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[L] En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis.

J’ai lu En finir avec Eddy Bellegueule d’une traite, hier soir et dans la nuit, et j’ai mis toute la journée du lendemain à organiser mes pensées. J’étais tiraillée par plein d’impressions contradictoires, et plus je me suis renseignée sur l’œuvre et son contexte, plus cela s’est amplifié. Je reviendrai tout d’abord sur une impression de lecture détachée de tout contexte, avant de m’attarder sur le phénomène.

Le livre.

Si j’ai dévoré l’ouvrage aussi vite, c’est bien qu’il y a quelque chose en lui qui m’a happée. Il conte l’histoire de ce gamin, Eddie Bellegueule (quel nom !), qui est né dans un petit village picard isolé de tout, et qui se bat pour rentrer dans le moule – un moule déformé par la force des choses – avant de se battre pour en sortir à tout prix. La langue utilisée m’a d’abord surprise, mais je me suis rapidement laissée conquérir – je précise que j’ai découvert ce texte par le biais d’un enregistrement audio, soutenu par la voix d’un acteur. Il est possible que cela ait influencé ma réception, à moi qui ne suis pas habituée à ce genre de média. Le style pourrait paraître simpliste au premier abord, mais il mêle une langue classique, pur produit de l’école et d’une adaptation tardive aux exigences bourgeoises, et la langue d’enfance, piquetée de patois picard et de fautes. Le travail est justement dans le jeu entre les deux, l’une et l’autre se chevauchant sans vraiment réussir à se mêler. La symbiose impossible des langues comme image de deux humanités contradictoires. Les discours entendus par le narrateur, ceux-là même qu’on imagine chez « ces gens-là », qu’on peut entendre, parfois, dans la rue, sont déconstruits, analysés, réécrits :

« J’ai arrêté l’école à seize ans parce que je suis tombée enceinte, et j’aimais pas l’école. » Cette phrase, qui dans mon enfance n’était qu’une phrase et qu’un constat, est devenue, par le travail littéraire, un sujet de questionnements pour moi. Ce n’était plus simplement un enchaînement de mots ou de sons mais une phrase qui révélait à elle seule tout un système d’exclusion, de domination masculine, de reproduction sociale. Ces femmes, qui pensaient que tomber enceinte avait été une cause, ne voyaient pas que c’était en fait une conséquence : le fait d’être une femme née dans un milieu pauvre les prédestinaient (pas toutes mais une partie) à cette vie. Mais il faut beaucoup de temps, il m’en a fallu beaucoup, avant de pouvoir écrire cette phrase dans un livre, « J’ai arrêté l’école à seize ans parce que je suis tombée enceinte, et j’aimais pas l’école ». Déjà, il faut se rendre compte qu’elle est une phrase qui mérite d’être écrite. Une phrase qui dit plus qu’elle ne dit. Et le travail d’écriture a été ça, ce cheminement pour retrouver l’expérience, en quelque sorte l’expérience perdue, parce qu’elle n’était pas interrogée, problématisée.

« Mettre hors de cause », entretien sur la littérature

Il y a quelque chose de très rude dans le quotidien décrit, bien sûr. Mais j’y ai vu aussi, par touches, une forme de tendresse, pour ces parents qui aiment leur fils sans réussir à le dire de la façon dont il aurait pu le recevoir et le comprendre. L’épisode du cousin Sylvain et de la grand-mère laisse tomber les armes pendant un temps, pour dévoiler une simple et triste humanité, avec sa détresse. J’ai pensé, lors de ce passage, aux tropismes selon Nathalie Sarraute, à savoir tout ce qui réside hors des mots, tout ce qui ne peut pas se dire. La réflexion est d’autant plus vraie lorsque les phrases nous manquent, parce qu’il faut « être un dur » – même quand on est une femme, au fond, et qu’on crie à qui veut l’entendre qu’on ne se laisse pas faire – ultime fierté de l’être humain cerné de toutes parts. Comment dire, alors, les mots d’amour et de consolation, comment accepter de laisser tomber le masque… ? La vie, bientôt, continue, avec ses routines aliénantes, et on suit le mouvement.

Je n’ai d’ailleurs pas été tant choquée par ce que j’ai pu lire. Certains éléments appartiennent à mon propre passé, d’autres concernaient des gens que j’ai connus au collège. Ou alors c’étaient des destins qu’on m’avait déjà racontés. La misère est partout et souvent bien plus proche de notre porte qu’on voudrait bien le croire. Ce qui me gêne davantage, c’est que j’en suis venue, souvent, à douter du recul réel du narrateur. Tour à tour, il analyse avec subtilité l’expérience passée ou recrée l’endoctrinement qui était le sien à l’époque, il a même tous les outils à portée pour ça : une langue travaillée, de l’intelligence, les apports de la sociologie… Mais le livre nous raconte avant tout une fuite et, partant, un rejet d’une part d’identité. C’est une question complexe à traiter pour moi, car elle entre en résonance avec mes propres interrogations, mais je crois qu’un rejet complet est le signe de quelque chose qui n’est, finalement, pas tout à fait réglé. Pour reprendre le propos du narrateur, qui avouait rejeter publiquement tout ce qui pouvait faire penser de près ou de loin à un comportement homosexuel parce que la question était troublante pour lui, le rejet unilatéral de tout ce qui a trait à ses origines montre peut-être mieux que tout combien il y est encore lié. Le négatif d’une image, ça reste, au fond, la même image.

Reste que le livre est beau, qu’il est fort. Qu’il tape là où il faut, avec l’intensité qu’il faut. Et s’il n’y avait pas eu tout le discours qui s’est créé tout autour, je l’aurais aimé presque sans réserve.

Il m’a fallu des années pour comprendre que son discours n’était pas incohérent ou contradictoire mais que c’était moi, avec une sorte d’arrogance de transfuge qui essayait de lui imposer une autre cohérence, plus compatible avec mes valeurs – celles que j’avais précisément acquises en me construisant contre mes parents, contre ma famille _ qu’il n’existe d’incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques.

En finir avec Eddy Bellegueule

Le phénomène.

J’ai fait mine, pendant toute ma première partie, de prendre le livre tel qu’il était, en faisant abstraction de ce que je savais autour. C’est fort difficile, quand l’auteur a déclaré partout que le petit garçon de l’histoire, c’était lui. J’ai toujours eu des réserves sur l’auto-fiction, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, les personnages rencontrés dans le « roman » deviennent-ils des personnages ou des personnes ? Dans un cas et dans l’autre, le traitement n’est pas le même. Le personnage, même fortement inspiré d’une entité réelle, permet une liberté que l’on n’a pas – que l’on ne devrait pas avoir ? – avec la personne dont on réécrit la vie, à son insu et sans sa permission. En ce sens, j’ai du mal à ne pas songer aux polémiques qui ont éclaté autour de la famille réelle d’Eddie Bellegueule (dont les prénoms au moins ont, heureusement, été changés). Je comprends leur détresse et si je ne nie pas la liberté que doit conserver la littérature, j’estime que pour écrire un roman, il faut non seulement construire, comme l’a très bien dit l’auteur, mais aussi transformer le réel. Toute ressemblance avec des personnes ou événements existants est purement fortuite est sans doute l’un des plus gros mensonges du monde : on s’inspire toujours de quelque chose, et souvent de nous-mêmes. Mais brouiller les pistes nous préserve de faire du mal à autrui et d’avoir à nous en justifier. Je pousserai même le paradoxe jusqu’à dire qu’on peut transformer le réel pour le rendre plus vrai. Je n’appelle en cela ni au mensonge, ni à l’idéalisation, ni à l’édulcoration ; mais si l’on veut être totalement libre, il s’agit de cacher un minimum les identités. Ce roman n’est pas le seul exemple d’effet dévastateur d’une auto-fiction. On ne se demande pas assez l’impact de la médiatisation d’Alexandra Lange sur sa famille, pour n’en citer qu’un. Dans le cas d’Eddie Bellegueule, au vu des démentis de l’entourage, peut-être aurait-il suffi de ne pas dire que le narrateur et l’auteur étaient exactement la même personne, et le récit n’aurait pas perdu de sa force, bien au contraire ; il se serait trouvé, en outre, libéré de tout soupçon.

Rien ne me dit, cependant, que cet aveu et ce battage autour de l’identité de l’écrivain soit le choix premier d’Edouard Louis. Peut-être même souhaiterais-je y voir une habile manœuvre d’éditeur : les débats autour du statut de l’écrivain par rapport à l’ENS (élève issu des concours que l’on connaît ou simple auditeur libre, ce qui ne relève pas de la même sélection) disent bien toute la tentation de romancer une vie qui l’a déjà été. Ce qui m’a le plus gênée dans cette histoire, ce n’est même pas forcément ce que lui en a dit, c’est ce qu’on a construit tout autour. On en a fait un des rescapés de la méritocratie républicaine, un héros qui s’est sorti de la fange et de la bêtise et qui a bravé tous les interdits pour lancer à la face du monde la charogne puante de la vie campagnarde picarde. Or, comme dit plus haut, je n’ai pas trouvé la plupart des épisodes si choquants : je suis originaire du Nord, j’étais dans des établissements publics avec une mixité sociale et, en primaire ou au collège, j’en ai vu, des Eddie Bellegueule et compagnie. J’ai vu dans les fêtes foraines – dans les ducasses, devrais-je dire – ces bandes de gamins avec leurs mots trop forts et leurs gestes brutaux. J’ai eu des camarades d’école que j’ai croisées, à quinze ans, avec une poussette, alors que je commençais ma seconde. Et je dois bien avouer que je me suis demandé si les critiques littéraires sortaient parfois de chez eux pour crier à l’exagération ou au scandale. J’ai parfois l’impression –  idem au sujet de la série Le P’tit Quinquin – que le livre comprend tout ce qu’il fallait pour satisfaire le point de vue parisien qui voit dans le Nord – et dans la province en général – des zones arriérées, bien loin des lumières de la capitale. Le point de vue ne serait pas nouveau. On m’a parfois demandé, dans mon parcours, de sacrifier une part de mes origines (plus populaires que la plupart de mon entourage), de parler moins fort, de m’exprimer moins rudement et, surtout, de reconnaître que ce que j’avais connu à Paris était tout de même mieux… C’était différent, à mon sens, pas forcément mieux. Mais de ne pas l’avouer comme on me le réclamait, j’ai parfois eu l’impression de créer une gêne. De ne pas assez m’acculturer, peut-être. Alors j’ai du mal à ne pas me demander si Edouard Louis n’a pas livré aux parisiens sur un plateau de quoi nourrir mépris et jugements – et qu’il y a là, avec toute la belle histoire dans laquelle on a enrubanné le roman, une part de son succès.

« Ce livre est une déclaration d’amour pour maman, que personne ne comprendra » aurait-il déclaré. Peut-être aurait-il dû l’écrire plus fort, même sans les mots qui manquent tant pour l’amour, chez ses personnages qui n’en sont pas. C’est dommage, je trouve, car c’est limiter la lecture d’un beau livre.

En définitive, j’apporte un point de vue plein de réserves. C’est une question est très complexe et je n’ai pas la prétention de dire à chacun quel doit être son choix dans son rapport à ses origines. Je reste convaincue, personnellement, qu’il vaut mieux chercher un équilibre que de sacrifier une vie ancienne aux sirènes d’un milieu plus idéal – quand bien même nous conviendrait-il mieux. Edouard Louis est jeune, et je n’espère qu’une chose : qu’il ne regrette pas un jour cette amputation. Au moins l’aura-t-il choisie lui-même.

Pour ma part, je réfléchis aujourd’hui à comment écrire sur la même chose. J’en finirai jamais avec ma version d’Eddie Bellegueule, pour ma part, et j’ai bien envie de croire que c’est une force.

Ce livre a été lu dans le cadre de mon Challenge ABC personnel et du Défi premier roman.

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Une réflexion au sujet de « [L] En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis. »

  1. Bonjour, je viens de découvrir votre blog après avoir lu un article écrit par une blogueuse américaine sur le Didierlaurent. Moi aussi j’ai écouté En Finir avec Eddie Bellegeule, dans mon cas en conduisant. Ça m’a laissé avec un sentiment partagé , entre l’amertume du personnage principal et par conséquence de l’auteur, et le procès contre ses racines bien analysé et bien argumenté. J’hésite depuis plusieurs semaines avant d’écrire mes pensées sur ce bouquin et votre analyse m’aide, je crois, dans mes réflexions.

    Je suivrai de loin votre blog

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