Lectures

Devance tous les adieux d’Ivy Edelstein

874338

Ce livre m’a fait tout drôle. J’ai apprécié son style, découpé à la hache selon les mots du préfacier. J’ai aimé la façon dont il essayait, avec sincérité, de reconstituer l’image d’un père disparu, trente ans plus tôt. La voix du narrateur, sans pose, sans apparentes fioritures, m’a fait penser au style d’Annie Ernaux, qui résonne encore, parfois, dans ma mémoire. J’ai même eu envie de faire pareil. Devance tous les adieux doit son titre à la première strophe d’un poème de Rainer Maria Rilke :

Devance tous les adieux, comme s’ils étaient derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne. Car parmi les livres il en est un si long qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.

Le livre se présente comme un petit cahier – un manuel de deuil, presque. Chaque chapitre commence par un titre-phrase, comme un recueil de maximes liées à la mort et à la sipiritualité. C’est l’une d’elle qui, peut-être, m’a décidée à acheter le livre : Chaque homme crée un royaume en mourant. Pourtant, ces titres m’ont laissée de marbre la plupart du temps. C’est plutôt le contenu de ces chapitres qui m’a touchée. Au début, j’ai noté-recopié plein de phrases dans mon petit carnet. J’ai fini la lecture de ce livre un crayon de papier à la main, à souligner ou mettre des accolades sur le texte. C’est dire les échos qu’il peut avoir.

Pourtant, c’est bien un cheminement très personnel que nous conte Ivy Edelstein. Attiré par le caractère universel de la question, je suis entrée dans ce livre comme chez moi et me suis trouvée presque surprise d’y trouver des objets étrangers, des personnages qui ne collaient pas. Le père, juif algérien originaire de Béjaïa du temps qu’elle s’appelait encore bougie me semblait encore plus inconnu que les autres. « Je n’ai pas su grand chose de lui. Ainsi, je le comprends mieux, écrit l’auteur. » Cependant, l’état de surprise (bien égoïste) passé, on se laisse cueillir. Peut-être pourrait-on reprocher à Ivy Edelstein son penchant pour les phrases déclaratives, au présent de vérité générale, mais elles tombent un peu trop justes pour cela.

Mon seul regret, sans doute, la grande interrogation qu’il me reste, c’est sur le statut de ce texte. Publié dans la nouvelle collection Points vivre, collection d’épanouissement intérieur et de spiritualité, le livre s’inscrirait donc dans la nouvelle mode/vague de bibliothérapie. Lire par les temps qui courent ? Bien sûr, mais que cela soit efficace, que cela serve à quelque chose ! A aller mieux, par exemple. Je serais bien mal placée pour condamner cet usage de la lecture, car j’ai souvent utilisé les livres comme des tuteurs, des modèles, pour comprendre certaines choses qui m’échappaient, trouver des moyens d’affronter ce qui me faisait peur, etc. N’est-ce pas une des vertus du conte, que d’apprendre à l’enfant à gérer ses peurs ? Reste que cantonner un texte à sa seule fonction risque d’en limiter la portée. Bien sûr, le livre d’Ivy Edelstein est un beau livre sur le deuil, mais il conte son expérience à lui, dans un style visiblement ciselé pour cet effet. Bien que la préface de Bobin aille dans ce sens, en louant l’écriture du livre avant tout, le rattachement du livre d’Ivy à une telle collection (que je ne condamne pas par ailleurs, j’ai déjà lu des ouvrages de développement personnel qui m’ont aidée) relègue un peu, j’en ai peur, son texte à un simple « témoignage ».

Il arrive souvent qu’un livre puisse panser les plaies de l’âme. Mais nul besoin d’affirmer à grands cris que la littérature nous est utile, bénéfique, ou qu’elle nous relie au réel, si impérieux. Ceux qui se plongent dans ce genre de livres sont déjà là pour ça. Jean de Tinan écrivait, en 1895 :

On pourrait, sur un individu-type, essayer de déterminer, couche par couche, l’action des lectures ; puis on tiendrait compte des coefficients individuels : attentivité, curiosité, sensualité, etc… – et l’on créerait une science nouvelle, d’abord théorique, remplie d’hypothèses et d’erreurs – puis, « la science ne valant que par ses applications » (c’est M. Taine qui l’a dit), on entrerait dans la voie féconde de l’expérimentation. Quelles psychopathies admirables ! Quelles potions à prescrire ! – « Vous prendrez tous les soirs dix pages de Renan et trois pages du Flaubert de Salammbô et de la Tentation, en alternant, chaque huit jours, avec Stendhal à haute dose et vingt-cinq vers énumératifs du père Hugo. »
– « Vous ne lirez pas Jules Laforgue et vous lirez tout Feuillet, excepté M. de Camors. » Quels résultats on obtiendrait ! Où sont les psychothérapeutes ?

Jean de Tinan, « Un canevas », Le Mercure de France, septembre 1895.

Eh bien, je crois qu’ils sont là, maintenant. 😉

Publicités

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s