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Sans voix d’Edward St-Aubyn [Bookopoly #04]

CVT_Sans-voix_57

Je crois que j’ai quelque part, enfoui en moi, un obscur et génial sens du timing. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive : je traverse une épreuve, et je prends conscience que je viens de lire ou que je suis en train de lire un ouvrage qui lentement m’y préparait. Comme une sorte d’intuition dont je ne me rendrais pas compte. Aujourd’hui, ce livre, c’est Sans voix d’Edward St-Aubyn. Le romancier y décortique toute la mécanique derrière un prix littéraire, brossant au passage une galerie de portraits du monde de la culture voire au-delà. On y croise plusieurs écrivains hauts en couleur, du pédant verbeux avide de concepts à la belle femme libérée qui collectionne les hommes pour ne pas se faire attendre ; éditeurs, journalistes et politiques. Les défauts y apparaissent sous une lumière crue, frappants et drôles, sans pourtant que les personnages ridiculisés deviennent détestables. C’est peut-être ce qui me fait le plus apprécier une satire, je crois : que l’auteur ne sombre pas dans le mépris et la condescendance trop facile. L’exercice est difficile et je suis assez admirative devant St-Aubyn d’avoir su garder le cap. J’ai beaucoup apprécié également les petites réflexions distillés sur le rapport de l’écrivain à son art. Quand certains se débattent avec le silence, d’autres ont à faire avec un trop plein de mots qui les habitent. Ainsi Didier dont la logorrhée donne lieu à des délires interprétatifs sans cesse renouvelés. Ainsi Katherine, qui s’abîme dans l’amour pour faire taire un instant le bavardage qui l’obsède :

Chut, elle devait arrêter elle aussi. Elle avait tout juste fini de faire l’amour et elle bavardait déjà.Elle pensa à un train vide traversant comme une flèche une gare vide la nuit, image de son esprit sans mots. Ils semblaient magnifiquement inutiles en ce moment. Mais bientôt ce serait l’heure de pointe, et à peine assez de mots descendraient du train bondé. Tout serait congestionné de mots, tout serai exprimé ; conversations, dialogues, monologues, monologues intérieurs, jusque dans les profondeurs, mots tâchant la moelle, prétendant que rien n’existait sans eux. Elle avait presque envie de refaire l’amour pour retrouver le silence.

Le silence, tentation ou effroi de tous les écrivains. Penny, écrivain médiocre, se raccroche à Scriptor Royal Plus (suite du logiciel Scriptor puis Scriptor royal), un logiciel providentiel qui propose des suites possibles au mot écrit :

Quand on entrait un mot, par exemple, « réfugié », plusieurs suggestions bien utiles apparaissaient :« serrant un ballot pitoyable » ou « aux yeux tourmentés par la faim » ; pour « assassin », on obtenait « une eau glacée coulait dans ses veines » et « son regard était mince et froid ». Au mot « chaussures », on trouvait « sérieusement éraflées », « soigneusement cirées », « qui avaient fait leur temps » et « achetées à Paris ».

L’image est drôle et dit pourtant toute l’inquiétude d’un glissement vers une langue standardisée et des clichés envahissants. Cela pourtant ne reviendrait-il pas à demeurer Sans voix ? Les livres sélectionnés pour le prix sont presque tous cités au fur et à mesure du roman, lus par l’un ou l’autre des protagonistes, à l’exception de deux d’entre eux qui occupent pourtant une grande part de l’intrigue. Les autres sont l’occasion d’autant de pastiches, mettant en lumière les tics d’écriture propres à chaque genre. Ceux que l’on n’entend pas, paradoxalement, sont ceux qui semblent le plus proches, parfois, de la littérature. Sans doute, vu la conclusion du roman, parce que la littérature selon St-Aubyn, c’est réussir à faire cesser le bavardage, pour faire entendre les mots qui comptent. Je ne peux que le remercier de m’avoir rappelé cette leçon, et par le rire encore. J’en avais particulièrement besoin ces derniers temps.

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