Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[M] Profondeurs d’Henning Mankell

profondeurs

J’ai lu Profondeurs pour un club de lecture, et heureusement. Si je l’avais lu pour moi seulement, sans le petit aiguillon du « ce serait tout de même bien que tu finisses, tu n’es pas obligée, mais ce serait mieux », je l’aurais sans doute laissé tomber en cours de route. Le style, en effet, me semblait froid, visant les profondeurs de l’âme humaine tout en restant, étrangement, toujours en surface. Il y avait de belles phrases, visiblement là pour être belles – en général, cela m’inspire de la méfiance. Le rythme, en outre, est lent et nous mène par à coups : les sections de textes sont très courtes, parfois trop à mes yeux pour construire une ambiance. Cependant, je me suis accrochée. Je voulais savoir où l’auteur voulait nous emmener. Et grand bien m’en a pris.

Au fil de la lecture, en effet, je me suis demandée ce que je pensais de ce livre. Je n’arrivais pas à trancher. Il y avait des tics d’écriture qui m’énervaient, une impression de vacuité qui me dérangeait mais, alors que j’essayais de décrire ça à quelqu’un (ma maman, pour tout vous dire), je me suis rendue compte qu’il m’était très difficile de trancher en faveur ou défaveur du personnage principal, souvent détestable, mais pourtant très humain. Lars Svartman-Tobiasson est un hydrographe engagé dans la Marine suédoise et chargé de mesurer les profondeurs autour des cotes suédoises, à l’aube de la première Guerre Mondiale. Ainsi, les navires suédois pourront emprunter d’autres routes pour longer le pays, inconnues des allemands ou des russes qui s’affrontent en mer. Il est marié à Kristina Tacker, qu’il voit comme une bourgeoise délicate mais un peu fade. Au cours de ses mesures, il rencontre un jour, sur Halkskär, un abrupt îlot de pierre, Sara Fredrika, une femme qui vit seule de la pêche. Pour la revoir, il commence à mentir, à sa femme, à l’Armée, jusqu’à parvenir à un point de non retour : structure classique, et dont toutes les lignes de fuite pointent vers le dénouement. Il fallait donc attendre la fin pour savoir ce qu’il en était.

Dans tous les cas, j’ai compris que si le livre semblait vide, c’était à dessein. C’est sur le vide que repose le personnage de Lars. Celui-ci n’existe, en réalité, qu’à travers le regard que les deux femmes, que les marins, que la société porte sur lui. Si bien que dès qu’un de ces regards ne lui renvoie plus l’image flatteuse qu’il aurait souhaité, il se met à détester celui ou celle qui ose lui renvoyer le mauvais reflet – voire rêve de l’annihiler. En ce sens, il n’est pas anodin qu’il soit aussi attaché, symboliquement, à la sonde de cuivre avec laquelle il mesure les profondeurs : toute sa vie, il s’est attelé à mesurer les distances entre lui et les hommes, lui et le monde ; en un mot, à mesurer les espaces de vides entre les choses. Sa tâche, qui le fascine, est à l’image de sa vie et des incidents qu’il crée : Lars n’est qu’une ombre, un gouffre, vivant à travers l’œil des femmes qu’il croit aimer. Ce qui compte, ce n’est bientôt plus ce qui est réel, c’est ce qu’elles croient dans ses mensonges. Et par elles, dont il dépend complètement, il arrive à croire aussi à l’édifice de plus en plus factice qu’il érige.

En ce sens, j’ai été très décontenancée, en comparant le contenu réel du livre et la critique de Télérama citée sur la quatrième de couverture. Il y est question d’amour forcené quand je n’y ai vu qu’une fascination et une dépendance. Faire de Profondeurs une histoire d’amour, je crains que ce ne soit passer à côté de l’énigme qu’est Lars pour le lecteur et pour lui-même. A mon sens, Profondeurs parle surtout… de vide. C’est pour ça que le fait que l’écriture sonne creux soit au fond si important, et prenne à la fin tout son sens.

Je ne sais si je lirai encore du Mankell, et ce n’est pas dit. Mais ce livre-là ne ressemble en rien à ce que j’ai déjà pu lire, et il m’a décontenancée, perturbée, dans le bon sens du terme. J’y ai mieux compris certains mécanismes de l’esprit humain, j’ai vu ressortir des vases de vieux souvenirs de mensonges qui m’avaient révoltée, parce que j’étais incapable de comprendre pourquoi. C’est comme si Profondeurs m’avait donné un instrument pour sonder ces gouffres-là qui jusqu’alors m’étaient inaccessibles. Qu’on aime ou non le style, on ne peut dénier que ce soit un beau cadeau.

Et j’ajoute, en passant, une lettre à mon Challenge ABC, qui se poursuit tranquillement.

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