Lectures

Les livres invisibles et les livres éphémères

Je viens de terminer Que reste-t-il de la culture française ? de Donald Morrison, suivi du Souci de la grandeur d’Antoine Compagnon. Il en était question dans je ne sais plus quel bouquin de concours, ça m’intriguait, je m’estimais trop peu renseignée sur le rapport à la culture en France. Dans les faits, cet ouvrage a été une déception.

Le livre, édité chez Denoël en 2008, part d’un article de Morrison paru dans l’édition européenne de Time Magazine, interrogeant la place de la culture française à l’internationale, qui semble particulièrement en déclin : de moins en moins de gens apprennent la langue, la littérature, le cinéma et les arts plastiques s’exportent peu et mal. L’article a soulevé un tollé dans la presse française, qui n’a pas apprécié qu’un américain souligne les difficultés de la culture française, toujours investie d’un fort pouvoir symbolique. Il est suivi d’une réponse d’Antoine Compagnon, qui partage la plupart des réserves formulées tout en y apportant quelques contre-arguments.

En fait, il me semble clair que j’ai lu cet ouvrage trop tard. Nous sommes en 2015, plus en 2007 (moment de rédaction initiale des deux articles, qui ont été simplement remaniés – complétés pour l’édition ultérieure). Huit ans, en terme de politique culturelle, c’est énorme. De plus, il ne me semble pas que la question ait été brûlante au point d’imprimer un livre : Antoine Compagnon souligne justement que nous avons une grande tradition de déploration d’un déclin français, en citant nombre de titres des années 1990 à 2007 (nous pourrions, aujourd’hui, continuer cette longue liste).

Le questionnement demeure intéressant, et la critique faite à la littérature et au cinéma français m’a frappée de plein fouet, parce qu’elle ne me semble pas totalement illégitime. Morrison, en effet, fustige la littérature française d’être trop expérimentale, souvent nombriliste, déplorant la vogue de l’auto-fiction (sans vouloir offenser Eric Chevillard, mon autofictif préféré !). Il rapporte les propos de François Busnel, directeur de Lire :

L’autofiction est un vaste problème en France. J’estime que 70% des 727 romans de cette rentrée relèvent de cette démarche. Si la littérature ne doit pas se cantonner à mes problèmes personnels, alors elle devient un exercice ardu, qui implique des recherches, le développement de personnages universels. Mais si je peux raconter une histoire d’amour, mes trajets en métro, ma rupture, alors tout devient plus facile. Avec le structuralisme et le nouveau roman, la littérature est devenue une sorte de thérapie. Si bien que tout le monde estime pouvoir écrire, aujourd’hui.

Or, face à ce genre de déclarations, je suis plus qu’embêtée, parce que je n’arrive pas à dire si je suis d’accord ou non. Avouez que ce n’est pas pratique. A la fois je fustige beaucoup la pratique de l’autofiction sans recul, à la fois, je pense qu’on ne s’inspire jamais que de ce que l’on connaît, à grand renfort de déformations du réel. Jean de Tinan, mon auteur fétiche, s’est toujours inspiré des événements de sa propre vie, mais il les a toujours pris comme une matière littéraire, modifiable à l’envi, et non comme une fin en soi. Une autre question m’a interpellée : selon Morrison, les écrivains français ne s’intéressent pas au monde qui les entoure ou à l’actualité, contrairement à leurs collègues d’autres pays. En un mot, la littérature française reste dans sa tour d’ivoire, située boulevard Saint-Germain. Douglas Kennedy, auteur de La Femme du cinquième, écrivait :

La fiction américaine se préoccupe de la condition des Américains, d’une manière ou d’une autre. La production des romanciers français est intéressante, mais leur grosse lacune, c’est qu’ils n’observent pas la France.

C’est peut-être vrai des romanciers de la collection blanche chez Gallimard (et encore ?), mais qu’en est-il des autres ? Je ne connais pas assez le paysage littéraire actuel, mais j’ai tout de même l’impression que les choses sont en train de changer. Dans un contexte de crise des valeurs et représentations, ça ne m’étonnerait pas que de plus en plus de romans portant sur les questions actuelles voient le jour. Reste à voir aussi la façon dont elles le font. Le Maréchal absolu de Pierre Jourde (que je n’ai pas encore lu) se place dans un temps en dehors du neutre, dans un pays fictif, mais ne semble-t-il pas vouloir accuser des dérives qui ont été les nôtres… ?

En outre, sortir des questions spécifiquement actuelles pour interroger le rapport à soi, à l’identité, n’implique pas forcément une écriture stérile, uniquement tournée sur elle-même. L’histoire littéraire montre que les ouvrages qui vieillissent le mieux sont ceux qui se détachent du contexte spécifique à leur temps pour poser des questions qui tendent (je dis bien tendent) à une sorte (je dis bien une sorte) d’universalité.

Alors, bien sûr que secouer un peu la littérature ne lui ferait pas forcément de mal, mais les exemples cités ne me suffisent pas. J’ai bien vu les problèmes et les effets pervers du système, et je suis fort prête à les remettre en cause, mais je n’adhère pas à un modèle complètement globalisé, fait d’une littérature faite pour plaire au plus grand nombre ou pour parler aux élites culturelles internationales. A mon sens, l’innovation ne viendra de toute façon pas de là. Il est en effet une absence que je trouve d’autant plus surprenante dans ce livre : celle d’Internet. Les réseaux littéraires s’y sont grandement développés, l’auto-édition en ligne également, avec quelques success-story en sus, et le paysage de l’édition va se trouver particulièrement bouleversé. Je pense que la remise en cause de la suprématie de l’éditeur et des cercles fermés passés (au profit d’autres cercles fermés, avec de nouvelles logiques) est en passe d’arriver. Je le dis sans jugement, car je ne saurais dire si c’est une bonne chose ou non – sans doute un peu des deux.

Cinema Strange

Comme vous le voyez, l’ouvrage a suscité en moi pas mal de questions, sans vraiment apporter, hélas, de pistes de réponses. Mais s’il m’a déçue, c’est que, justement, dans le monde actuel avec un nouveau rapport à l’information, je ne comprends tout simplement pas l’intérêt de publier en livre papier ce genre de réflexion. Il s’agit d’un point fait sur une polémique qui a eu lieu dans la presse et sur Internet, ce qui me semble les médias les plus adaptés pour un débat ponctuel tandis que j’aurais tendance à raccrocher un livre un questionnement beaucoup plus général ou approfondi. Ce n’est pourtant pas rare de rassembler en volume des notes de blog, des chroniques, etc. Mais cela représente, à mon sens, des livres fondamentalement éphémères, qui perdent rapidement de leur sens : déjà, à le lire en 2015, je me suis sentie en décalage sur les questions lancées, parce que tout évolue vite. J’en reviens à mes livres nombrilistes mais qui touchent à l’humain : ils sont peut-être plus difficiles à vendre sur l’instant, mais on peut les lire dix ans plus tard sans risquer d’en manquer le propos. Et c’est ce qui m’a interpellée à ma lecture : j’ai surtout eu l’impression que Donald Morrisson se situait dans une autre temporalité. Les faits de culture se mesurent sur le temps long : il y a certes beaucoup d’ouvrages oubliés et pilonnés peu après leur sortie, faute d’avoir trouvé un public, mais on n’est pas à l’abri d’une redécouverte. Il y a d’autres circuits, qui mettent du temps à se faire : j’ai vu des succès de blogosphère qui, peut-être, n’ont pas fait connaître l’auteur à l’international ou ne lui ont pas apporté la fortune, mais qui ont contribué, malgré tout, à une évolution de sa réception.

Le sujet était, en ce sens, infiniment complexe (et je n’ai évoqué que la question littéraire, mais tous les arts sont traités dans l’ouvrage), et j’ai eu l’impression de lire un article, au fond, qui déplore des problèmes sans doute en partie vrais, mais pris par un bout de lorgnette. Pour ma part, je ne pense pas qu’il faille choisir les romans de Musso, La Môme ou, plus récemment, The Artist comme exemples uniques de succès à la française – et c’est indépendamment de mon jugement personnel sur la qualité de ces œuvres. J’estime qu’il faut trouver une voie moyenne, qui sorte des habitudes et travers littéraires du temps, tout en se nourrissant d’une tradition littéraire riche, qu’on a parfois bazardée un peu trop vite dans l’optique de faire du nouveau.

Il y a sans doute, de toute façon, de mauvais livres intemporels et de bons ouvrages éphémères…

Et je crois profondément qu’on a la chance d’arriver à un moment où tout est à réinventer.

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2 réflexions au sujet de « Les livres invisibles et les livres éphémères »

  1. Dans ce domaine, j’avais lu avec intérêt un tout petit livre signé Olivier Poivre d’Arvor, signé « Culture, état d’urgence ». Et, plus étendu et absolument captivant, il y a aussi l’enquête « Mainstream » de Frédéric Martel, qui pose la question au niveau mondial et présente les enjeux culturels comme une vraie question géopolitique. Cela, sans se poser la question de la qualité des créations abordées: il y est question de cinéma, de chanson, de télévision, de littérature un peu, etc.

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  2. Olivier Poivre d’Arvor était justement cité dans le bouquin – mais pour autre chose, je crois. Il fait partie de ceux qui avaient réagi sur le sujet. Mainstream de Frédéric Martel m’intrigue beaucoup, j’y jetterai possiblement un œil. Merci pour l’indication ! 🙂

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