Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[R] Le cahier d’Alberto de Monique Rivet

masse_critique
Livre reçu dans le cadre de Masse critique de Babelio

Quel étrange livre que ce petit roman de 146 pages, signé Monique Rivet ! Si l’auteur semble déjà s’être illustré en littérature, avec des ouvrages publiés chez Gallimard, Flammarion et Métaillé, j’avoue n’en avoir jamais entendu parler. J’ai postulé pour ce titre pour plusieurs raisons : la couverture m’a intriguée, et le résumé a terminé de me convaincre. On nous annonce une histoire d’obsession pour de vieilles histoires du passé, je ne pouvais qu’adhérer ! En outre, ne connaissant ni l’auteur ni l’éditeur, j’avais matière à découverte.

La première chose à laquelle j’ai pensé en déballant mon paquet, une fois le livre reçu, était que le livre était un bel objet. L’illustration de couverture est fine et intriguante, la typographie est épurée ; le papier à l’intérieur est épais et me semble de bonne facture. Et c’est quelque chose qu’on ne trouve pas forcément dans les éditions de petit format, quand bien même elles ont des prétentions littéraires, alors je pense qu’il est important de le souligner.

Pour ce qui est du texte, c’est un objet plus ambigu et plus difficile à saisir. L’épigraphe de Mallarmé, Rien n’aura eu lieu que le lieu, pouvait déjà nous l’indiquer. Les mots cependant sont simples et les phrases, pour complexes, sont bien construites et claires. La notion de flou tient davantage au sujet lui-même : Le cahier d’Alberto raconte la fascination de Sandro, traducteur franco-italien venu s’installer à Saint-Julien avec sa femme Céline, pour les anciens occupants de leur vieille maison, et notamment Alberto. Celui-ci apparaît, par touches, dans le discours du vieux Leleu, le voisin, bien content de voir que les nouveaux occupants de la maison s’intéressent aux anciennetés, et qui semble toujours prêt à leur raconter des anecdotes locales. Tour à tour proscrit pendant la guerre, amant et séducteur ou criminel sans envergure, Alberto cristallise de plus en plus les fantasmes de Sandro, au grand dam de sa femme qui ne comprends pas pourquoi ce personnage insaisissable occupe ainsi ses pensées, au point parfois de s’interposer dans leur couple. L’élément déclencheur de ce qui devient une obsession semble tout aussi mystérieux : le récit du meurtre d’un jeune garçon, dans la lagune, pendant la guerre, à laquelle aurait assisté Alberto, et dont il aurait consigné le récit dans un cahier, aujourd’hui introuvable.

cahier d'alberto

La clé n’est donnée, bien évidemment qu’à la toute fin du récit, après une plongée de plus en plus labyrinthique dans les méandres de la pensée du narrateur. Pour Sandro, les rêveries, informations glanées ça et là et les réécritures incessantes de l’histoire d’Alberto s’agrègent bientôt jusqu’à former peu à peu un roman personnel encore protéiforme qui s’est développé, comme un parasite, à partir du texte d’une de ses anciennes traductions : celle-là même qui posait le décor de la fameuse scène du meurtre, dans la lagune de Maguelone. Le Monstre, ainsi qu’il l’appelle, est un magma de mots qui s’arrache de force au silence des parents du narrateur — qui fait écho, à leur façon, à celui de la sœur et du petit-frère d’Alberto — et qui a si longtemps étouffé Sandro. Le cahier d’Alberto, seul moyen d’expression d’un homme prisonnier de la grande maison, raconte la conquête de Sandro sur le silence qui empoisonne sa vie.

Les longues rêveries, tricotant le réel et les mouvements de conscience, donnent à ce texte un air peut-être un peu vieillot, comme émanant de ces vieilles maisons de Saint-Julien, qui sont pleines d’Histoire à craquer. Cependant, elle se fait au bénéfice d’une interrogation très intéressante sur les pratiques modernes d’écriture. Au cahier d’Alberto et aux projets avortés d’histoire du coin de M. Leleu qui témoignent d’une pratique linéaire, à l’ancienne, de l’écriture, s’oppose le travail en cours du narrateur, de moins en moins suivi, voyageant dans le texte existant et le retouchant, en y ajoutant, retranchant au fur et à mesure, jusqu’à ce que l’original soit méconnaissable :

Je m’y promène avec plaisir, je l’arrange à ma façon et comme je conserve les ajouts et modifications que j’y apporte sans me soucier du contexte général, j’ai maintenant à ma disposition dans la mémoire de mon ordinateur un étrange monument, sorte de pendant littéraire du palais du Facteur Cheval, à la réserve près que mon œuvre à moi pourrait s’annuler en un clin d’œil, sur simple pression de la touche adéquate. Alberto y est présent. Je dirais même qu’il y circule comme chez lui, désormais.

Comme ces vieilles maisons délaissés par les autochtones mais où s’installent volontiers ceux qui arrivent d’ailleurs, la forme traditionnelle du texte, marquée par les classiques de la littérature, abrite une réflexion plus moderne qu’il n’y paraît. Peut-être que notre société verra l’inversion de la charge symbolique des mots, à l’image des échanges entre Céline et Sandro :

Nos querelles ne durent pas, elles s’effacent de notre conscience aussi vite que de nos écrans qui leur servent le plus souvent de support : chez nous ce sont les écrits qui s’envolent et les paroles qui restent, accompagnées qu’elles sont d’un regard, d’une expression des lèvres, qui font d’elles baume ou morsure selon les cas…

Et si le livre est peut-être un peu ardu à la lecture, s’il ne se livre pas totalement peut-être au premier coup d’œil — plus j’y réfléchis, plus je trouve des choses à dire dessus — il livre, sous couvert d’enquête, le récit émouvant d’un homme en quête de sa propre histoire.

Merci à Babelio et à Quidam éditeur pour cette belle découverte !

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