Ateliers d'écriture·Textes personnels

Le Philosophe cheminant

Et c’est reparti pour l’atelier d’écriture de Leiloona ! Voici les quelques mots que m’a inspirés la photographie de Julien Ribot :

chemin

Le Philosophe cheminant

Lorsque je me laisse tenter par une promenade au petit bois, pas très loin de chez moi, je prends toujours le même chemin. Mes pas m’y conduisent, distraitement, par habitude, et je peux me laisser aller à mes pensées. Elles sont bercées par « le chant des oiseaux » et par « le murmure de l’eau » — peut-être même par la brise qui siffle, doucement, entre les branches, aux meilleurs jours du printemps. J’aime tout particulièrement ces moments d’errance, où je me retrouve loin d’elle, loin des tracasseries des collègues, des protestations de la voisine, celle qui parle toujours trop fort au téléphone, depuis sa terrasse, de la circulation et des trottoirs encombrés… Je suis seul, délicieusement seul, sans compte à rendre à qui que ce soir, sans bruit annexe autre que les mots qui déferlent en moi. Le bon air, la fatigue légère de la marche le long du chemin m’emplissent d’un bonheur que je ne trouve plus nulle part. Je respire.

Et c’est là que je le vois. Ce n’est d’abord qu’une ombre silencieuse, et puis je distingue des bruits de pas, qui font craquer les brindilles. M’apercevant à son tour, il se fige. Ses gestes semblent le lointain écho des miens. Nous nous jaugeons sans nous voir. L’ombre des arbres ne laisse pas deviner son visage. Il porte un polo gris ou noir, et je le sens taciturne ou visiblement soucieux. Je crois que ma présence le met mal à l’aise — autant peut-être que la sienne m’envahit. Gênés et polis, nous nous détournons l’un de l’autre, et continuons notre route. Fin de l’histoire.

Je reprends ma promenade — j’ai fait demi-tour pour ne pas avoir à croiser son visage. Cette simple présence humaine m’a tiré de ma rêverie, ramené aux contingences quotidiennes. Je n’arrive pas à me rêver poète ou philosophe quand un œil mal averti pourrait se poser sur moi. Je continue, sans plus avoir le cœur à cela. Le chemin décrit un grand cercle autour de l’étang, et je prends conscience, alors, que j’avais beau l’éviter là-bas, j’étais condamné à le croiser ici. Je ne sais pas pourquoi, mais j’appréhende ce moment. Rien que d’y penser, cela me crispe.

Bientôt, il arrive, s’avançant d’un pas rapide, comme pressé de passer cette épreuve. Il a beau être flouté par l’ombre des arbres, je ne vois plus que lui, intrus au lieu et à moi-même. Je vois les derniers vestiges de mes songeries pâlir d’effroi et disparaître. Je marche toujours, d’un pas raide, hésitant. Je sais qu’il n’y est pour rien, mais je lui en veux comme jamais, à cet inconnu, de s’être immiscé là. Pourtant, à la voir, il a l’air tout aussi navré que moi, et sans doute était-il venu sur ce chemin reculé pour chercher la même chose. Tandis qu’il m’évite du regard — je le perçois — je me surprends à me demander ce qu’il est en train de fuir, lui.

Nous arrivons au niveau l’un de l’autre ; nous sommes presque face à face. J’ose lever les yeux vers lui, un court instant. Celui qui s’est interposé entre moi et le rêve, celui qui, d’un geste, m’a tiré par la manche et ramené au monde me ressemble comme un frère. Même dans la plus calme des retraites, je ne puis m’éviter moi-même.

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12 réflexions au sujet de « Le Philosophe cheminant »

  1. Belle structure en boucle ! On peut fuir les autres mais pas soi. Je retrouve dans le premier paragraphe un de mes plaisirs quotidiens : la balade au bord du Léguer (la rivière près de ma maison) avec mon chien, un moment de solitude que je savoure.

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  2. Un grand merci à vous trois !
    Albertine : Je crois que ce genre de ballade me manque… ça m’a aidée cependant à me mettre dans la peau de ce personnage, pour exprimer ce « besoin » justement de retraite.
    Leiloona : J’avais peur, au choix, que cela semble grossier / que cela tombe comme un cheveu sur la soupe (ou une branche sur l’étang, en l’occurrence). Donc je suis particulièrement heureuse de voir que cela semble fonctionner.
    Titine : Besoin de solitude, tout à fait ! Mais j’ai aussi essayé de mettre quelque chose dans cette fuite de plus ambigu, d’où l’échec de fin. Qu’est-ce que ce personnage cherche à fuir à tout prix ?

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  3. Je ne m’attendais pas à cette chute … Un joli texte sur la difficulté de se trouver / s’apprécier soi-même et ne plus voir en soi un ennemi .. J’aime beaucoup ton interprétation 🙂

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  4. Une très belle plume pour cette recherche sur soi. Je lui souhaite un jour d’éprouver beaucoup de plaisir à se rencontrer avec lui même 😉 trop hâte d’en connaître le contexte pour cette future rencontre et donc une suite à ce beau texte 😉

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  5. Un grand merci à vous deux 😀
    Nady : J’avoue n’avoir pas prévu de suite, ce n’est pas le genre de personnages avec lequel je me sens le plus à l’aise. Il me manque un peu d’auto-dérision ou de recul sur lui-même pour m’être totalement sympathique (mais ça se corrige, ça :D).
    Patacaisse : Belle analyse, c’est tout à fait ce que j’ai essayé d’exprimer. Merci pour ton appréciation 🙂

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