Lectures

Réécrire l’histoire familiale : Des garçons d’avenir de Nathalie Bauer

Encore un ouvrage déniché dans les rayonnages de la bibliothèque alors que je cherchais, au choix, une proposition pour un club de lecture ou une lecture alphabétique pour mon challenge ABC. Ce livre, pourtant, il était trop long pour le club de lecture, trop cher aussi ; et puis son dos, très sobre, n’avait pas pu m’attirer l’œil. Le titre, en d’autres circonstances, m’aurait laissée froide. En fait, je ne m’explique pas comment j’ai pu le sortir de l’étagère pour le regarder de plus près. Il était le mieux placé, pourtant, pour fournir un exemple tout désigné pour mes réflexions sur un sujet qui est d’une actualité brûlante pour moi.

Verdun de Félix Vallotton

L’ouvrage conte les errements de Raymond Bonnefous, étudiant en médecine parti à la guerre, où il ira de postes de secours en postes de secours, depuis l’arrière jusqu’au front, du Nord aux Vosges en passant par une Picardie ravagée. On y suit également le destin des copains qu’il s’est fait à la guerre, jeunes gens si différents rassemblés par la fortune : rien ne semble en effet réunir Bonnefous, le doux Aveyronnais ; Malkine, le russe mystique ; l’enjoué Morin, prêt à en découdre et bon vivant notoire et Declercq, jeune homme de bonne famille, à la retenue mondaine légendaire.

Le livre dégage, avant tout, une grande humanité. C’est assez peu banal, au fond, pour un récit de guerre. C’est pourtant ce qui m’a semblé, au fond, le plus authentique : jamais le personnage ne s’attarde sur la violence — qui surgit, bien sûr, souvent sans être annoncée ; qui s’efface, parfois, d’avoir été trop attendue, au fur et à mesure que les bruits des obus s’approchent. Il se concentre au contraire sur les détails parfois infimes de la vie quotidienne : la vieille prune qu’on boit à la popote le soir, la beauté du cheval de son ami, l’espoir d’une permission ou d’une promenade. Autant de petits faits vrais qui parsèment le récit et le rendent plus vivant, d’autant plus palpable. Ainsi l’histoire des bagues, déjà citée sur ce blog ; ainsi l’obsession que nourrit le patron depuis qu’il a été au contact des horreurs de la guerre, et qui à l’hôpital militaire, ne quitte plus un fez à qui il attribue des pouvoirs presque magiques :

[Le patron] enfilait parfois un burnous rouge que lui avait offert un confrère servant chez les spahis et nous demandait s’il ne lui donnait pas belle allure. En vérité, c’était surtout moi qu’il interrogeait : pour une mystérieuse raison, il m’avait brusquement pris en affection […] ; il me confia que le burnous des spahis, il en était certain, le protégeait contre les mauvaises influences et le danger, une idée originale, pensai-je, l’armée français ayant justement abandonné la couleur garance parce qu’elle attirait l’attention de l’ennemi. Et puis, expliquait-il, il avait le bleu en horreur, c’était une couleur fausse, à ses dires, une couleur hypocrite. – Vous ne croyez pas, Bonnefous ? Je répondais qu’avec la boue et la saleté nos vêtement n’avaient plus de bleu que le souvenir. C’était la terre qu’ils rappelaient maintenant, pas le ciel. Vous voyez bien que le bleu est faux ! commentait-il. Il se travestit !

Certains penseront, du coup, que le livre ne parle donc pas vraiment de la guerre, mais je pense au contraire qu’il en parle mieux que d’autres : parce qu’on voit les personnages se raccrocher à la simplicité des préoccupations humaines, tentant à tout prix de donner du sens à ce qu’ils vivent, prisonniers qu’ils sont d’une machinerie trop puissante pour eux, et qu’ils conçoivent mal.

On ne compte plus, en effet, les déplacements du groupe, les affectations diverses, relevant à la fois de souhaits de la hiérarchie et des petites magouilles des hommes d’en bas : on fait et on défait ses bagages, on marche, on chemine, sans forcément savoir où l’on va. L’épuisement physique et moral se fait de plus en plus sentir, non pas chez le narrateur, qui avance vaille que vaille (nous en reparlerons), mais parmi ses compagnons, de plus en plus marqués par la sale guerre. Les mutineries de 1917 passent en arrière plan, mais ce n’est pas le désespoir de la guerre qui intéresse l’auteur : c’est, justement, l’énergie de vie qui anime malgré tout une jeunesse issue d’un monde qui se meurt.

La guerre apparaît alors comme une parenthèse étrange, à la fois terrible et charmante : c’est elle qui permet de rencontrer Declercq, devenu un ami proche, c’est elle qui place sur leur route le Dr Levêque et sa charmante fille Elizabeth, surnommée Zouzou. Autant de liens qui se nouent par la force des choses, et auxquels on se raccroche pendant qu’on y est encore. Ce qu’il en est en temps de paix ? C’est une autre histoire sur laquelle l’auteur ne s’attarde pas…

Si je devais regretter un jour quelque chose de la guerre, ce seraient cette proximité de vues, la camaraderie, la sensation de découvrir le monde et d’appartenir à un tout.

Coucher de soleil de Félix Vallotton

Mais s’il est annoncé par l’éditeur comme l’ « un des plus beaux romans consacrés à la Grande Guerre et à ceux qui tentèrent malgré tout d’y demeurer des hommes », Des garçons d’avenir est en fait inspiré des nombreux documents (carnets de guerre, agendas annotés, lettres et photographies) provenant du grand-père de l’auteur.

Celle-ci, historienne de formation, a complété ses sources personnelles par des recherches pointues, reconstituant une toile de fond réaliste et riche en détails.

Plus j’étudiais ces documents, plus ce jeune homme han­tait mes pensées et comme, peu à peu, sa guerre devenait ma guerre, ses tourments mes tourments, ses « copains » mes « copains », j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre ce qu’il avait vécu…

Dans les faits, ça a rendu ce livre à la fois fascinant et dérangeant pour moi. Mon arrière grand-père a tenu, lui aussi, des carnets de guerre — pendant 39-45 — et j’y ai reconnu les incertitudes, les allées et venues rendues absurdes, les informations qui n’arrivent qu’au compte goutte, le silence et l’apparent détachement qui ont parfois fait dire que le roman ne portait pas sur la guerre. En ce sens, l’exercice change de nature et suscite toutes mes interrogations. Dans une post-face, l’auteur éclaircit les choses :

J’ai conservé la plupart des noms cités dans les carnets, mais les faits et gestes des personnages, en dehors des activités liées à leur service, relèvent de mon imagination. […] Les photographies et les documents […] reproduits dans ce livre sont, en revanche, entièrement réels.

Et c’est là qu’en tant que lectrice, j’ai ressenti une certaine gêne quant au statut réel de ce livre. Noms réels, photographies qui représentent ces mêmes personnages, mais histoires inventées, amours, sentiments et pensées recrées de toutes pièces : qu’est-ce donc que ce livre, finalement ? Bien sûr, la littérature est une redéfinition du réel, voire une réécriture. Une amie, à qui je faisais part de mon malaise, m’a même rétorqué que toute littérature était un mensonge… Mais à ce compte-là, pourquoi y inscrire le réel ? Je suis moi-même dépositaire de certaines mémoires de famille, et j’ai sans doute le projet de m’en inspirer dans des projets futurs : je suis d’autant plus sensible, donc, à cet exercice d’écriture et aux limites du procédé que je suis en plein questionnement là-dessus. J’en suis venue, pour l’heure, à cette conclusion : qu’un filtre plus épais entre la réalité dont le roman s’inspire et ce qui a été créé par l’écriture est nécessaire. Prétendre d’un degré de vérité supérieur (l’auteur a le mérite d’être claire sur ce qui est ou non inventé, la question est ici plus générale) parce que les événements sont vaguement inspirés d’une histoire familiale n’est-il pas problématique ? Je me suis surprise, d’ailleurs, à me demander, s’il n’y avait plus d’histoire que des origines, de roman que familial, dans une époque où l’on n’arriverait plus, ou difficilement, à parvenir à l’expression du collectif. Cela rejoint, en cela, des interrogations vraiment brûlantes pour moi sur ce que peut représenter l’art aujourd’hui, et vers quoi il se dirige.

Les  photographies qui parsèment le texte constituent un bon exemple de l’ambiguïté de son statut. Celles-ci rendent à coup sûr la lecture plus plaisante — l’œil est toujours tenté de se poser dessus pour se reposer, a fortiori vu la longueur des chapitres — mais elles tirent le récit vers la légitimité du témoignage, ce qu’il n’est pas. Or je pense que cette ambiguïté affaiblit le roman plus qu’elle ne le renforce. Et cela se trahit tout particulièrement par la voix même du personnage principal. Dans ce contexte, faire de Raymond Bonnefous le narrateur de ce long périple n’est pas sans risque : j’ai été frappée, surtout au début du récit, par la relative absence de caractérisation du personnage principal face aux silhouettes hautes en couleur qu’il pouvait rencontrer. A la fin du récit, j’ai pu constater avec une certaine gêne que le personnage principal compte, finalement, bien peu de défauts et que les seuls qu’on puisse lui reprocher peuvent apparaître, d’un certain point de vue, comme des qualités : la simplicité du personnage face à la sophistication mondaine qui le fascine, son côté trop droit dans un univers prompt à la mesquinerie, son manque de rigueur quand on applique autour de lui les ordres sans discuter. J’ai eu l’impression, en ce sens, que l’auteur s’est lâchée sur les personnages secondaires, les rendant par là très humains (les patrons sont drôles, Declercq est très touchant) mais qu’elle livre aussi le portrait idéalisé du grand-père qu’elle admirait lorsqu’elle était adolescente. Je trouve que ça le rend, hélas, finalement moins humain et, par là, moins attachant que les autres ; que Declercq et son penchant pour l’alcool, que Zouzou et ses éclairs de colère, que leurs patrons avec leurs obsessions ridicules. Trop parfait, trop propre même quand il ne l’est pas, tenant presque trop le coup quand tout le monde craque autour de lui, comme si l’auteur avait rétabli la dureté du réel chez les autres mais s’en était tenue à la pudeur des lettres envoyées à l’arrière en ce qui concernait son personnage principal. En ce sens, peut-être eût-il fallu se détacher davantage de l’image du grand-père admiré et de ses carnets, juste assez pour se permettre de déroger à — supposition ! — une mythologie familiale ou personnelle, et ce afin de donner au personnage quelques nuances supplémentaires, et moins d’en faire un spectateur un peu en retrait des événements, humains ou historiques, qui se déroulent tout au long du roman.

C’est à mon sens la grande question que pose un livre qui, à côté de cela, cumule les qualités. J’ai certes mis du temps à le démarrer, et je ne l’ai pas lu d’une traite – bien que je l’aie terminé en trois ou quatre séances de lecture (les chapitres sont un peu longs et correspondent un peu moins à mon rythme de confort). Il a l’avantage, en tout cas, de s’attaquer à un point de vue particulier sur la guerre — est-il du fait de l’écrivain ou de son grand-père ? — enrichie d’une réflexion menée par petites touches sur ce qui fait notre humanité à tous. A chacun des personnages son royaume, « ce territoire que chacun d’entre nous possède au fond de lui, je le savais désormais, et qui oriente le destin, devenant rêve parmi les rêves, rêve suprême à retrouver, à atteindre dans un monde qui, souvent, n’a pas de place pour lui. »  Et quels royaumes leur restent-ils, alors, à ces jeunes gens nés au XIXe siècle des historiens et qui voient, avec 14-18, s’envoler, dans un souffle, dans une caresse, ce monde qui les a façonnés, qui les a construits ! Ainsi, avec Des garçons d’avenir, Nathalie Bauer livre un bel hommage au monde d’hier ainsi que le nommait Stefan Zweig.

Les crépuscules et les lumières de Félix Vallotton me semblaient en cela les images toutes désignées pour illustrer cette chronique.

Félix_Vallotton_-_The_Ball_-_Google_Art_Project

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