Lectures

Une fille, qui danse de Julian Barnes

Quand j’ai commencé Une fille, qui danse de Julian Barnes, j’avais un peu oublié comment ce livre était arrivé dans ma bibliothèque. C’est tout le battage autour de la Kube (et comme en fait j’y souscris et que je vais surement tenter à la rentrée, je mets un lien) qui m’a rappelé que j’ai pris un abonnement à Livre-mois pour l’été. Le concept est simple : on renseigne à l’inscription quelques goûts littéraires en fonction desquels les libraires concoctent un envoi par mois. Si mon souvenir est bon, il fallait indiquer :

  • si on est un lecteur occasionnel, assidu ou plus,
  • notre dernier titre lu
  • nos trois livres préférés
  • nos genres littéraires de prédilection.

A la suite de cela, j’ai reçu avec beaucoup de curiosité mon premier colis à la mi-juin. L’enveloppe, agrémentée d’un petit mot résumant l’ouvrage, contenait Une fille, qui danse de Julian Barnes.

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Comme vous le voyez, je suis un peu lente pour me décider, et ce malgré une curiosité assez grande. Peut-être est-ce parce que M. Alphonsine, lorsque je lui ai montré l’ouvrage, a lancé pour la blague que c’était un livre de fille. Mais je me suis finalement décidée après une appréciation assez mitigée du Mondologue de Steinfest, et grand bien m’en a pris.

Encore un bon incipit. Mystérieux pour le lecteur, presque cryptique, mais qui prend tout son sens au fur et à mesure qu’on avance dans l’histoire.

Je me souviens, sans ordre particulier :
– d’une face interne de poignet luisante ;
– d’un nuage de vapeur montant d’un évier humide où l’on a jeté en riant une poêle brûlante ;
– de gouttes de sperme tournoyant dans l’eau autour d’un trou de lavabo, avant d’être entraînées tout le long de la canalisation d’une haute maison ;
– d’un fleuve semblant soudain se ruer absurdement vers l’amont, sa vague et ses remous éclairés par une demi-douzaine de faisceaux de torches lancés à sa poursuite ;
– d’un autre fleuve, large et gris, le sens de son courant occulté par une forte brise agitant la surface ;
– d’une eau depuis longtemps refroidie dans une baignoire derrière une porte verrouillée.
Ce dernier souvenir n’est pas quelque chose que j’ai réellement vu, mais ce qui reste finalement en mémoire n’est pas toujours ce dont on a été témoin.

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Je me souviens. Ce n’est pas anodin du tout qu’Une fille, qui danse commence ainsi. Je pourrais vous raconter en quelques mots l’histoire – je vais même le faire, parce que sinon on ne va rien comprendre – mais ce sur quoi porte le livre, c’est avant tout les mensonges et re-créations de la mémoire. Le narrateur, Tony Webster, le découvre très tôt, quand l’ennuyeux professeur d’histoire, au lycée, interroge ses élèves sur ce qu’est l’Histoire. Adrian, le nouveau qui a rejoint le groupe d’ami de Tony et qu’ils admirent tous, avec leurs yeux d’adolescent, répond que L’Histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation. Le narrateur, surjouant un peu le personnage de rebelle qu’il s’est décidé d’incarner, notamment aux yeux d’Adrian, répond quant à lui que l’Histoire, ce sont les mensonges des vainqueurs. Peut-être, répond le professeur, mais ce sont aussi les mensonges que les vaincus se racontent à eux-mêmes.

Toutes les clés du roman sont là, à quelques pages du début. Il ne reste plus qu’à dérouler les événements, comme un long ruban rapiécé. Nous voyons tout par les yeux de Tony. La première partie se passe dans les années 60. Lui et ses copains sont au lycée, plein d’espoirs et d’illusions. Au moment d’aller étudier à l’université, le groupe est bien obligé de se séparer. Adrian, si brillant, part à Cambridge. Tony, lui, mène des études d’histoire dans un université moins prestigieuse. Il y rencontre Veronica, avec laquelle il commence une relation pour le moins ambiguë. Non sans ironie, le narrateur remet en cause l’image si libérée que le lecteur pourrait avoir des années 60, en indiquant que la plupart des gens n’ont vécu les années 60 qu’une fois les années 70 arrivées – réfléchissant, comme en passant, sur l’évolution des mentalités. A trop mettre en avant les innovations de l’histoire, on oublie souvent le temps que mettent les choses à passer dans les mœurs. On ne peut pas dire que cela se passe très bien entre lui et Veronica, et dans le récit du Tony la jeune femme nous apparaît complètement incompréhensible, changeante, si ce n’est capricieuse. Ils se séparent bientôt. Quelques temps plus tard, Tony reçoit une lettre d’Adrian qui lui apprend que lui et Veronica sortent désormais ensemble. Tony leur écrit un billet amer. Il se dépeint pourtant, un peu grand-seigneur, déçu mais prêt à leur pardonner et à passer à autre chose. Il part dans un road-trip pour l’Amérique, y rencontre une jeune fille avec laquelle l’amour lui apparaît soudain très simple et apprend à son retour, effaré, qu’Adrian s’est suicidé. Quelle explication donner à cela ? Le roman fait alors un bond dans le temps, et c’est un Tony cinquantenaire, divorcé, au tournant d’une petite vie médiocre, qui reçoit un étrange courrier qui fait ressurgir tout ce passé tumultueux. L’histoire conte alors son enquête auprès d’une avocate, de Veronica et de son frère. Comprendra-t-il pourquoi Adrian a mis fin à ses jours ? Percera-t-il enfin le mystère qui entoure Veronica ?

Le lecteur va alors de surprises en surprises. Les mensonges et les illusions du narrateur éclatent un à un, laissant apparaître la vérité par bribes. Et si Tony semble s’être lâchement rattaché à ses histoires de vaincu, il semble tout aussi frappé que nous par le contraste entre son souvenir et ce qu’il découvre au fur et à mesure. Au fond, Julian Barnes nous dit combien le passé est changeant et indéfinissable : on doit bien s’en modeler un petit quelque chose qu’on emporte avec soi, et l’on finit par croire à sa petite idole d’argile, mais combien de détails aura-t-on alors effacé ou déformé ? Tony ne comprendra que bien tard l’impact qu’il aura eu dans la vie d’Adrian et de Veronica – peut-être même ne le comprendra-t-il jamais. Au moins ne pourra-t-il plus souscrire au beau roman dont il était le héros et apprendre à faire avec ses remords.

Un ouvrage profond et prenant à la fois – c’est simple, je l’ai lu en une journée – et qui nous fait réfléchir sur ce que nous nous racontons pour nous reconstruire.

Combien de fois racontons-nous notre propre histoire?
Combien de fois ajustons-nous, embellissons -nous, coupons-nous en douce ici ou là? Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie.Racontée aux autres, mais – surtout – à nous même.

Un premier tir très réussi pour Livre-moi(s), donc. Nous verrons si le deuxième ouvrage vise aussi juste !

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2 réflexions au sujet de « Une fille, qui danse de Julian Barnes »

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