Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[G] Longtemps je me suis couché de bonne heure, Jean-Pierre Gattégno

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Eh bien, j’aurais dû, hier, me coucher de bonne heure. Ça m’aurait permis de commencer cet article bien plus tôt et avec bien plus d’énergie. C’est que j’aimerais la soigner, la chronique de Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Ce roman de Jean-Pierre Guattégno est en effet un petit coup de cœur. C’est d’abord une rencontre. J’écumais les rayonnages de ma bibliothèque, pour trouver de nouvelles lectures pour mon challenge, et la phrase, la fameuse phrase, m’a sauté dessus. S’il est un livre que j’adore, c’est bien A la recherche du temps perdu. Je l’ai commencé par obligation, si ce n’est par snobisme – par curiosité, aussi, et avec beaucoup de craintes. J’ai mis un an ou presque à la finir. Et c’est peut-être cliché de le dire ainsi, mais il y a eu un avant et un après. Les mots de Proust ont dévoilé nombre d’impressions et de souvenirs que je ne savais comment saisir ; ils ont ressuscité trop de choses perdues et ouvert trop d’horizons pour que j’y suis indifférente. Je me promets de prendre le temps, un jour ou l’autre, de le relire en entier, de m’y replonger toute entière – quand je me serai installée quelque part, peut-être… – tout en craignant qu’il ne m’influence trop. Alors, forcément, un titre comme cela, je ne pouvais le laisser passer. A la quatrième de couverture, j’ai un peu pensé au Liseur du 6h27. Même genre de thèmes, même message à faire passer : un vibrant hommage aux lecteurs et à la lecture.

C’est compliqué, je trouve, de bien rendre hommage à la lecture. Cela passe souvent, assez maladroitement, par une condamnation de celui qui ne lit pas. Dans le portrait en creux de l’analphabète ou, du moins, de celui qui n’est pas lettré s’engouffrent tout le fantasme du lecteur dans un renversement de valeurs bien confortables : face à la grossièreté et la superficialité du jeune rivé à ses écrans, s’oppose celui qui apparaît foncièrement en décalage, qui semble a priori plus faible et plus fragile que les autres mais rayonne en son monde intérieur. Soit. Bernard Lahire l’a bien démontré dans L’invention de l’illettrisme : le discours sur l’illettrisme relève d’un certain ethnocentrisme culturel où le lettré définit ses semblables comme ceux ayant accédé à la suprême civilisation tandis que l’illettré se trouve relégué à un rang de barbare, de moins humain puisqu’il n’accède pas au sésame suprême. (Je simplifie un peu et vous invite à lire le retranscription de conférence L’illettrisme ou le monde social à l’aune de la cultures si le sujet vous intéresse). Dans Longtemps je me suis couché de bon heure, Jean-Pierre Guattégno risquait grandement de tomber dans cet écueil. Son personnage est un médiocre, pousseur de diables et de chariots, qui a fait de la prison suite à un braquage qui a mal tourné et qui n’a jamais vraiment tenu un livre dans ses mains. Il travaille aujourd’hui comme petit employé d’une prestigieuse maison d’édition et un manuscrit lui tombe dans les mains, par hasard. Parmi les ratures, il découvre la première phrase, qui le frappe de plein fouet.

En fait, peut-être que Guattégno y tombe un peu, dans cet écueil – je me dis qu’il est presque impossible pour qui écrit de ne pas le faire. Mais il évite les pièges les plus grossiers. Notre héros, qui ne lit pas, est loin d’être stupide ou insensible. Il perçoit les choses qui se passent autour de lui, avec un réel sens de l’observation. Ce sont juste, parfois, les mots qui lui manquent. C’est d’autant plus touchant de voir comment il s’empare, goulûment, des quelques mots qui, justement, lui parviennent. Le style littéraire ou la contemplation artistique apparaissent alors comme une liqueur forte dont un estomac averti ne peut avaler que quelques gouttes, d’abord. Ainsi l’auteur traite-t-il l’entrée en culture de quelqu’un qui n’en a pas l’habitude et en décrit, sans jugement, avec même, j’ai l’impression, un respect admiratif, les difficultés. En ce sens, la répétition ne peut être qu’au cœur de l’ouvrage. En me renseignant après ma lecture, j’ai vu quelqu’un se plaindre du fait que l’on mentionne trop L’Origine du monde, tableau qui est au centre du roman. Mais dans le cadre du cheminement du personnage, c’est en fait logique qu’il s’accroche aux références qui lui sont données. C’est toujours ainsi cela que ça commence, avant qu’une toile complexe ne se tisse. En outre, par le personnage de l’associé de Sholam, le voleur de tableaux, l’auteur traite bien l’illusion d’un certain rapport à l’art, qui n’est que faits de discours, répétitions bien apprises de la fascination d’autrui. Même avec les mots de la culture, le rapport à l’art ne peut être que personnel.

Ni jugement ni condamnation hâtive. Le narrateur se laisse parfois aller à la tentation de mépriser son prochain – son semblable, mouton sans regard qui suit la masse, mais il se surprend à déchiffrer, sur le visage même des enfants de sa logeuse De même, la lectrice au tailleur gris rencontrée dans le métro et qui fascine notre héros n’est pas un idéal parfait. Au regard fasciné que lui porte le narrateur, succède le portrait d’une femme seule, déçue par les hommes, et qui confie un soir : « Voilà, je préfère l’amour des livres, même quand ils sont mauvais, il y a toujours quelque chose qui les sauve…  » Peut-être que c’est là qu’est la clé de la réussite de ce roman : le narrateur est parfois naïf mais l’écrivain fait dans la nuance…

Et avec tout ça, j’ai failli oublier les allusions à Proust et son œuvre émaillent le texte, le colorent, parfois en dépit du réalisme : comment imaginer un personnage comme Marcel Proust se perdre, sous sa pelisse trop grande, dans le métro. Et en même temps, l’évocation est poétique, drôle, et l’hommage est intelligent. Ne serait-ce qu’en relisant mes notes de lecture sur La Recherche, j’ai décelé des allusions à l’œuvre et aux phrases proustiennes, savamment liées à l’intrigue – et notamment ce cimetière abandonné qui joue un rôle si important dans le récit.

En bref, le roman n’est peut-être pas parfait – j’aurais pu chipoter davantage sur ses maladresses, notamment l’opposition littérature – mémoires de star de télé-réalité qui reste un peu grossière – mais il essaie de faire passer son message tout en simplicité et avec une foi et une bienveillance rare. Je l’ai lu quasi d’une traite, et il m’a donné le sourire. C’est quand même quelque chose.

Une très belle surprise pour la lettre G de mon challenge ABC personnel.

Et maintenant, place aux 24h de la nouvelle ! Souhaitez-moi bonne chance ! 😀

Mes rêveries d’autrefois sur La Recherche (Du côté de chez Swann (1) ; Du côté de chez Swann (2) ; Impressions fugitives sur le temps perdu )

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