Ateliers d'écriture·Textes personnels

Imaginer Sisyphe heureux.

Et voici ma participation à l’atelier d’écriture du lundi : Une photo, quelques mots.

Imaginer Sisyphe heureux.

En bas de ma rue, il y a un homme qui passe tous les matins. Il fait toujours, l’air de rien, un drôle de bruit quand il passe. Comme des griffures sur le trottoir. C’est qu’il a entre les mains un vieux balai aux poils drus, qu’il traîne dans son sillage. Ça racle, à l’aveugle. Ça attrape, sans le faire exprès, des filtres de cigarettes, des papiers en tous genres, des ordures qui passent. Quand il s’en rend compte, il s’arrête, se baisse et les retire avec patience et résignation. Tous les matins. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite parce qu’il a l’air d’un Monsieur normal, avec son long manteau noir et son parapluie des jours gris. J’ai même du mal, d’un jour sur l’autre, à me rappeler son visage… Et puis, un jour, alors que j’allais à la boulangerie, je me suis trouvé sur le passage de son balai. J’ai trébuché. Lui et moi, on s’est regardés, comme surpris que nos chemins se soient rentrés dedans. Je crois bien que le balai m’a dit pardon.

Un jour, alors que l’hiver était arrivé, et avec lui la neige, le vent et les pas qui se pressent sur les trottoirs, je l’ai vu passer, comme tous les matins. Son balai grattait toujours, chassant la neige, créant une cicatrice noirâtre sur le chemin blanc. N’y tenant plus, je suis allé vers lui, et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a contemplé, désarmé.

– Mais pour effacer mes traces, voyons.

Ça vous avait un ton d’évidence. Il avait même l’air surpris et vaguement blessé que j’ignore le pourquoi du comment. Pour toute réponse, avec l’air de m’excuser, je lui ai montré la trace qu’il laissait, noire comme une accusation, derrière lui. Il y pose les yeux, l’air navré, l’air de ne pas vouloir comprendre.

– Vous comprenez, je ne veux pas gêner. Je n’ai trouvé que ça. C’est mon devoir ici, je la remplis de mon mieux. Maintenant, si vous permettez…

Il a repris son chemin, le balai remplissant toujours son office. J’ai l’impression de le voir coincé dans un monde qui n’est pas exactement le nôtre, répétant inlassablement sa tâche, se sachant seul pris dans un purgatoire invisible aux autres. Je me suis surpris à me demander ce qu’il tenait tant à effacer ; ce qui, au contraire, s’inscrivait si profondément dans la rue – sillon d’ordures et de neige balayée.

Et je l’ai regardé s’éloigner, dans les flocons qui soupirent d’aise, avec son parapluie des mauvais jours et son grand manteau.

Publicités

15 réflexions au sujet de « Imaginer Sisyphe heureux. »

  1. Merci à toutes d’être passées ici et d’avoir laissé un petit mot.
    Le paradoxe est là, trezjosette. Après, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à Sisyphe plutôt qu’un autre, puisque l’éternel recommencement de la tâche est au centre de bien des supplices/épreuves grecs (tonneaux des Danaïdes, écuries d’Augias à nettoyer, etc.). Comme Leeloona y a pensé aussi, je me dis qu’il y a quelque chose dans l’image qui le souffle… mais quoi ? :p

    J'aime

  2. Ludo : J’ai hésité à creuser un peu (le pourquoi de cette tâche) mais je me suis dit que ce serait mieux de maintenir le mystère, justement…
    L’Ornithorynque : Le pire, c’est que je n’ai pas lu Le Mythe de Sisyphe… mais cette phrase m’a toujours hantée. C’est du coup devenu mon point de départ.
    Un grand merci à vous deux. 🙂

    J'aime

  3. Bene : Est-ce même possible ? Le fait de ne pas laisser de trace est, en soi, une trace (un sillage propre dans le trottoir sale, la neige balayée).

    Monesille :Cela ferait de l’écrivain une sorte de tâcheron de l’absurde, alors… ? Peut-être bien, en fait… à creuser.

    Jul : Bah dis donc… euh… comment dire ? Merci, ça me fait vraiment plaisir !
    Et évidemment, merci à vous trois pour vos gentils petits mots ! 😀

    J'aime

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s