Ateliers d'écriture·Les z'envolés

Le Désespoir de l’affichiste [Les Z’envolés ; première session]

Voici ma proposition pour le premier atelier des Z’envolés.

~ * ~

La Naissance du photographe ou Le Désespoir de l’affichiste

Colonne morrisIl n’aurait jamais cru que cela lui arriverait un jour. Bien sûr, lorsque la technique photographique avait dépassé le cadre de la simple curiosité scientifique, certains autour de lui – dessinateurs, portraitistes mondains, etc. – avaient frémi. Mais Arsène W., affichiste, avait haussé les épaules : il faudrait attendre longtemps, bien longtemps, pour voir la photographie tout envahir. Reproduire le réel en assez grand format pour en recouvrir un mur, ça valait trop cher, et c’était le plus sûr obstacle au progrès qu’il connaissait. D’ici là, les murs, les colonnes Morris et la presse étaient encore à lui. Cependant, un germe d’inquiétude, malgré tout, s’était installé en son cœur.

            Le temps passa et avec lui, les certitudes. Lentement, la belle assurance d’Arsène W. se lézardait, comme les murs sur lesquelles on collait ses affiches. Bientôt, Paris fut envahi d’omnibus fantômes, et qui vrombissaient, abandonnés de leurs chevaux, sur les pavés sans plus ruer dans les brancards. De temps en temps, l’un d’eux explosait, et ça faisait tout drôle. Mais les colonnes Morris, quant à elles, s’élevaient encore, fières comme jamais, couvertes de leurs réclames. On préférait demander aux hommes de dessiner les fantasmes plutôt que de les capturer sur pellicule.

            Et puis cela aussi, cela changea. De petits visages en noir et blanc, savamment éclairés, tapissèrent bientôt les devantures des théâtres. Ils s’immisçaient peu à peu, encore timides, et Arsène prenait peur. Il rejoignit à contrecœur, autour de la table des futurs laissés pour compte, les peintres portraitistes en passe de perdre leur clientèle. Il les vit là, privés de raison de vivre, à se lamenter sur la perte des valeurs et à louer la grâce des rituels perdus. Venir se faire peindre, c’était tout de même quelque chose ! Alors qu’on pouvait se faire photographier par un nouveau Nadar en revenant d’une course, sur un coup de tête. Mais ces arguments-là, personne d’autre qu’eux ne pouvait l’entendre. Qui, alors, allait se faire tirer le portrait par un barbouilleur, sinon les rois ou affiliés, et les notables de province ? Tout le monde ne pouvait pas faire le portrait commémoratif du duc d’Aumale ou des cinquante ans de M. Prudhomme… Arsène W. s’en voulut de les avoir raillés autrefois : il les avais vus plonger dans la tourmente avec le secret soulagement de celui que le sort avait épargné. A présent, pour lui aussi, le péril approchait. Fragilités de l’art utilitaire !

            Il avait pourtant des contrats à honorer. Dans les rues, on croisait toujours le sourire effronté de ses petites bonnes femmes qui buvaient de l’anisette, fumaient des cigarillos ou croquaient des pastilles de menthe. Elles pouffaient dans leurs jupons, légères, superficielles à dessein. Il les aimait parce qu’elles ne pouvaient décidément pas exister avec leurs boucles blondes, leurs tailles trop fines et leurs bouches minuscules. Elles étaient ses fleurs compliquées, poussées dans les serres secrètes des fantasmes du présent. Lorsqu’il songeait, inquiet, à l’avenir, il se disait : Que pouvaient de vrais visages contre ça ? Il se rassurait comme il pouvait.

    Atget, colonne morris      Monsieur W.disparut bientôt des journaux et des prospectus. La femme en coroles fut supplantée par la photo

graphie précise, presque chirurgicale, de l’objet à vendre. A ses interprétations franches, parfois naïves, du contenu des romans à paraître, on substitua le cliché ô combien sérieux de l’écrivain au travail. A partir de ce moment-là, Arsène se surprit à craindre la littérature : le crâne apparent, l’habit noir et les tâches d’encre sur les manchettes ne lui évoquaient plus qu’un ennui très sophistiqué. Vieillissant, ne reconnaissant plus sa ville en pleine métamorphose, il décida de partir à la campagne, se murmurant – vague consolation – que là-bas on apprécierait peut-être encore son travail. Son arrivée, pourtant, se passa sous de mauvais augures. A la gare, le maire avait dépêché une délégation pour saluer l’arrivée du grand affichiste parisien dans sa petite bourgade. Le journaliste qui groupa tout le monde en une masse informe pour les éblouir d’un éclair de lumière  et capturer leur image montra bien à Arsène combien vaine était sa prétention de vouloir fuir le progrès.

Le vieil homme vécut en pointillés

, loin de l’effervescence parisienne. Il cessa de dessiner – esquissant à peine, parfois, de petits visages en cœur au coin de sa correspondance. Un jour, invité par un ami de longue date, il prit son courage à deux mains pour retourner à la capitale. Au sortir de la gare, il passa, fier de lui, devant les quelques fiacres qui attendaient un client pour se diriger vers la station où grondaient les taxis automobiles. Il fallait vivre avec son temps. Il passa devant une palissade, maculée de couleurs. Comme à chaque printemps, de petits commis retiraient, grattaient les couches de papier collés par les publicitaires – malgré les défenses d’afficher. Le travail, interrompu en plein milieu, avait laissé un mur comme rongé, lépreux sous ses bariolages, où quelques mots, çà et là, surnageaient. Arsène s’arrêta, tremblant. Derrière lui, au milieu de la colonne Morris, son dernier bastion, un visage photographique lui souriait doucement, l’air de dire que ce n’était pas grave. Arsène ne l’avait pas vu venir, mais il était devenu un homme

du passé.

            Plongé dans son désespoir, il prétexta une maladie mystérieuse et repartit dans sa campagne pour n’en plus sortir. Il ne pouvait plus ignorer qu’il était le tenant d’un art voué à disparaître. De qui serait-il le maître ou l’influence ? Et qu’en ferait-on de ses affiches, qui avaient été toute sa vie ? Elles ne finiraient certainement pas dans un musée… Arsène W. dut bien se résoudre à faire le deuil de l’affichiste, et à ne plus être qu’un vieux Monsieur qui regrettait le temps qui passe. Le cœur lourd, après avoir déploré son sort une bonne partie de la nuit, il partit se promener au petit matin, pensant que l’air frais lui ferait du bien. Par hasard, il passa à côté de la boulangerie du village. Celle-ci nimbée de nuages de farine, semblait singer un château antique et une jeune femme en sortit, les manches retroussées sur ses bras blancs, ses larges jupons à l’ancienne lui battant les chevilles. Le cœur d’Arsène fit un bond.

La jolie boulangère ressemblait à s’y méprendre aux impossibles créatures de ses affiches.

 

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