Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[C] A la grâce de David Carton

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Entre Les corons de Pierre Bachelet, dont le refrain résonne un peu douloureusement dans ma tête, et la lecture d’À la grâce de Daniel Carton, difficile parfois de faire la part entre le Nord de carte postale et le Nord, réel ou rêvé, où j’ai pu grandir. Je lis, ai lu pas mal de choses sur ma région d’origine ces derniers temps, et j’ai toujours ressenti, au fil des pages, un tiraillement un peu bizarre entre familiarité et étrangeté. C’était parfois des morceaux de mon chez moi, des valeurs qu’on m’a inculquées… Parfois, c’était une région, une histoire, qui n’étaient déjà plus tout à fait les miennes. Les terrils, je les voyais de l’autoroute quand on allait dans la famille, les quelques mots de patois, je les entendais chez moi ou dans les cours de récré. Mais je ne suis pas non plus fille de mineurs, je n’ai pas grandi dans les fameux corons, et je ne connais de la mine que le centre historique minier de Lewarde (j’y retournerais bien, cela dit…). Est-ce à dire qu’À la grâce ne m’a pas touchée ?

J’ai lu A la grâce très vite, en deux fois (j’aurais clairement pu le lire d’une traite mais ma concentration est particulièrement capricieuse ces temps-ci). C’est une belle peinture d’un quartier populaire minier à l’époque des années yé-yé, des tourne-disques et de la télévision. A la paroisse communiste, avec son maire qui parle peu et passe donc pour intelligent, s’oppose encore l’église catholique, avec son prêtre qui professe (j’avais écrit profère, initialement…) encore les messes en latin. Avec l’arrivée des polonais, les souvenirs émus des platseks et autres pounchkis, ont fait concurrence aux traditionnelles tartes au chuc’ et ch’pain t’chien. Mais le débat d’importance concerne moins les pâtisseries que la marque de Chicoré et, surtout, le mode des cuissons des frites ! Le narrateur pose sur ses origines et son passé un regard tendre et célèbre, discrètement, en demie-teinte, les valeurs de ce monde ouvrier, qui fonde sa distinction sur la bonne tenue du potager, la solidarité et une certaine fierté malgré tout. Je me suis rappelée des histoires de ma grand-mère, de ces marins fiers de mes ancêtres, qui n’avaient pas grand chose mais qui ne s’en laissaient pas conter !

Les figures dépeintes sont touchantes, humaines, jusque dans le détail de leurs petits défauts et manies. En feuilletant, je retrouve la dame de l’épicerie, si lente à l’ouvrage ; la tante Julienne qui faisait une fixation sur De Gaulle ou encore les commerçants qui passaient, avec leur camionnette, dans le coron où ils klaxonnaient pour signaler leur arrivée. Mais le personnage principal dans l’ouvrage semble être moins le narrateur que sa mère, veuve devenue bigote et qui a élevé ses gamins avec trois fois rien – les frères et sœurs, certes plus vieux, demeurant étrangement absents de la série d’anecdotes de ce livre. Je dois avouer que la deuxième partie m’a moins touchée, tout simplement parce qu’elle était centrée sur les pratiques catholiques et l’évasion du jeune garçon du quartier, sous couvert de foi religieuse et de pensionnat. J’ai beau faire, cela a accentué l’aspect étranger du livre, quand bien même les situations, personnages y sont toujours aussi bien campés.

Si je devais signaler une réserve, ce serait surtout, sur quelques jeux de mots et mots d’esprit, derniers vestiges, peut-être, d’une écriture journalistique : s’ils font sourire sur le moment, ils me sont fréquemment apparus comme des reliefs finalement peu nécessaires au texte – risquant peut-être d’attirer l’attention sur le superflu au mépris du nécessaire.

Au fond, c’est un beau livre, mais je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais. Mais je crois au fond que ce n’est pas la faute de l’auteur, mais la mienne. J’ai voulu, par quelques lectures, retrouver le Nord, comme si je l’avais perdu – il n’est même pas impossible que je continue. Mais au fil de mes lectures, je me rends compte qu’il y a finalement autant de Nord – de régions – de cultures que d’individus que d’individus, et je me demande si les « pays » avec lesquels nous nous berçons ne sont pas des bouquets de souvenirs d’enfance que nous aurions, d’une certaine façon, généralisées.

Toujours est-il que c’est une lecture douceâtre qui m’a fait du bien. Terminée plus rapidement que prévu, elle me permet en outre d’ajouter une lettre à mon challenge de flâneries !

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