bilan 2016, deuxième partie (challenges de lecture, écriture)

A n’importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n’a qu’une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu’il s’agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l’imagination…

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe

Et c’est parti pour le grand bilan de 2016, suite et fin ! Il me reste en effet deux éléments à aborder : la clôture de trois challenges de lecture, et une petite excursion du côté de l’écriture. Commençons sans tarder :

Trois challenges pour le prix d’un

2016, ou pourquoi j’ai raté mon challenge ABC

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Le bilan de mon challenge ABC 2016 est bien moins brillant que celui de l’année dernière, où j’avais comptabilisé 25 lectures sur les 26 requises : cette année, j’aurai lu 16 livres sur les 26. Il faut dire que je l’ai suivi beaucoup plus distraitement, sans programme pré-établi. J’ai bien sûr essayé de trouver des lectures selon les lettres manquantes, mais j’ai été moins inspirée par les suggestions des libraires et bibliothèques du coin (celles-ci me semblant beaucoup plus attendues que les livres bizarroïdes que ma librairie du XIIe mettait en avant). Ajouter à cela un manque de temps, des lectures pas toujours enthousiasmantes, et cela nous donne un challenge pas mené au bout. Je ne compte pas retenter l’année prochaine, je pense qu’une pause me sera bénéfique, et ce afin de vraiment me faire plaisir dans mes lectures récréatives, bastion de plus en plus menacé.

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Digressions·Lectures

Bilan, première partie (Deux ans du blog, coups de cœur & déceptions 2016)

2017 est arrivé ! Je vous souhaite à tous une merveilleuse année, pleine de découvertes culturelles enrichissantes ! Qui dit nouvelle année, dit heure des bilans. Sur Youtube, mes vidéastes préférés multiplient les sélections de bons et mauvais films et sur les blogs de lecture fleurissent les bilans de lecture. A mon tour de me plier à l’exercice.

Les deux ans du blog

Avec 2017, le blog fête ses deux ans. J’avais ouvert cet espace en janvier 2015, avec un article consacré à Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? de Pierre Bayard. Je préparais alors pour la première fois le concours de bibliothécaire, en candidat libre et sans formation préalable – inutile de vous dire que je n’avais même pas passé le seuil de l’oral. Avec quelques changements de design successifs, j’ai l’impression que son contenu a en partie évolué. Si certaines rubriques ne sont qu’en pause (je mûris longuement mes Introuvables), d’autres ont plus ou moins disparu : le mardi sur son 31 ou, plus encore, le C’est lundi ! Que lisez-vous ? 

Plusieurs facteurs sont en cause : d’une part, j’ai tenté de retrouver l’aspect communautaire qui était celui de la blogosphère littéraire que je fréquentais lors de mon premier blog (entre 2007 et 2009 environ). Sauf qu’une partie des codes avait changé. D’autre part, la production éditoriale a elle-même évolué, et de nombreux genres de littérature encore peu visibles à l’époque ont aujourd’hui la part belle sur les blogs qui, justement, ont perpétué ces pratiques sociales (swaps, tags, etc.). Je pense par exemple aux classifications New Romance, New Adult, qui commencent doucement à se faire une place dans les rayonnages des librairies et des bibliothèques. Je ne doute pas de la qualité de cette production, mais je n’en lis pas, ce qui limite les possibilités d’un échange constructif avec cette communauté. Enfin, ce sont des pratiques qui se sont trouvées menacées par d’autres médias, notamment Twitter, et ses #Vendredilecture, #Mardiconseil et autres petites questions du lundi : le medium me semble plus adapté pour ces micro-posts fondamentalement éphémères, résultats d’une inspiration du moment. De même, la plupart de mes textes personnels ont été publiés exclusivement sur Scribay ces derniers temps.

En ce sens, le blog a suivi un double mouvement : celui d’une spécialisation de ses contenus (exit les textes et les tags, ces derniers temps) mais aussi d’une nouvelle diversification : avec les Introuvables, d’abord, mais aussi quelques articles sur le monde du livre et enfin mon complet ex-cursus sur Giselle, j’ai peu à peu ouvert mes horizons, en m’autorisant à faire autre chose que de simples chroniques de lecture. J’aimerais continuer à aller dans ce sens, tout en chroniquant toujours un livre lorsque j’ai envie d’en parler. Je ne m’interdirai pas de republier de temps en temps un texte, car j’aimerais vraiment réorganiser cette section et proposer quelques œuvres très courtes  (tout en gardant les longues pour Scribay voire des projets de publication).

En un mot, j’ai l’impression que ces deux ans sont une étape pour le blog, et j’espère que vous serez nombreux à rester avec moi durant l’année qui s’annonce, afin de voir où cela nous mènera.

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