Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[Q] Contes carnivores de Bernard Quiriny

Bon, je crois que c’est officiel : je ne lis jamais les livres que j’annonce dans le C’est lundi, que lisez-vous ? Ou je les lis, mais plus tard. Il faut dire que j’avais quasiment renoncé à attaquer celui-ci : une mauvaise intuition que je ne savais définir. Pourtant, la préface me faisait envie. Enfin, en épigraphe trônait cette phrase d’Ambrose Pierce que je me suis promis de réutiliser un jour : « Si ces faits stupéfiants sont réels, je vais devenir fou. S’ils sont imaginaires, je le suis déjà. » Peut-être étais-je simplement trop enthousiaste, et avais-je craint d’être déçue. Cependant, au bout d’un moment, il n’est plus possible de prolonger les emprunts à la bibliothèque et il faut bien se décider. Bien m’en a pris !

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Contes carnivores est un recueil de quatorze nouvelles. Elles sont étranges, érudites, fantastiques ou un peu tout cela à la fois. Je ne m’en cache pas : j’écris moi-même des nouvelles, travaille des projets de recueil et quand j’en lis, je note dans un coin de ma tête ce qui me semble réussi ou non chez les autres. J’ai trouvé en Quiriny un exemple parfait de ce que j’essayais parfois de faire. Quand on parle de l’écrivain, il y a plusieurs noms qui reviennent. Ce sont à la fois de bonnes comparaisons ou notes d’influence, de ce que je peux en dire, mais j’ai parfois peur que ce soit un moyen de ne pas parler directement de Quiriny. La tentation est grande : j’ai été ravie par cette lecture, et je ne sais moi-même pas bien quoi dire. Je vais tenter de me prêter au jeu. L’influence, revendiquée ou citée par la critique, sera le prétexte pour parler des nouvelles du recueil.

  • Thomas de Quincey ou le renversement des repères traditionnels. La nouvelle Marées noires cite des pans entiers de L’Assassinat considéré comme un des beaux arts. Comme l’essai de Thomas de Quincey, elle a recours à un renversement des paradigmes, qui amène à juger d’un événement condamnable d’un point de vue esthétique. Le narrateur rencontre ainsi un groupe d’esthètes fascinés par les marées noires, et la nouvelle raconte l’évolution de son point de vue, à part de la répulsion primitive.
  • Marcel Aymé ou l’irréalisme poétique. La quatrième de couverture mentionne notamment Le Passe-muraille. Comme Aymé, Quiriny prend les intuitions poétiques au pied de la lettre, et l’on croise dans Sanguine une femme-orange que l’on doit seulement déshabiller mais peler avec précaution, dans L’épiscopat d’Argentine un prêtre qui s’est vu doter de deux corps, et doit alterner entre l’un et l’autre ; dans L’Oiseau rare une histoire non résolue d’œuf à la bien étrange provenance. Dans la plupart des nouvelles, la réalité se distord avec plus ou moins de bonne grâce et, chose rare, la fantaisie fonctionne. Elle n’est pas là pour justifier un discours poétique, elle est poésie. Un peu à la Prévert aussi, peut-être… ?
  • Borgès ou l’érudition créatrice. Manque de chance, je n’ai pas lu Borgès. Sachant que je suis étudiante en littérature et que je travaille en bibliothèque, c’est peut-être le plus grand crime que je pourrais avoir commis. Mais, heureusement, je pense savoir à quoi pensent les critiques quand ils comparent Bernard Quiriny à Borgès. C’est particulièrement frappant dans les nouvelles qui miment l’art de la chronique littéraire et musical : Quelques écrivains, tous morts et Chroniques musicales d’Europe et d’ailleurs. J’ajoute en filigrane Marce Schwob et ses Vies imaginaires, car il a le même usage de l’érudition. Celle-ci sert en fait à deux choses : créer un cadre suffisamment documenté et solide pour que la fiction qui s’y déroule semble réelle ou, du moins, pour que le lecteur en vienne à douter de sa véracité et nourrir l’imagination et la créativité. La nouvelle Quelques écrivains, tous morts, est en cela exemplaire. Si je pouvais, je la citerais en entier tellement je l’ai aimée, et j’en ai même lu de larges pans à voix haute à mes amis qui ne couraient pas assez vite pour fuir à temps. Le narrateur énumère en effet « écrivains méconnus, littérateurs de l’ombre ignorés des anthologies », parfaitement intégrés pourtant dans l’histoire littéraire de leur temps, ses mouvances et ses contextes, si bien qu’on se surprend à souhaiter qu’ils aient existé pour lire leurs œuvres si bizarres. A moins que nous ne soyons destinés, jeunes gens du futur, à les écrire pour remplir les manques regrettables de la véritable histoire.

En bref, une très agréable lecture, dans une langue soignée (l’ouvrage a d’ailleurs remporté le prix du style 2008). Parfait pour la lettre Q de mon challenge ABC !

Pour aller plus loin : Entretien avec Bernard Quiriny sur L’Anagnoste

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