Lectures

Le Mondologue d’Henrich Steinfest

mondologue

Mon amour pour les belles couvertures me perdra. Il m’aura amenée à de belles découvertes, comme le Féval dont j’ai parlé il y a peu, mais il aura aussi des résultats plus ambigus, comme Le Mondologue. Je n’ai pas détesté, pourtant : ceci ne sera pas un billet assassin comme j’en fais un de temps à autres, ce sera un billet perdu. Ce n’est pas tout à fait un problème : j’ai l’impression que cela correspond assez bien à l’ambiance générale de ce livre. Le narrateur semble tout aussi balloté que nous par les événements extraordinaires qui lui arrivent.

L’extraordinaire contre l’ordinaire, c’est un bon angle pour aborder ce roman ; le chaotique et le raisonnable ai-je lu sur Le Vent sombre. L’histoire est celle de Sixten Braun (j’ai eu envie de l’appeler Tony, car j’ai lu dans la foulée Une fille, qui danse de Julian Barnes qui m’a énormément marquée), un trentenaire qui travaille à Tainan, une ville au sud de Taïwan. Sa vie intense, rythmée par son travail, semble plutôt normale jusqu’au jour où un cachalot remorqué par un camion dans la rue explose et qu’un bout de ses viscères l’envoie à l’hôpital. Il y rencontre Lana, une doctoresse allemande spécialiste du cerveau dont il tombe amoureux. A partir de ce premier incident, les hasards extraordinaires ne vont plus cesser de tomber sur Sixten : un accident d’avion et un dilemme moral sur un gilet de sauvetage plus tard, il perd son boulot, se voit finalement contraint de retourner en Allemagne, y devient maître nageur et est fortement invité – comme on invitait fortement Sénèque au suicide, si vous voulez – à adopter le fils de Lana. On le soupçonne d’être le père, mais les yeux en amande du petit Simon disent bien que ce n’est pas le cas… A partir de ce moment-là, le roman se centre pas mal sur la relation entre Sixten et son fils, qui est un enfant spécial : celui-ci en effet parle une langue qui semble élaborée mais n’est compréhensible de personne. Envoyé dans une école spécialisée où il ne semble pas apprendre grand chose, il se révèle étonnamment doué pour diverses choses, et notamment l’escalade. Or… (vous voyez comment c’est difficile à résumer) l’escalade rappelle à Sixten la perte de sa sœur, Astri, sur une montagne du Tyrol, et l’amène à reconsidérer son passé et ses certitudes sur le deuil.

Ça a l’air assez chaotique, dit comme ça. Pourtant, le roman se lit bien, et est bien construit : les informations sont distillées à l’exact bon rythme pour que le lecteur les assimile et poursuive sa plongée dans l’histoire. Mais il y a un hic. Il peut sembler complètement hors sujet, dans le cadre d’une telle histoire, de parler d’invraisemblable, mais je n’ai pas réussi à croire à ce roman-conte. Pourtant, j’en avais envie. Mais je pense qu’il y a un petit défaut dans la gestion de la suspension de l’incrédulité du lecteur. J’aurais eu besoin d’une étincelle de plus – peut-être même de moins de rationnel et d’explications – pour souscrire à la vision du monde très particulière qu’offre ce livre. Pour sa défense, on pourrait penser que tout cela vient de l’imaginaire bizarre du personnage principal et narrateur (à l’exception de la parenthèse sur le père biologique de Simon, que j’avoue n’avoir pas trouvée très utile – même si elle permet une très belle scène de confrontation à la fin*). Mais il se peut alors que j’aie du mal à comprendre tout à fait la logique dudit personnage.

* Ça en a l’air, mais ceci n’est pas vraiment un spoiler – l’intrigue principale porte sur tout autre chose.

Ce livre, en tout cas, permet de montrer toute la difficulté à traiter d’un univers fantaisiste. J’ai l’impression que son propos vise à réenchanter le réel en y insérant un peu de mystère ou de poésie, et c’est une ambition à la fois classique et très louable de la littérature – ou de l’art en général. Mais j’ai l’impression que l’univers instauré est un peu trop hybride, comme s’il ne savait pas se décider entre la fadeur du quotidien et la magie de l’extraordinaire qui y surgit. Peut-être aussi est-ce parce que je ne trouve pas le quotidien fade, et que j’aime quand la littérature le réenchante sans coller par-dessus des hasards magnifiques, deus ex machina et autres miracles. D’ailleurs, les moments que j’ai préférés dans ce livre sont justement ceux où l’on se croit dans le monde réel, où l’on perçoit, légèrement, l’inspiration de l’expérience, la déformation de souvenirs personnels. Tout d’un coup, c’est tout simple – c’est bizarre tout de même – et cela sonne vrai. Là, j’ai le sentiment que l’auteur vise juste.

L’histoire demeure prenante, et on a envie de suivre le narrateur dans sa quête pour retrouver Astri et recomposer son souvenir – quand les motivations de sa petite amie et de Simon sont plus floues. Elle dit également toute la fascination et l’amour du père pour son gamin bizarre, qu’il apprend doucement à comprendre et qu’il finit par aimer non pas malgré tout mais parce que. Le Mondologue, avec son titre mystérieux (on ne saura réellement pourquoi ce titre qu’à la toute fin de l’ouvrage) traite métaphoriquement de l’acceptation de son passé – j’aurais peut-être aimé un développement plus ancré dans le réel de cette question-là, mais on peut penser que le choix d’écriture est original. Et on ne peut nier qu’il soit bien écrit – bien traduit. J’ai d’ailleurs pris mon carnet à plusieurs reprises pour noter tout de même quelques phrases qui m’inspiraient.

Je ne sais pas du tout si je relirai autre chose d’Henrich Steinfest. Apparemment, ses autres romans seraient très différents de celui-ci… En savez-vous quelque chose ?

Il n’y a pas de hasards. La croyance au hasard est une création des Lumières pour nous permettre de remplir les zones blanches sur la carte de la vie.

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