Ateliers d'écriture·Textes personnels

L’écrivain sans biographie

J’inaugure, cette nuit, une nouvelle catégorie de ce blog qui manquait encore. J’ai envie de l’appeler Ratures, bien que ce soit tout sauf optimiste. Elle regroupera des bribes, textes courts (trop, à mon sens, pour être des nouvelles), souvent issus de jeux et ateliers d’écriture. Le texte de ce soir se rattache à l’atelier d’écriture de Leeloona où, à partir d’une photo, on est invités à écrire quelques mots. Voici la photo de la semaine, suivie de ma proposition :

L’écrivain sans biographie.

La nuit, doucement, tombe sur la mer. Malgré mon pull et mon ciré, j’ai froid. Je ne me suis pas habitué au temps si changeant, sur la côte normande. Je m’attendais à ce que ce soit comme Paris : grisâtre et tout en stabilité. C’était ignorer que les vents du large ont leur fantaisie. Je me suis bien fait avoir plusieurs fois, et ça avait bien fait rigoler les pêcheurs du coin. Fallait dire que, quoi que je fasse, ça les faisait bien rigoler. C’était mon privilège de parisien – j’étais un touriste, pas même un normand d’adoption : je ne pouvais pas, de par ma nature, trouver grâce à leurs yeux.

J’avais pourtant travaillé dur pour m’acheter la petite maison en bord de mer, passer le permis bateau, en acquérir un, et le tracteur qui allait avec. C’est qu’il m’a coûté cher, le rêve normand ! Mais j’ai fait ce qu’il fallait, je n’ai jamais renoncé. Et après des années d’effort et d’économies, je m’étais offert ce que j’appelais pompeusement ma résidence d’écrivain, loin de tout comme je l’avais voulu. La maison, le bateau, tout le reste ! Je m’étais exilé là-bas en connaissance de cause, m’éloignant sciemment de toute l’agitation du monde, que j’avais remplacée par l’aller-retour lent et froid de la mer. C’était difficile, au début. On perd pas si facilement nos habitudes. Heureusement, quand je n’arrivais pas à écrire, il me restait le bateau. Je le prenais et j’allais loin, loin – assez pour ne plus voir la cote – et puis je restais là, à me laisser aller, comme le promeneur solitaire dans sa barque, à ces vagues qui m’étaient une berceuse. Souvent, c’était à ce moment-là que les idées me venaient. A rêvasser comme ça, je me suis fait piéger plus d’une fois, à oublier les marées, et être obligé de refaire un tour avant d’accoster. Un vrai bleu. Il y a tant d’erreurs que j’ai faites, et que je ne leur dirai jamais…

Il n’y a personne, ce soir, sur la plage. C’est bien, ils ne sauront pas. J’ai écrit, durant mon séjour, écrit tout mon soûl. J’ai fini avec des tas de manuscrits dans mes tiroirs. Le sentiment du devoir accompli, je les ai envoyés à Paris, Bruxelles et ailleurs, avec acharnement. J’ai patienté, longtemps, sous les rires des pêcheurs. Et puis les lettres sont revenues, les manuscrits pas toujours. Ils ont été refusés partout – des lettres, des lettres qui disaient non, à n’en plus finir ! J’ai reçu la dernière aujourd’hui.

C’était un éditeur de choix, un des plus importants pour moi. Il m’avait écrit une réponse personnalisée. Je l’ai lu louer mon histoire, mon style, mon potentiel…mais il regrettait de ne pouvoir donner suite… Il alléguait une raison, la plus absurde de toutes : il aurait fallu qu’on me connaisse, même pour une bêtise, que j’aie déjà un nom. On ne publiait plus les petits nouveaux, à moins d’une belle histoire pour enrober le texte et réussir à le vendre.

Cette lettre m’a déchiré. Mais je me suis promis que je n’abandonnerai pas si près du but. J’ai pris du papier à lettres, et je lui ai écrit une réponse. J’ai disposé l’enveloppe et tous les manuscrits, dans un ordre savamment étudié, sur mon bureau que j’ai rangé pour l’occasion. J’ai pris le bateau, me suis perché sur le tracteur, et je suis parti à la plage…

Un regard vers le ciel, qui se couvre les yeux de peur de me voir. Qu’importe le ciel, qu’importent les pêcheurs, j’embarque, je m’en vais. Loin, loin, jusqu’à ne plus voir la cote. Alors, j’arrête le moteur, et je m’allonge, bercé par les vagues. La mer est trop calme ce soir, comme si elle retenait son souffle. Je resterai là jusqu’au bout, et si c’est trop long, je plongerai.

Il l’aura, sa belle histoire, puisque c’est la seule façon d’être publié.

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14 réflexions au sujet de « L’écrivain sans biographie »

  1. Toute la difficulté de se faire adopter que ce soit en « province ou dans la société, le monde de l’édition en est l’exemple parfait…mais de là à disparaître pour plaire non …il faut être là lundi prochain !

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  2. Un grand merci pour vos lectures et vos petits mots. ♥
    Comme il est très plaisant de voir que chacun a projeté son imaginaire sur le potentiel de la photo, chacun ici a privilégié un aspect du texte, et vos lectures sont autant d’enrichissements.
    Par chance, je n’ai pas le jusqu’au boutisme de mes personnages (que j’aime envoyer un peu trop envoyer dans le mur, il faut bien avouer…), et j’ai bien l’intention de participer à nouveau, lundi prochain ou plus tard ! Cet atelier fut, en effet, un plaisir ! 😀

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  3. D’où l’intérêt de cet atelier proposé par Leiloona, on est lu par des inconnus, sans passer par un éditeur. Le titre de ce texte est vraiment bien adapté ! J’ai beaucoup aimé te lire.

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  4. L’ornithorynque a vu juste : le personnage est certes désespéré, mais le texte ne manque pas d’ironie. Je me suis d’ailleurs beaucoup amusée à l’écrire. Merci à vous pour votre passage en ces eaux troubles, en tout cas ! 🙂

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  5. Cette petite maison en bord de mer, voilà qui correspondrait tout à fait à mes aspirations. Prendre la mer quand on est à court d’inspiration, où sentir l’odeur de la plage, le cri des goélands, chercher le plus beau coquillage, c’est une vie de rêve.

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