Textes personnels

Rien d’autre qu’un signe

L’atelier d’écriture Les Z’envolés, c’est dans une semaine ! Mais en attendant, un petit texte (et bientôt une chronique de lecture) :

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Résumé : Quand la jeune Margaret tient absolument à emporter son matériel à dessins lors d’un pique-nique à la clairière Weston, pleine de statues mythologiques un peu douteuses, sa tante et tutrice Elizabeth Erdinger commence à nourrir quelques inquiétudes au sujet de la moralité de la jeune fille…  

I

Ce n’était pourtant qu’une simple promenade, comme on aimait tant en faire à la campagne. Les femmes avaient pris leurs chapeaux de paille, qu’elles arrangeaient sur leurs cheveux l’air de se dire que les affèteries de la ville ne les concernaient plus. Margaret, quant à elle, était montée dans la calèche, le chapeau hâtivement noué sous le cou.  Sa robe pâle semblait avoir été mise à la hâte. L’oncle et la tante Erdinger y virent une négligence de l’effrontée femme de chambre et se promirent de la réprimander, sans penser un instant que c’était peut-être la jeune fille qui était fautive. Lorsqu’elle avait entendu le lieu de promenade, elle avait pourtant fait preuve d’un enthousiasme bien contraire à son caractère. Bondissant sur l’occasion, elle était partie se préparer en hâte, ce qui surprit fort tante Elizabeth, qui déplorait toujours la sombre humeur de sa nièce si casanière.

C’était que la clairière Weston offrait un cadre tout à fait rare.  Adossées au pré où s’ébattaient moutons et poneys, bordées de blanches pâquerettes, s’y élevaient un ensemble de statue

s à l’antique tout à fait remarquable, et au goût bien français. C’était du dernier chic. Aussi le lieu se trouvait-il fort prisé par la bonne société du coin qui y organisait des sauteries tout à fait convenables l’après-midi et des pic-nic nettement plus douteux une fois la nuit tombée. Lorsque les Wildfell, leurs voisins, avaient proposé l’endroit, la tante Elizabeth avait un peu hésité. Les scènes sculptées dans la pierre qui faisaient la renommée de Weston lui semblaient bien inconvenantes pour une jeune fille comme Margaret. L’oncle protesta qu’après tout, c’était la mythologie et que lorsque c’était la mythologie, on avait le droit. La logique du raisonnement échappa à son épouse, mais elle dut bien convenir que c’était l’usage, et finit par accepter.

Nous voilà donc bercés des cahots de la calèche, où Margaret et son chapeau mal noué songeaient au grand air. Ce fut alors que Mrs Erdinger remarqua que la demoiselle avait avec elle une large sacoche de cuir, bien peu élégante. A l’arrivée, elle l’enjoignit à  la laisser dans la calèche, mais l’enfant refusa avec un aplomb qui eût pu passer pour de l’insolence.

– Mais qu’y a-t-il là-dedans, mon enfant, pour que ne puissiez vous en séparer un instant ?

La petite, frêle dans sa robe pâle, soutint son regard.

– Mon matériel à dessin.

Tante Elizabeth leva les yeux au ciel :

– Mais enfin, j’ai besoin de vous pour la partie de whist, vous savez que votre oncle voit mal les cartes. Et Mrs Wildfell qui voulait s’entretenir avec vous… Et vous, vous souhaitez dessiner, comme chaque jour qu Dieu fait ? Pourquoi ici, pourquoi maintenant, quand vous pourriez profiter de notre compagnie ?

Le rose colora tendrement les joues de la jeune fille.

– Il y a quelque chose que je voudrais dessiner. C’est  nouveau pour moi, et j’aurais besoin d’un modèle.

La tante Elizabeth ouvrit de grands yeux, mais Mrs Wildfell la rejoignit et plaida pour la fantaisie de Margaret en toute méconnaissance de cause. Mrs Erdinger alla rejoindre le groupe et se promit d’avoir plus tard une conversation avec sa nièce.

Au cours du repas, elle jeta quelques regards inquiets à la jolie Margaret, à ses cheveux d’un blond un peu roux dont quelques mèches s’échappaient de la coiffure, à sa peau blanche qui rosissait si facilement. Tante Elizabeth soupira : ce que le temps filait… voilà que sa nièce, aussi jolie que neurasthénique, si distante, si lugubre depuis la mort de ses parents, se mettait à vouloir dessiner des faunes dans la campagne. Décidément, tout changeait. C’était pour la tante un espoir nouveau en plus d’une inquiétude. A dix-sept ans, Margaret était encore un peu jeune pour nourrir ce genre de préoccupation et il faudrait dès à présent la surveiller davantage – peut-être même lui trouver une nouvelle femme de chambre, l’actuelle lui semblant trop délurée pour faire face à ce genre de situation. La tante se consolait en se rappelant que les meilleurs médecins expliquaient que le mariage sauvait du désespoir certaines jeunes filles du genre de Margaret. Frêles et blanches, comme ployant sous les baleines du corset, elles se découvraient des forces nouvelles et reprenaient toutes leurs couleurs au fur et à mesure que leur mari leur faisait découvrir l’amour.

– Un sandwiche, ma chère ?

Tante Elizabeth s’excusa de sa rêverie, qu’elle attribua au cadre bucolique, et saisit le sandwiche qu’on lui tendait.

II

Margaret, de son côté, attendait avec impatience que les restes du repas fussent rangés dans les paniers à pic-nic. Les doigts resserrés sur la sacoche, elle observait, avide, le paysage tant rêvé qui s’offrait à elle. Une fois que chacun serait autorisé à vaquer à ses occupations, il lui faudrait être rapide et s’installer tout de suite au bon endroit, pour profiter au mieux de sa séance de travail.

On se leva enfin et Margaret, laissant derrière elle son chapeau à rubans, s’élança vers les prés comme une jeune chèvre folle, sa robe d’été effleurant ses chevilles. Elle sortit son carton à dessins, ses crayons et ses fusains, et elle se mit à dessiner avec ardeur.

Très jeune déjà, elle avait nourri un go

ût particulier pour le dessin. On l’y encouragea, et on lui offrit même des cours auprès d’un jeune étudiant des Beaux-Arts qui était venu d’Allemagne pour peindre les ruines anglaises. Ulrich avait assisté, attentif, aux progrès de la jeune Margaret et décelant chez son élève un grand potentiel, l’avait encouragée à chercher plus loin que les charmantes aquarelles que l’on demandait à toute jeune fille accomplie de savoir réaliser. Margaret, depuis, ne se promenait plus jamais sans son carton à dessins, et espérer un jour voir les beaux yeux gris de son étudiant allemand s’illuminer devant un de ses croquis.

A la mort de ses parents, elle avait été recueillie par son oncle et sa tante qui, faute de moyens, avaient dû mettre fin aux leçons de danse et de musique – la jeune fille en savait assez pour se faire épouser, de toute façon. Mais ils n’avaient pas eu le cœur à supprimer les cours de dessin, pensant que leur nièce trouverait là un réconfort dont elle avait besoin, et Ulrich continua de venir une fois par semaine. A partir de ce moment-là, Margaret se lança dans cet art à corps perdu, plus encore qu’autrefois. Encouragée par son professeur, elle espérait pouvoir y briller un jour et peut-être même auréoler de gloire un nom qu’elle était désormais seule à porter, et qu’elle n’entendait plus guère autour d’elle. Quand bien même serait-ce aux seuls yeux d’un expatrié venu dessiner les paysages gothiques d’Angleterre.

A la clairière Weston, elle dessina a

vec plus d’application que jamais, posant ses yeux sur le monde avec un appétit qu’elle ne se connaissait plus. Sa main traçait les grandes courbes renflées et les angles curieux de ses modèles, et l’on devinait bientôt entre les traits vagues quelque chose d’à la fois vivant et animal. L’œil de ses créatures, surtout, parfaitement noir, respirait de vie et semblait s’enfoncer profondément dans la feuille. Deux ou trois heures passèrent. On la rappela. Elle noua le chapeau sur sa chevelure folle et monta dans la calèche, regrettant que l’après-midi fût déjà terminé.

Sur le chemin du retour, elle se sentit fière d’elle comme jamais, et voulut présenter à tout le monde le résultat de son travail. Tante Elizabeth l’en empêcha d’un geste :

– Vous me montrerez tout cela plus tard, mon enfant, inutile de déranger nos invités, lui glissa-t-elle en aparté.

Margaret s’arma de patience, mais tante Elizabeth repoussa l’échéance à plusieurs reprises, comme si elle craignait de devoir lui annoncer quelque chose.

L’oubli de sa tante pesa bien peu à la jeune fille : les jours avaient passés, elle était rentrée à Londres, et il était temps, enfin, de présenter ses œuvres campagnardes à celui dont le jugement comptait avant tout. La veille, elle n’en trouva pas le sommeil.
Le lendemain, elle se présenta à son professeur, tremblante dans sa robe couleur bleuet.

– Alors, Mademoiselle, avez-vous bien profité de votre séjour à la campagne pour dessiner d’après nature ? lui fit-il dans un anglais délicieusement rugueux.

 Elle lui raconta le voyage, la clairière et le petit pré avec ses statues antiques. Ulrich prêtait bien peu d’attention à son babillage, mais à la mention de la clairière Weston, son regard s’éveilla.
– Vous voulez dire que vous vous êtes exercée là-bas ?

Elle hocha la tête et le jeune homme eut un sourire qui la bouleversa.
– Mais c’est parfait, vous avez bien écouté mes conseils, je suis content. Montrez-moi vite tout cela !

Une étrange excitation semblait l’avoir pris à son tour. Ce fut avec une fierté non dissimulée que Margaret lui présenta son carton à dessins. Il l’ouvrit, et son expression se figea un instant.

 – Ah… oui, naturellement. Vous a

vez dessiné les poneys et les agneaux du pré.

– Oui… quoi d’autre ? Vous me demandiez de faire autre chose que du paysage, alors je ne me suis pas intéressée aux bosquets. Aurais-je dû ?

Le ton d’Ulrich s’adoucit, comme s’il s’était adressé à une enfant :

– Non, non, bien sûr. Vous avez bien fait. Assurément, c’est très bien…

Il la gratifia de quelques remarques techniques, souligna les réussites. La lueur au fond de son regard s’était presque éteinte.

Une fois que cela fut fini, il différa

le moment de prendre congé, semblant hésiter, comme la tante Erdinger, à lui dire quelque chose. Enfin, n’y tenant plus, il demanda, un peu brusquement :

– Mais, mademoiselle, vous ne vous êtes donc pas intéressée aux statues ?

Le sourire de Margaret se fit triomphant.

– Oh, j’attendais que vous me le demandiez… Bien sûr que si !

Elle chercha elle-même dans le carton à dessin, effleurant au passage la main d’Ulrich, avec une spontanéité désarmante chez une jeune fille de son âge, puis elle lui tendit une petite esquisse qu’elle avait pliée en deux, comme par pudeur.

– Hélas, fit-elle, je n’ai pas pu aller jusqu’au bout, pour celle-là. C’était trop inconvenant, vous comprenez ?

Ulrich déplia la feuille, les mains tremblantes. A la posture de l’oiseau, il reconnut Léda et le cygne. Léda, hélas, était absente, et le pauvre volatile, parfaitement représenté, semblait prisonnier de la feuille et de sa solitude.

 

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