Lectures

Paul Féval, La Fabrique de crimes

0ac803baba97c7d32d3120f6818d06c2

« Contre toute attente, AUCUN CRIME N’A ETE COMMIS pendant la fabrication de ce livre » annonce l’achevé d’imprimé. Les éditions de la Robe noire est une jeune maison d’édition dont La Fabrique des crimes est le premier livre. Tout de suite, sa couverture m’a interpellée lors de mon passage en librairie, et la quatrième de couverture, citant un passage de la préface de l’auteur, a confirmé le mal :

C’est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons dès le début de cette oeuvre extraordinaire, qu’on n’ira pas plus loin désormais dans la voie du crime à bon marché.

Nous avons rigoureusement établi nos calculs : la concurrence est impossible.

Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre ; l’esprit, l’observation, l’originalité, l’orthographe même ; et ne voilà que du crime.

C’est alors que, feuilletant l’objet, je fus saisie d’une maladie aussi dangereuse qu’incurable : l’accès de curiosité redoublé d’une envie de possession incontrôlable. Il faut dire que le livre est beau. Mais genre, vraiment beau. Des illustrations de Denys Moreau renforçant l’aspect ludique du texte, une très belle typographie, un papier agréable, une couverture à tomber… Rien n’est laissé au hasard. Amatrice de beaux livres, je me suis donc laissée tenter en espérant que le texte de Féval serait à même de suivre un si beau contenant.

Et contre toute attente, c’est le cas ! Sous couvert de parodie du roman feuilleton et populaire, où il a beaucoup officié – ou sévi, selon vos critère – Paul Féval s’amuse et livre, en creux, tout un manuel de l’écriture périodique. L’histoire est assez impossible à résumer. On y retrouve toutes les ficelles du genre : une jeune femme récemment mariée au mystérieux docteur Fandango, séquestrée par son aïeul ; des combats à morts (ou presque) entre deux factions ennemies ; tous les moyens possibles et imaginables d’attenter à la vie de quelqu’un ; des révélations d’identité en cascade. Au fond, ce qui compte, ce n’est pas l’histoire mais le procédé. Cela pourrait donner lieu à un plaisir tout intellectuel, si ce n’est laborieux, mais ce n’est pas le cas : l’auteur s’amuse avec sa matière avec une certaine tendresse, ce qui fait qu’on le suit volontiers dans le délire où il nous embarque. Il faut  dire qu’il pousse la logique du roman-feuilleton tellement à son comble qu’on n’est pas loin de menacer les frontières de la réalité et de tomber dans l’absurde. Cela donne lieu à des moments grotesques, loufoques, mais également à une poésie étrange qui apparaît, fugitivement, pour peu qu’on le prenne au sérieux un peu plus de deux secondes (et un peu moins de trente, car l’écrivain veille bien à se jouer de notre crédulité).

La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce.

Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles d’ossements, formaient des dessins d’une légèreté inouïe et qui rappelaient les découpures des boîtes à bonbons.

Et en passant, avec la plus grande désinvolture, Féval vient à s’interroger sur l‘impact de la fiction sur notre perception du réel. Ainsi, lorsque trois criminels se présentent à l’atelier des Piqueuses de bottines en prétextant une raison incongrue, celle-ci leur rappelle l’écriture des « œuvres d’imagination dont les Amanda, les Irma et les Anaîs nourrissaient leurs jeune intelligence en lisant le feuilleton d’un des cent mille exemplaires du Petit-Canard » : « Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l’escalier. »

Pour finir, la chute m’a surprise et amusée, en ébranlant un peu plus l’édifice brinquebalant du réel que l’auteur a érigé avec une maladresse (voulue) devant nous. En somme, La Fabrique de crimes est un livre drôle et rafraichissant, tour à tour dépaysant et familier (si les ficelles ont changé en apparence, en a-t-on jamais fini avec les séries à suspense… ?), et dont la présentation graphique ajoute à la qualité. Pour ma part, je surveillerai avec attention les prochaines publications des éditions de La Robe noire, car j’apprécie particulièrement ce genre de démarches.

Publicités

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s