Lectures

Richard Brautigan, Un privé à Babylone

9782264038531J’aurais bien sûr écrit cette chronique plus tôt si je n’avais pas tant rêvé à Babylone. C’est vraiment très beau, Babylone. Les femmes portent des robes légères dont les voiles bruissent sous les souffles adoucis du vent, et l’on peut s’installer dans un transat, au gré des jardins suspendus, pour lire de bons livres à l’ombre des arbres. Il n’y a que des bons livres, à Babylone.

Et voilà que j’y repense, bien sûr. Il faut absolument que j’arrête et que je me force à ne plus penser à Babylone. Je vais me concentrer, fort, sur les mots que j’aligne, comme C. Card se concentre sur ses pas quand il traverse les grandes rues chaudes de la ville. Je dois faire un effort car il faut que j’écrive ma critique. La blogopshère, elle ne comprendrait pas que je ne l’aie pas écrite parce que j’étais en train de lire, tranquillement, les livres parfaits de la bibliothèque de Babylone…

C. Card connaît le même problème. On ne le prend pas trop au sérieux quand il se promène avec une seule chaussette juste parce qu’il a eu le malheur d’un peu trop rêver à Babylone ce matin-là. Personne ne peut comprendre qu’il est là-bas un détective de renom, connu sous le nom de Smith Smith, et qu’il lutte, auprès de la magnifique Nana’Dirat (qui est la femme idéale parce qu’elle a de gros seins et qu’elle est démocrate) contre l’infâme Dr Abdul Forsythe et ses ombres robots. Alors, vous comprenez, assumer en plus sa vie à San Francisco (je ne sais plus si c’est à San Francisco… je crois que c’est à San Francisco), que d’aucun qualifieraient de minable, ça fait un peu beaucoup… Si bien qu’il se retrouve en retard de loyer, endetté auprès de tous ses rares amis (ce qui crée, malgré tout, « un petit muret » entre eux, « rien de grave, mais un petit quelque chose tout de même ») et, comble de tout, à court d’affaires depuis belle lurette. Le roman nous conte comme il peut les stratégies qu’il met en place afin d’obtenir une affaire que le sort a peut-être enfin mis sur sa route… Mais le narrateur est comme le personnage : il se surprend parfois à oublier son histoire, au profit de celle qu’il aurait voulu vivre à Babylone… Il y renonce parfois, le jour où la vie semble vouloir lui offrir un peu plus qu’un sourire moqueur et, à sa suite, on se surprend à suivre avec intérêt son histoire, à espérer un succès qui serait à la fois plus médiocre et plus flamboyant que les aventures fantasmatiques de Smith Smith à Babylone… Mais bientôt, la tentation est trop forte, le plomb dans les chaussures pas assez lourd, et notre privé s’envole et divague. Et qui bouderait alors les parenthèses fantasmatiques, pathétiques en apparence, mais qui ouvrent portes et fenêtres, par jour de grand vent, et laissent passer les courants d’air ? Dans l’atmosphère étouffante du monde comme il va, ça fait tout de même du bien. Ne m’en veuillez donc pas, et ne lui en voulez donc pas, de rêver à Babylone : on a tous en nous un rêve, quelque part, de jardins suspendus et de gloire inconditionnelle.

Ne vous fiez donc pas à la couverture : Un privé à Babylone est un anti-policier. C’est plutôt une ode fantaisiste et décalée sur un pauvre gars qui sait pas rester les pieds sur terre et que le monde malmène, sans même trop de méchanceté. C. Card ne leur en veut pas vraiment, d’ailleurs, lui qui ne vit, depuis toujours, que sur un haussement d’épaule.

Séduite par le style de l’auteur, j’ai commandé La Revanche de la pelouse, un recueil de nouvelles qu’il a écrites entre 1962 et 1970. J’espère ne pas me perdre, d’ici là, dans les ruelles de Babylone et avoir tout le temps que je voudrais pour le lire. Il y a quelque chose dans sa folie douce-amère qui m’a touchée, et je voudrais savoir si c’est également le cas dans ses autres ouvrages.

Il est des auteurs dont il est plus difficile de parler que d’autres, Brautigan est de ceux-là pour deux raisons : il connaît à fond l’art de susciter avec son lecteur la connivence. Et si on savait comment il y parvient, il n’y aurait plus connivence, donc son art est du truquage invisible : on ne sait pas comment il fait. Ensuite, c’est un type clair et évident, tellement qu’il sera la catastrophe future des profs amateurs d’analyse de textes : quand ils commenteront, ils détruiront, mais de toute façon ils seront baisés au départ parce que la phrase de Brautigan ne signifie rien d’autre que ce qu’elle veut dire, et ce n’est même pas sûr…

Claude Klotz

Et maintenant, si vous permettez, puisque la chronique se termine, je recommence à rêver de Babylone.

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