Textes personnels

Le Dernier portrait [Les 24h de la nouvelle]

La contrainte

Le Dernier Portrait

Nous ne comprenons guère les ruines que le jour où nous-mêmes le sommes devenus.

Henrich Heine

 

chateau hugo

I.

M. Paul Meryen était un ésotériste confirmé. En cette fin de dix-neuvième siècle, alors que le dogme catholique allait reculant et que les sciences s’érigeaient, de moins en moins timides, en succédané triomphant de la religion, il avait choisi la voix médiane et avait étudié avec soin les secrets des puissances occultes. Ses anciens amis, bien évidemment, s’étaient ri de lui. Élèves de l’X ou littérateurs assurés, que pouvaient-ils y comprendre ? Jeunes, pleins d’espoirs et tournés vers le siècle à venir, ils haussaient les épaules quand on leur parlait d’âme et méprisaient les vues de feu M. Hugo qu’ils appelaient même « l’abominable grand-père ». Malgré ce regrettable exemple, Paul Meryen n’avait pas renoncé. Il avait lu Eusèbe de Salverte la plume à la main, prenant rageusement des notes ; dans le sillage du grand Sâr et de sa robe violette, il portait la barbe avec componction, invoquant les anciens esprits au son des messes d’Erik Satie ; il lut Eliphas Lévi en compagnie de Stanislas de Guaita, aussi jeune et enthousiaste que lui, et ils le commentaient avec chaleur dans les brasseries du Quartier Latin. Les prétentions de Papus qui se revendiquait homme d’expérimentations le gênaient davantage : sans réussir à lui donner tort, secrètement, Paul aimait conserver à la discipline tout le lyrisme qui faisait défaut, selon lui, à la poésie moderne.

Le jeune spirite fit ainsi son chemin dans le monde et fut bientôt connu comme un disciple intelligent et zélé. Les vieilles comtesses surtout l’aimaient pour ses yeux baissés et sa maladresse timide. Elles appelaient cela de la modestie. Au grand dam de Paul Meryen, les jeunes adeptes à l’œil fauve et aux cheveux détachés préféraient le charisme inspiré de ses aînés. Ce fut donc avec la plus grande des surprises qu’il reçut la visite d’une charmante jeune fille, ce matin du 9 avril 1896.

Celle-ci, grande, élancée, portait le deuil. Elle était venue accompagnée d’une vieille dame, qu’elle présenta comme son ancienne nourrice. Cette dernière semblait fixer devant elle d’un regard lunaire et ne regarder rien. Paul l’examina un instant à la dérobade, cherchant à distinguer quelque chose dans ce qui lui semblait un abîme. La vieille dame ne réagissait pas. Un chaperon aveugle, voilà qui lui paraissait fantaisiste.

— Monsieur ?

La voix chantante de la demoiselle ramena M. Meryen à ses esprits, si l’on peut dire. Avec une maladresse toute contenue, il invita ces dames à s’asseoir et, sans même penser à leur demander si elles avaient soif, il s’empressa de leur préparer lui-même du thé. Il servit le tout dans des gestes saccadés, méditant ce qu’il allait bien oser leur dire, puis s’installa à son bureau. Il croisa les yeux clairs de la demoiselle, aussi perçants que ceux de la nourrice étaient vagues et, devant la beauté presque autoritaire qui se dégageait d’elle, il se sentit soudain bien ridicule, lui et sa bibliothèque austère, ses notes et ses invocations. Ses doigts fins se promenant sur l’anse de la tasse, sans oser la saisir, elle prit la parole :

— Vous vous doutez, monsieur Meryen, que je ne suis pas venue sonner chez vous par hasard. On m’a parlé de vous comme d’un homme honnête, qui ne profite pas de ces choses-là – sa main trembla lorsqu’elle prononça ces derniers mots, et un peu de thé se répandit dans la soucoupe, noyant les fleurs roses de la porcelaine – pour devenir célèbre ou extorquer de l’argent.

— En quoi puis-je vous être utile, Mademoiselle… ?

— Émont. Marguerite Émont. Mon nom vous est peut-être familier. Mon père…

— L’imprimeur, n’est-ce pas ?

Elle acquiesça, piquée d’avoir été interrompue. Paul se mordit la lèvre et l’enjoignit d’un geste à continuer.

— Comme vous le savez sans doute, j’ai perdu mon père il y a peu, et suis désormais en charge de ses possessions. Dont un certain nombre de terres. Vous vous doutez que je ne viens pas vous consulter pour des questions de succession…

Elle semblait peiner à entrer dans le vif du sujet. Paul Meryen voulut l’encourager :

— Je vous écoute, mademoiselle, dit-il d’une voix douce.

La jeune fille saisit la main de la vieille nourrice, qui la serra fort, le regard vague. Paul se surprit à se demander ce qui se passait dans cet esprit muet et comme fermé au monde.

— Parmi elles, on compte un vieux château qui appartenait à une grande famille, qui nous l’a vendu pour peu de choses. Mon père pensait faire une affaire. Je crois aujourd’hui qu’ils étaient heureux de s’en débarrasser. Nous n’avons jamais réussi à nous y installer.

— Et pourquoi cela ? s’enquit Paul.

Elle le fusilla du regard :

— Oh, ne faites donc pas l’idiot. Vous vous doutez bien de ce qui nous en a empêchés.

Décidément, Marguerite Émont n’appréciait guère que quelque chose contrevînt à ses plans. Paul Meryen porta la tasse de thé à ses lèvres, voulant s’y noyer. Il hasarda :

— Si c’est bien ce à quoi vous faites allusion, mademoiselle… ne serait-il pas plus judicieux de faire appel à un prêtre ?

La question sembla sonner juste, cette fois-ci. Les joues de Marguerite rosirent.

— Le prêtre du village ne me semble pas apte à réaliser une telle tâche. Il est resté très attaché à la famille qui possédait le château, et je crois qu’il considère que c’est là un juste châtiment pour nos pêchés. Il nous traite d’orgueilleux et de voleurs à mots à peine couverts, vous savez. Mais mon père n’était pas un voleur. Il a payé ce château par des années de travail. C’était sa fierté, et il n’a jamais pu y séjourner. Sa mauvaise santé l’a empêché de régler le problème une fois pour toutes, mais moi… Je ne veux plus avoir peur, vous comprenez ?

— J’entends bien… Mais en quoi, Mademoiselle, cela concerne-t-il un occultiste ?

— Eh bien…

Marguerite jeta un coup d’œil anxieux à la nourrice, qui demeurait calme comme un sphinx.

— J’ai appris que des choses terribles s’étaient passées dans ce château. Les rares fois où j’y suis allée, je sentais une oppression, vous savez… – elle rougit de nouveau – comme une perturbation dans l’air. J’avais l’impression d’entrer dans la maison d’un autre. Partout où j’allais, je me sentais suivie, il y avait comme une présence. Le voisinage confie avoir vu des choses étranges alentour. J’ai conscience que cela doit vous sembler ridicule, et que vous devez penser que les romans gothiques sont passés de mode, mais croyez-moi : j’ai l’intuition qu’il y a quelque chose de brisé là-bas, et qu’il n’y a que quelqu’un comme vous qui soit à même de le réparer.

Pendant le discours de la jeune fille, Paul s’était calé dans son fauteuil, pris dans une intense réflexion.

— Mademoiselle, je ne voudrais pas vous tromper sur mon art, et encore moins vous donner de faux espoirs. Si c’est un spirite professionnel que vous cherchez…

À ce mot, la vieille dame posa sur lui ses yeux pâles et Meryen eut une sueur froide.

— Ce n’est pas possible, Monsieur, répliqua Marguerite. Un professionnel, connu du milieu… Cela attirerait trop l’attention. Et si les anciens propriétaires l’apprenaient ? Je ne tiens pas à ce que mon nom se trouve couvert de ridicule.

— Je comprends.

Elle chuchota alors quelque chose à l’oreille de la vieille, qui fouilla dans la poche de sa capeline et lui tendit une petite feuille toute couverte d’une écriture ronde et sage – une belle écriture de jeune fille.

— Voici l’adresse du lieu ainsi que les quelques éléments que j’ai pu rassembler ici au sujet de cette maison. Vous trouverez le reste sur place.

Pendant que Paul parcourut la feuille d’un rapide coup d’œil tandis qu’elle annonçait un prix qui défiait toute mesure.

— Partez au plus vite, je vous en prie.

Il hocha la tête, promit tout ce que l’on voulut, et, réfléchissant déjà aux modalités de départ, raccompagna l’étrange duo à la porte. Alors qu’il les saluait, soudain, il retint Marguerite :

— Une dernière question, Mademoiselle.

— Oui ?

— Quelle est la famille à qui votre père a acheté la propriété ?

Elle fit une petite moue, et il eut le pressentiment que la question était d’importance.

— La famille de Fréneuse, Monsieur.

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II.

Les cahots du train le bercèrent, malgré lui, jusqu’aux confins de la province, là où les gares se faisaient de plus en plus petites jusqu’à n’avoir plus de gare que le nom. Il arriva bientôt à Saint-Leu Ravernay, une de ces petites villes du pays de Caux qui, doucement, s’industrialisaient. Alors qu’il descendait du train, Paul superposait déjà, à l’image des bourrins poussifs qui tiraient les voitures, la vision moderniste des premières automobiles qui vrombissaient déjà au bois de Boulogne. Seul, dressé sur une falaise abrupte et surplombant la ville, un vieux château semblait se cramponner au temps perdu. Paul Meryen leva les yeux vers lui, songeur. Il se demanda si c’était bien là « l’affaire » qu’un bon bourgeois parisien avait pensé faire. Devant ce qui lui apparaissait comme une ruine médiévale, demeure des ducs de Normandie cédée à un bourgeois voulant y faire villégiature, Meryen ne savait ce qu’il devait déplorer chez M. Émont : sa naïveté ou son orgueil. À entendre sa fille, Paul avait imaginé un manoir coquet aux hautes fenêtres, une folie XVIIIe comme il était de bon ton d’en posséder dans les nouvelles classes dirigeantes et que la vieille noblesse, tremblant encore des révolutions du siècle, vendait sans trop de scrupules. Rien à voir avec l’imposant château en pierre de taille qu’il devinait au fond du paysage.

— Oh là, M’sieur !

Paul Meryen fit volte-face et répondit au salut d’un vieux bonhomme, barbe jaunie et cheveux blancs sous un large chapeau de paille, juché sur une charrette qui semblait multiséculaire. Un gros cheval noir paissait tranquillement, sans s’inquiéter des éclats de voix de son conducteur.

— Mamz’elle Émont a prévenu de votre venue. J’suis là pour vous conduire là-haut, vous montrer tout ça. Et puis – il désigna un panier rempli posé dans la charrette – fallait vous donner ça, aussi. Y’a rien à becqueter là-haut.

Paul s’approcha, traînant une valise lourde de livres, et la chargea sur la charrette avant de grimper et serrer la main calleuse que le vieux bonhomme lui présentait.

— Moi c’est Yvon, M’sieur.

— Eh bien, mon sort est entre vos mains, Yvon.

Les cahots de la charrette, plus irréguliers, presque erratiques, remplacèrent ceux du train. Le bonhomme, qui mâchait une chique, chantonnait des chansons du pays, jetant de temps à autres un œil curieux à son passager qui contemplait la haute silhouette du château avec une inquiétude mêlée de curiosité.

— Sacrée bâtisse, ‘pas ? Savez que j’y ai servi presque toute ma vie ?

— J’avoue que je ne m’attendais pas à un vieux château de ce genre. Et je me fais de moins en moins à l’idée d’y dormir.

Yvon leva un sourcil vers le citadin.

— Oh, vous inquiétez pas. Y’a une aile cachée derrière. XVIIe, qu’y disent, quelque chose comme ça. C’est là surtout qu’y vivaient à la fin, les de Fréneuse. Croyez pas qu’y s’coltinaient les courants d’air des grand’ tours, quand même ?

Paul hocha la tête.

— Il n’était donc pas inhabité depuis tant d’années, ce château ? demanda-t-il avec espoir.

— Oh si, ça fait ben longtemps qu’y v’naient plus, les de Fréneuse. Réparations à faire et puis… Ils aimaient pas rester là.

Le vieil homme s’assombrit et un nuage passa par-dessus la charrette. Il semblait soudain un Charon paysan, amenant doucement son âme vers les Enfers. Paul se dit que cela appelait une question.

— Et pourquoi ?

Yvon le jaugea à nouveau, mâchonnant sa chique.

— Mamzelle, elle a dit de répondre à vos questions. Mais j’aime pas trop ça, moi. Elle est gentille, mamzelle, mais j’la connais à peine. Alors que la famille, ça fait des années, comprenez !

Paul laissa passer un temps, et comme il l’avait espéré, la voix d’Yvon retentit bientôt. Il dut faire un effort de comprendre ce que le vieux marmonnait dans ses dents.

— Après, faut dire qu’tout l’pays est au courant… L’grand fils, l’aîné des de Fréneuse. Y’a eu un drame, dans c’te château. Alors les parents, le p’tit frère, ils voulaient pas savoir. Ils ont vendu. Voulaient pas s’souvenir.

— Quel drame, Yvon ? C’est important pour moi de savoir, je pense que vous le comprendrez…

— J’sais pas. J’aime pas ces gens d’la ville qu’viennent fouiller dans nos histoires.

— Je n’ai pas de mauvaises intentions, Yvon…

Et il songea à ces de Fréneuse, dont il avait lointainement entendu parler mais qu’il connaissait si mal. Il se souvenait notamment de la mère, Rosamonde, qu’il avait croisée un jour nimbée de perles à l’opéra. A croire que les rivières de ses bijoux s’étaient asséchées comme les sources du pays de Caux, pompées par les nouvelles usines. Il se rappelait vaguement une beauté froide, hiératique, qui l’avait effrayé dans son jeune âge. Peut-être, en forçant un peu, réussissait-il à voir à ses côtés un fils, un jeune garçon blond, qui bougeait trop, mais l’image, lointaine, restait désespérément floue. Était-ce lui, ce fils dont il était question ?

Le cheval peina dans la montée, mais ils arrivèrent bientôt à l’entrée du domaine. De près, piqueté de l’ombre des arbres, le château semblait moins menaçant. Paul se sentit bientôt plus serein. L’homme ici supplanta le spirite et il s’enquit d’abord de l’endroit où il allait manger, puis dormir, avant de se préoccuper d’une quelconque question d’esprits. En outre, les bougonneries d’Yvon ne prêtaient pas vraiment à la spiritualité. Ce fut donc avec un relatif soulagement qu’il prit congé du bonhomme après avoir sagement écouté tous les conseils et explications imaginables. Le vieux, lui, avait semblé quitter le domaine à contrecœur, comme s’il craignait de le laisser à un étranger – plus étranger encore que Mademoiselle Émont, qui était quand même bien gentille.

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III

Seul dans la grande maison, Paul Meryen fit un nouveau tour du propriétaire, mais d’un autre type. Après avoir sorti ses livres, qu’il disposa soigneusement sur la table de la salle à manger de la nouvelle aile, il s’aventura dans des couloirs de moins en moins hospitaliers. Même les pièces les plus récentes disaient comme malgré elles le mortel abandon du temps. Tout y semblait figé et sous naphtaline, endormi dans un sommeil de conte. Dans une antique bibliothèque, Paul feuilleta pensivement de vieilles éditions de La Légende dorée et du Génie de christianisme, que les de Fréneuse n’avaient pas jugé bon d’emporter. Un vieux bouquet de fleurs séchées, quelques chemises mangées aux mites, un coffre à jouets où l’on avait jetés en vrac livres d’images et soldats de plomb, étaient autant de témoignages d’une histoire qu’on avait voulu laisser derrière soi, en se débarrassant si possible du poids des souvenirs. En un mot, le berceau rêvé pour un vieil esprit tourmenté. Alors qu’il errait à la jonction de la nouvelle aile et du vieux château, avec ses tours, Meryen sentit un courant d’air froid passer au niveau de ses chevilles. Une lourde porte de bois le séparait des escaliers en colimaçon et des cellules des donjons d’un autre temps. Il s’empressa de la pousser, et elle grinça exactement comme dans les romans d’autrefois.

Le couloir était sombre, et il fallut emporter une lampe à pétrole – Paul s’épargna la bougie, n’ayant jamais réellement prisé le clair-obscur. Sur les murs où la pierre était apparente, entre deux tapisseries élimées, s’étendait une galerie de portraits. Paul s’approcha. Il était étrange d’avoir choisi cet endroit, clairement trop humide, pour les peintures à l’huile : les visages de l’antique famille de Fréneuse s’y piquetaient de noir, à l’image des cadavres rongés qui devaient dormir sous le chœur de l’église voisine. Le jeune homme parcourut les portraits de cette longue lignée, prête à s’éteindre, essayant de déceler dans le geste du peintre ou dans le regard du modèle quelque rage sombre ou mystérieux secret. Il ne voyait cependant que soldats du roi et rigide douairières, depuis Henri II jusqu’à Félix Faure. Le dernier portrait, cependant, était différent des autres. Deux jeunes hommes fixaient le peintre. Le deuxième avait les yeux gris et le teint passé, image par excellence de ces lignées en fin de course et dont le sang lentement s’épuisait. Du premier ne subsistaient que des yeux profondément noirs, et qui semblaient briller d’un éclat moqueur. Le reste du visage avait été barbouillé de noir, ou brûlé au passage. Paul demeura devant le tableau, subjugué. Était-ce un ennemi qui avait procédé ainsi, tuant symboliquement le jeune de Fréneuse ; un accident regrettable que Paul ne s’expliquait pas ; ou encore la famille elle-même qui n’avait pu souffrir davantage de voir le visage de l’aîné  disparu ? Troublé, Paul revint sur ses pas, et s’installa à sa table, ouvrant machinalement un de ses livres. Il ressentait, sans pouvoir se l’expliquer, une profonde mélancolie. Ses lectures le revigorèrent et il mangea de bon cœur alors que le soleil se couchait avant de préparer ses affaires. En ces temps d’efficience, il ne pouvait décemment attendre qu’un potentiel esprit se présentât, il lui fallait prendre les devants. N’était-ce pas après tout le pouvoir des gens de son espèce ? Il sortit de sa valise une liasse de feuilles, quelques crayons. Et il chercha, autour de lui, un objet susceptible de permettre la communication des âmes. Il fallait en effet quelque chose qui soit intrinsèquement rattaché à la famille. Muni de son pendule, il partit en quête. Rien dans la salle à manger ne fit vibrer son cœur ou son appendice, et il s’éloigna de nouveau, plein d’espoir, pétri du sérieux de sa tâche.

Le pendule le fit errer de part en part du château, sa lampe à la main. Enfin, il sentit une oscillation douce, puis de plus en plus forte, au fur et à mesure qu’il s’approchait de la vieille tour carrée qui surplombait la falaise. D’abord hésitant, il décida de monter. Quelques souris prirent peur et lui filèrent entre les jambes. Le pendule trembla de plus belle.

— Je le tiens ! s’écria-t-il, certain de son succès.

Il buta à plusieurs reprises contre les marches irrégulières. Au sommet, une vieille porte de bois, noircie par les flammes, l’attendait. Dans la pénombre, il crut y deviner des lettres gravées, et il s’approcha, prêt à découvrir le trésor que la pièce devait renfermer. Les portes bizarres dissimulent toujours quelque chose. Peut-être était-ce même là qu’apparaissait l’esprit. Il posa la main sur la poignée, poussa la porte qui grinça dans un vacarme abominable. C’est alors qu’un fracas de tous les diables fit trembler les murs du château. Le pendule retomba, inerte, et le cœur de Paul Meryen manqua de s’arrêter. Sans même jeter un coup d’œil à la pièce qui se dévoilait sous ses yeux, il dévala les escaliers. Il passa devant les portraits, hors d’haleine, manqua de s’étaler de tout son long à plusieurs reprises et parvint, à bout de souffle, à la grand salle où un spectacle des plus étranges l’attendait.

Le grand vaisselier du fond gisait sur le sol, comme une statue qu’un dieu aurait arrachée de son socle. Les quelques assiettes qui restaient, de la vieille faïence aux dessins grossiers, parsemaient de couleur le parquet inégal. Paul avança à pas légers, comme craignant de se faire surprendre. Et c’est lorsqu’il posa les yeux sur la table qu’il poussa un cri. Un de ses livres avait été ouvert et reposé, texte contre la table, le dos de la reliure souffrant le martyre, comme si un lecteur négligent l’avait laissé là, regrettant d’interrompre sa lecture. Paul prit l’ouvrage et, par habitude, glissa un feuillet entre les pages pour reposer le livre, fermé, à sa place. Puis, très sérieusement, il prit place sur la table, saisit un des crayons à portée et ferma les yeux. Il supplia les esprits de lui en dire plus. Rien ne se passa et il finit par s’endormir, le crayon roulant au sol, inutile.

Au petit jour, il s’éveilla en sursaut. Un coq dans une ferme lointaine poussait son cri, et ici, le buffet renversé, la vaisselle en miettes et l’odeur de la lampe à pétrole qui s’était éteinte et fumait, tout disait une apocalypse passée ou à venir. Le jeune homme gratta sa joue qui commençait à piquer et monta dans la petite chambre qu’on avait prévue pour lui, où il fit un brin de toilette avant de s’écrouler sur le lit et de glaner quelques heures de sommeil plus réparatrices. L’occultiste vivait de toute façon la nuit.

Lorsqu’il s’éveilla, pourtant, il sentit que quelque chose dans la maison avait changé. Il se leva plus hirsute que jamais et, dans l’après-midi de printemps, courut à la cuisine. Le panier de victuailles semblait avoir été déplacé. Il fouilla, fit l’inventaire, mais rien n’y manquait. Que pouvaient, de toute façon, les nourritures terrestres pour des esprits tourmentés ? Paul se jeta sur le pain, déjà rassis, et le pâté, et se promit d’éclaircir le tout une fois le soir venu. Folklore oblige, il se promit de procéder à minuit. Entre temps, il se servit un verre de vin et s’installa fort inconfortablement dans une méridienne, lisant au hasard quelques pages de Chateaubriand. La nuit tomba, et avec elle vinrent les hululements d’effraies et les galops frénétiques des souris. Le vieux château, de fantôme du temps passé, grinçait sous la brise, vivait presque, comme un gigantesque automate dont les rouages se mettaient en branle. Paul, rapidement distrait de sa lecture, se surprit à imaginer tous les souvenirs qu’une telle demeure pouvait renfermer. Alors qu’il songeait, un peu triste malgré lui, à cette famille qui avait abandonné le haut lieu de ses ancêtres, une ombre passa derrière lui. Il se retourna. Il n’était pas encore minuit. Pourtant, il lui avait bien semblé entendre le frôlement d’un vêtement. Les esprits, pourtant, n’étaient point tangibles, et il pensa à une de ces illusions sensorielles dont ils étaient friands. Il souleva la lampe, dont la flamme oscilla. Dans l’embrasure de la vieille porte de bois se tenait un homme.

— Il n’est pas minuit, s’écria Paul Meryen, et la lampe lui échappa des mains.

Le parquet à ses pieds s’embrasa et il poussa un cri. S’empara de la nappe empesée, de son manteau, de tout ce qui était à portée pour étouffer le feu naissant. Dans le noir rétabli et le silence recréé, il songea, avec crainte, à la seule image qu’il avait pu voir à la lueur des flammes. Un regard noir et presque moqueur, qui le fixait.

Victor Hugo

IV

Le troisième jour, Yvon amena dans son bagage un nouveau panier de vivres et bien trop de questions. Le recevant dans la cuisine parce qu’il n’osait l’amener à la salle du désastre où il n’avait pas su, malingre qu’il était, redresser le buffet seul, Paul lui répondit avec froideur, et le vieux normand partit bientôt en maugréant, crachant derrière lui sa chique comme un point final. Meryen se demandait quoi faire. Il avait beau être spirite confirmé, il n’avait jamais croisé d’esprit qui lui fût si hostile, et craignait d’avoir réveillé quelque terrible fantôme qui eût effrayé même ses collègues plus expérimentés. Il songea à descendre à la ville et envoyer à Stanislas ou un autre un télégramme pour demander conseil. Le risque cependant était de perdre le crédit lié à cette affaire ou, pire, d’ébruiter le nom secret des de Fréneuse, au détriment de la belle demoiselle Émont. Se souvenant de ses jolis cheveux roux et de sa taille affinée par la robe noire, Paul prit son courage à deux mains, et se promit d’affronter le fantôme le soir même. Cette fois-ci, il n’attendit pas minuit et dès le crépuscule, il fit le plus grand tapage possible, pendula à tout va et alluma toutes les bougies qu’il put trouver, en divers rituels de toutes obédiences. Rien. Il se demanda quoi faire, et se souvint alors que la catastrophe du premier soir était survenue alors qu’il avait essayé de pénétrer dans la haute salle du donjon. S’armant de ses lumières, dont la cire lui coulait sur les doigts, il entreprit de nouveau la grande montée. Arrivé là-haut, il se souvint des confidences de Marguerite. À présent, lui aussi sentait une présence de l’autre côté de la porte et, le cœur prêt à exploser, il s’approcha, récita un mantra et, comble de la précaution, frappa à la porte. Il manqua de lâcher la bougie, comme la lampe brisée la veille, lorsque les gonds grincèrent et que la porte s’ouvrit.

Il pénétra lentement dans la pièce, dont il devinait mal les contours à la faible lueur de la flamme. Derrière lui, une voix retentit, douce, mais comme assourdissante dans le silence :

— On peut dire que vous êtes un têtu, vous. C’est donc moi que vous cherchez ?

Paul amorça un geste, mais une main nue et froide, glaciale de maigreur, se posa sur son épaule. On eût dit une patte d’oiseau.

— Ne vous retournez pas tout de suite, parlons un peu.

Paul ne put réprimer un frisson.

— Je cherche le fantôme qui hante le vieux château, réussit-il à articuler, dans un souffle.

Un rire étrange fusa derrière lui.

— Alors c’est peut-être moi que vous cherchez. Asseyez-vous. Il y a une chaise en face de vous.

Paul avança, n’osant se retourner, craignant tel Orphée de perdre l’Eurydice qu’il avait cherchée jusqu’aux tréfonds des Enfers. Il buta enfin contre une pauvre chaise bancale sur laquelle il se percha, instable – plus mal installé que s’il n’était resté debout.

— Qui êtes-vous ?

— Demande-t-on aux morts qui ils sont ? Dites-moi plutôt qui vous êtes, vous, et ce qui vous amène ici. Des trésors ? Cela fait bien longtemps qu’ils sont vendus, les trésors.

— Je ne suis pas un pilleur, non.

— Quand on est poli, on appelle ça des antiquaires.

Paul manqua de se retourner, mais se ravisa. Cela arracha un ricanement au fantôme.

— Vous êtes trop obéissant pour être un pilleur, vous avez raison. Alors, que cherchez-vous ?

— Vous, je vous l’ai dit tout à l’heure.

— C’est impossible.

La voix s’était durcie. Paul rentra la tête dans les épaules. Il imaginait un vieil ancêtre de la famille de Fréneuse, de ceux qui avaient guerroyé autrefois auprès des rois, et dont il sentait soudain l’antique autorité. Dans son dos, il entendit le craquement d’une allumette chimique. Une lumière chaude envahit le mur de la pièce. Il y découvrit quelques gravures épinglées sur un mur nu, un vieux daguerréotype posé sur une table de fortune. Il y avait une paillasse de fortune dans le coin de la pièce, où quelqu’un semblait avoir dormi récemment, et sur un crochet, sommeillait un vieux manteau des mauvais jours, de ceux qu’on met sous la pluie battante et qui vous donnent l’air d’un fantôme.

— Maintenant retournez-vous si ça vous amuse.

Paul inspira profondément et se retourna.

C’était le même regard, noir et brûlant du dernier tableau. Le visage, lui, semblait avoir été lacéré avec application, comme si, dans une étrange logique inversée, le modèle s’était appliqué à rester ressemblant au portrait.

— Vous êtes…

Il l’arrêta d’un geste.

— Qu’est-ce que cela peut bien faire, qui je suis ? Puisque les noms disparaissent, et que les vieux châteaux s’effondrent ?

— C’est pour cela que…

Il agita la main comme pour on chasse un papillon de nuit.

— Pour cela et d’autres choses.

— Néanmoins…

L’inconnu l’interrompit d’un sourire, qui lui déchira davantage le visage. Paul décida cependant de ne pas s’en laisser compter et, se levant, il prononça distinctement, dans le fol espoir que les syllabes clairement découpées dissipassent l’étrangeté de leur conversation :

— Vous êtes l’aîné de Fréneuse, et vous n’êtes pas un fantôme.

L’autre sembla presque vexé.

— Ah si. Alors, certes, je ne suis peut-être pas un esprit comme vous auriez espéré en rencontrer. Je suis encore un peu trop friable pour cela.

Il fit mine de s’émietter le bout des doigts, et son ombre dansait bizarrement sur le mur.

— Mais je n’en suis pas moins mort. Il semblait, à voir le portrait, que c’était bien clair pour tout le monde. Assez même pour que cela se sache à Paris, pensez-vous. Si cela se sait à Paris, c’est bien parce que c’est arrivé.

Paul fronça les sourcils. C’était prendre les choses de l’occulte avec un brin trop de légèreté à son goût. Il bomba le torse, toisa comme il put le grand échalas qui oscillait devant lui tel une grande fleur absurde, et lui demanda de la même voix forte :

— Vous savez que le vieux château n’appartient plus à votre famille.

L’autre haussa les épaules, l’air de dire « Et après ? ». Alors, guidé par l’agacement et la colère, Paul lui expliqua tous les tenants et aboutissants de l’affaire d’un point de vue juridique, symbolique, littéraire et moral. Rien n’y fit. Exaspéré, il lui saisit la manche – ses mains se refermèrent sur un bras maigre à vous arracher un frisson. Et là, les mots lui échappèrent, bizarres, inadaptés :

— Cessez de hanter cette tour, elle n’est plus à vous !

Les grands yeux noirs cillèrent.

— Eh bien alors, je partirai.

L’inconnu attrapa son manteau, glissa dans ses lambeaux comme une ombre, et il poussa la porte.

— Attendez ! Et vos affaires ?

Jean de Fréneuse le regarda sans comprendre.

— Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?

Il lui adressa un sourire, dernier éclat dans le visage brisé, et il partit. Paul Meryan demeura, immobile et stupide, à écouter le bruit de son pas heurté sur les marches irrégulières. Le manteau frottait contre la pierre, les mains tâtonnaient contre le mur. C’était un souvenir qui s’étiolait, doucement – restait la vision du visage emporté, terrible, comme une identité qu’on se serait arraché de force. Et l’occultiste confirmé se promit de dire à tout le monde à Paris qu’il avait chassé un esprit et non un homme. Ce serait moins terrible comme ça.

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6 réflexions au sujet de « Le Dernier portrait [Les 24h de la nouvelle] »

  1. Voilà un texte original, captivant et bigrement bien écrit ! Le contexte historique est rendu avec minutie, l’ambiance sombre, gothique, est quasi palpable et les descriptions sont riches, denses, hautes en couleurs. Vraiment bluffant. Je me suis régalé en le lisant.

    Si vous ne connaissez pas encore, je pense que les Éditions de L’Abat-Jour, chez qui j’ai déjà publié plusieurs nouvelles, pourraient être intéressées par des oeuvres de cette qualité. N’hésitez pas à y faire un tour. Simple conseil amical d’auteur à auteur, bien sûr.

    Quoi qu’il en soit, je ne manquerai pas de lire vos autres textes.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup, votre commentaire me va droit au cœur ! J’avais visité le site de ces éditions mais n’étais pas du tout certaine de coller à leur ligne éditoriale. Je vais y retourner plus en confiance grâce à vous, et en profiter pour découvrir les textes que vous leur avez proposés.
      Encore merci et excellente continuation ! 🙂

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