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[P] Sous un ciel qui s’écaille de Goran Petrović

9782264055682

Il y a une sorte de piège dans la rédaction des chroniques de lecture, et ça fait plus d’une fois que j’y suis déjà tombée. Je chronique sans trop de difficultés les livres que je n’ai pas du tout aimés, ou encore les livres que j’ai apprécié mais auxquels j’ai de menues choses à reprocher : c’est même très pratique pour construire le billet, à coup d’oppositions entre ce que j’ai aimé dans le bouquin et ce qui m’a dérangé – et c’est souvent le prétexte à de petites digressions littéraires que j’aime écrire.

Mais un livre que j’ai vraiment aimé, à qui je n’ai rien à reprocher, qui m’a juste transportée dans son univers ? Eh bien, c’est bête, mais alors je ne sais pas quoi dire. C’est le cas de Richard Brautigan, qui a été ma grande découverte au début de l’année et dont je n’ai chroniqué qu’Un privé à Babylone, sans réussir à écrire ni sur La Vengeance de la pelouse ni sur Mémoires sauvés du vent qui m’a bouleversée… Et c’est un peu le cas avec Sous un ciel qui s’écaille, dont je ne fais que reporter la chronique de jour en jour.

Heureusement, il me reste une dernière ficelle, qui va me sauver la vie une fois encore. Lire les critiques existantes sur l’ouvrage et les contredire. Parce que je ne sais pas comment je fais, mais je ne suis jamais d’accord avec les critiques – ou pas souvent, en tout cas. Je dois avoir des critères bizarres. J’ai donc découvert que l’ouvrage avait fait partie de l’opération Masse critique de Babelio il y a quelques années, et qu’il avait suscité des réactions plutôt mitigées. On reproche beaucoup à ce livre d’aller nulle part, d’avoir une construction simpliste, intrigue trop mince. Ce sont des remarques que je peux tout à fait comprendre : Sous un ciel qui s’écaille porte en sous-titre ciné-roman et si on comprend tout de suite le rapport avec le cinéma, celui avec la forme roman est bien plus nébuleux. Peut-être qu’en allant chercher du côté du romanesque comprendrait-on un peu mieux l’intention de l’auteur ou de l’éditeur. Sous un ciel qui s’écaille est en effet un récit hybride, entre la nouvelle, le conte et le roman. Il y a une introduction (la genèse du lieu où s’installe le cinéma) ; un début (un film qui commence et le portrait, rangs par rangs, de ses spectateurs) ; des digressions diverses (notamment l’histoire de la perruche Démocratie et de ses propriétaires successifs) ; un événement perturbateur (l’annonce de la mort de Tito) ; et une fin (les métamorphoses dans la vie de chacun de nos spectateurs initiaux). Et tout cela sous une grande peinture cosmique qui s’écaille, vrai ciel qui nous tombe sur la tête.

C’est fantaisiste, c’est poétique, et pourtant ça dit pas mal de choses de l’humain et des épreuves traversées par le peuple serbe. L’auteur a eu l’intelligence de nous le faire ressentir, en demie-teinte, par la suggestion, et je trouve ça d’autant plus fort. L’absurde dont Petrovic fait usage est ainsi un procédé à double visage, qui dit à la fois la poésie du monde comme sa violence. Alors il y a certes peu de suspense dans ces pages, mais j’y ai trouvé des portraits à la fois  tendres et caustiques et une étrangeté familière qui m’a rappelé Italo Calvino. Une belle façon de parler des grands bouleversements du siècle.

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2 réflexions au sujet de « [P] Sous un ciel qui s’écaille de Goran Petrović »

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