Ateliers d'écriture·Les z'envolés·Textes personnels

Les Z’envolés, troisième session : Atmosphères urbaines

Ils sont tout beaux, tout chauds, voici les textes de la troisième session des Z’envolés. Pour ce troisième atelier, la consigne était d’observer un lieu et de s’en inspirer pour écrire (plus de détails). Nous sommes à nouveau trois à nous être aventurés dans cette aventure, et voici le résultat :

  • Snurbie avec Paix au rebord de la fenêtre
  • Frédéric Leblog avec Confession parisienne
  • Alphonsine avec La Métamorphose par indignation

Trois chroniques urbaines : de la fenêtre de chez soi, des abords de la gare de l’Est ou sur une ligne de bus de la RATP, nous avons simplement ouvert les yeux. Les effets d’échos des textes sont ici très clairs : l’écrivain serait-il alors celui qui, d’après les minces indices qui lui parviennent, s’autoriserait à raconter une histoire tout en la sachant fictive… ? Dans les trois textes surgit en effet l’interrogation : qu’observons-nous réellement et qu’imaginons-nous ?

Bonne lecture à vous, n’hésitez pas à commenter, car tout commentaire est utile et encourageant.

Et à tout à l’heure pour le nouveau sujet !


Paix au rebord de la fenêtre

de Snurbie

Avant de commencer la lecture de ce texte, je conseille de mettre en écoute l’album Ultraviolence de Lana Del Rey, ce que j’écoutais moi-même au moment de me lancer dans cet exercice.

J’écris depuis le lieu que je veux vous faire découvrir. J’écris à la première personne et je vais publier ce texte ainsi, ce qui est plutôt rare car je ne me cacherai pas derrière une histoire, des sentiments ou des personnages fictifs. Ce soir je livre un peu de mon âme au peu de lecteurs qui le souhaitent.

Mon lieu préféré est plus un moment ces derniers temps. Le soir vers 22 heures, je m’assois sur ma chaise de bureau que je colle à l’unique fenêtre, porte-fenêtre pour être précise, de ma chambre. Elle est ouverte sur la cour de chez moi tandis que j’admire ce qui s’offre à moi. Le ciel, l’intimité de mes voisins, le vent, la fraîcheur, les lumières…

Des tas de fenêtres, fermées et ouvertes, se dévoilent à mes yeux et à ma curiosité. Lumière allumée ou éteinte, clignotements du téléviseur, ambiance tamisée ou volets fermés, peu importe la promesse du rectangle, il laisse place à mon imagination.

Que font ces gens ? Que font-ils ce jeudi soir à 22 heures et 13 minutes ? Certains ne sont pas chez eux, d’autres dorment, peut-être même qu’un ou une écrit lui aussi un texte à sa fenêtre.

Il m’arrive de croiser le regard, ou du moins de le sentir car il est bien trop loin pour être vraiment croisé, d’une autre personne cherchant comme moi des réponses sur toutes ces ouvertures.

Les tâches roses cotonneuses des nuages deviennent à présent grises et le ciel auparavant bleu marine tire sur les profondeurs de la mer tandis que les réverbères restent constamment allumés comme des perles, rondes, brillantes. Scintillantes.

Un avion, puis deux, viennent abîmer la beauté du ciel. Quelles sont les raisons qui destinent autant d’inconnus à voyager au même instant, pour la même destination ? La fuite ? L’obligation ? L’aventure ? Le danger ?

Clap, clap, clap. Un voisin s’introduit dans la résidence. Ma résidence, sa résidence, notre lieu de vie. Je ne le connais pas et pourtant nous vivons si proches l’un de l’autre. Ce genre de réalité m’effraie. Nous sommes tellement à nous croiser et ne pas nous connaître… D’une certaine manière je trouve ça tristement fatal. D’un autre côté, c’est le jeu de la vie.

Il porte un beau costume, un parapluie dans sa main gauche. Il rentre sûrement du travail pour retrouver sa femme et ses deux enfants.

Mais il pourrait tout aussi bien rentrer d’un bar où une femme l’a repoussé et il finit par boire beaucoup avant de rentrer chez lui. Personne ne l’attend et il se prépare un plat surgelé.

Voici mes fantasmes sur la vie de mes voisins. Vous me trouvez peut-être malsaine ?

J’essaie juste de comprendre le monde et l’époque dans laquelle le hasard a décidé que je vivrai.

Des oiseaux apparaissent et disparaissent tout aussi vite. De vraies étoiles filantes. Je m’interroge sur eux aussi. Quelle est la destination de leur envol ?

Malheureusement, comme pour mon voisin, je ne saurai jamais les réponses. Je ne saurai pas ce qu’il se passe au même instant où je tape ces mots. La simple vérité est que l’imagination est parfois plus importante que les réponses.

Je partage avec vous mon havre de paix, ce moment où je n’existe plus et où ils sont partout. J’oublie l’importance du moi et me concentre sur toutes les autres vies tourmentées.

Je ferme ma fenêtre et m’endors le cœur léger.


Confession parisienne

de Frédéric Leblog

Paris, rue Lafayette. Dans le brouhaha permanent des voitures, on distingue les lointaines cloches d’une église qui sonne les douze coups de midi. Personne ne semble y faire attention, pourtant tout le monde court pour ne pas arriver en retard quelque part. Le soleil écrase le quartier de ses rayons ardents, aucun nuage dans le ciel pour s’interposer et offrir un instant de répit à tous ces gens qui rôtissent sous leurs vêtements légers.

Sur le pont qui surplombe l’impressionnante forêt de pylônes qui bordent les voies ferrées de la Gare de l’Est, un couple avance. Un jeune homme, grand et un peu malingre, visage osseux, cheveux courts et lunettes rondes marche sur la chaussée, juste au bord du trottoir. Sa compagne, jolie et svelte jeune femme, l’accompagne. Elle est sur le trottoir, ce qui leur permet, à tous les deux, de se parler yeux dans les yeux. Cet accommodement un peu particulier retient mon attention, en plus du fait qu’ils avancent à contre-courant du flot des passants. Ils se dirigent vers moi, d’un pas nonchalant. Elle a un petit sac-à-dos tout en couleurs criardes accroché à ses épaules, visiblement trop lourd pour elle malgré tout. Lui avance, mains dans les poches, l’air soucieux et taciturne. Peut-être prendront-ils place, comme moi, à la terrasse de cette brasserie où je me suis réfugié de la chaleur étouffante, bien caché entre quelques massifs de fleurs odorantes. Je leur souhaite de vite se décider parce que, l’heure faisant, tous les restaurants se remplissent rapidement, assaillis par des hordes de touristes asiatiques encombrés de tout leur fatras de souvenirs de Paris. La plupart d’entre eux déambulent par petits groupes de quelques personnes, tee-shirts un peu défraîchis sur le torse, la taille ceinte de l’incontournable short, façon Lara Croft et la tête couverte d’un bob stupide aux couleurs criardes.

J’ai le sentiment de voir défiler les nations du monde entier, comme aspirées par l’irrépressible besoin d’aller prendre quelques clichés de l’Opéra, à l’autre bout de la rue. Quand ils passent devant moi, j’essaie de deviner d’où ils viennent mais je suis bien incapable de faire la différence entre un Chinois, un Japonais ou encore un Coréen. Pour moi, tout ce qu’ils prononcent…c’est du Javanais !

Les Américains sont beaucoup plus simples à identifier, même s’ils sont accoutrés des mêmes vêtements que les autres, probablement achetés sur les grandes artères du centre de la capitale, ou encore chez l’un des innombrables fripiers du deuxième arrondissement. Les descendants de Washington se comportent comme des princes, sûrs de leur aura et de la curiosité que suscitent les représentants de la puissante nation du monde. Ils dégagent cette assurance tranquille qui est la marque des grands seigneurs. Cheveux et regards clairs pour la plupart, ils se promènent tranquillement, regardant souvent derrière eux malgré tout. Peut-être sont-ils soucieux de ne pas oublier ou de perdre un des leurs dans la cohue estivale. L’esprit des Marines, ceux qui n’abandonnent jamais un compagnon en territoire étranger, hostile ou non, j’imagine…

Ceux-là, à n’en pas douter, ont pris leur petit-déjeuner dans un des nombreux hôtels de luxe aux abords du Boulevard des Capucines.

Maintenant, le couple de jeunes est presque à ma hauteur. Je peux les observer tout à loisir, dissimulé derrière une grosse plante verte. Il a toujours cet air soucieux. Elle lui parle mais il ne l’écoute pas, de toute évidence. En fait, il semble plutôt que c’est lui qui aurait quelque chose à dire. Il s’arrête brusquement en montant d’un simple geste sur le trottoir. Son geste est si soudain que la jeune femme manque le percuter. Surprise, elle se met face à lui et ouvre de grands yeux étonnés. Elle est jolie, avec une longue chevelure raide et brune. Une bonne vingtaine d’années, tout au plus, un visage doux aux traits fins. Sa fine silhouette, auprès de ce jeune homme beaucoup plus grand qu’elle, la rend encore plus vulnérable. J’attends l’occasion de bien voir son regard mais elle passe des lunettes de soleil sur son nez… Dommage, un regard révèle souvent bien mieux les choses sans qu’il soit utile de parler.

Puis, comme je le pressentais, l’homme se met à parler, vite pour ne pas être interrompu. Je n’entends que quelques bribes de ce qu’il dit, gêné par le bruit continu des voitures qui défilent en rangs serrés. Elle l’écoute avec attention puis ne tarde pas à changer d’expression. J’ignore bien quel aveu est en train de se faire sous mes yeux indiscrets mais, assurément, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Lui, nerveux, parle de plus en plus vite, se déleste de ses mots comme d’une charge impossible à porter plus longtemps. Et c’est elle qui prend peu à peu le relais…

Un silence inattendu, presque miraculeux içi, m’offre la chance d’entendre distinctement quelques mots, quelques morceaux de phrases que j’essaie de reconstituer.

 – … je sais que… voulais pas mais… que je suis plus doué que les autres pour me foutre dans la mouise…désolé…

L’instant de répit ne dure pas ; un bus surchargé pétarade juste devant moi puis, comme si les voitures n’attendaient que ça, la cacophonie urbaine reprend de plus belle.

Confortablement assis dans mon fauteuil en résine tissée, très tendance à Paris, mon imagination cavale déjà pour combler les vides et les points de suspension. Ce monologue incomplet ne me convient pas. Je vois l’autre se tordre les mains, se passer les mains sur les tempes, toujours plus disert pendant que la jeune femme semble cruellement déçue.

Sans me voir, il croise pourtant mon regard à plusieurs reprises. Ses yeux, à lui, n’expriment rien. Pourtant, j’ai vite le sentiment qu’il a préparé son coup, comme s’il avait attendu le bon moment pour faire je ne sais quelles révélations à sa compagne. Sans le connaître, il me devient soudain antipathique. Ce qui me déplait le plus, c’est qu’il continue de parler et qu’elle continue de se décomposer…

Je pense comprendre qu’il vient de perdre son job, ou qu’il l’a perdu depuis peu, mais depuis assez longtemps pour ne plus pouvoir le cacher. Son amie est consternée, véritablement.

Et ce que je vois se passer sous mes yeux me sidère bientôt. L’homme se fait enfant pris la main dans le sac, petit à petit, pendant qu’elle se transforme en mère, compatissante et partagée entre l’envie de punir ou de pardonner.

Plus je le regarde et mieux je vois cet enfant qui ne s’est pas encore décidé à quitter ce jeune homme en début de carrière. Il a visiblement fait le nécessaire pour se faire évincer de son emploi, comme un enfant ferait pour se dégager d’une corvée qu’un adulte lui aurait confiée. Tout son comportement reflète les conséquences d’une décision prise contre toute raison, seulement guidée par une pulsion infantile.

La jeune femme s’emporte un peu pendant qu’il s’assoit sur le trottoir, les pieds dans le caniveau. Elle lui fait visiblement reproche de choses accumulées depuis longtemps. Il me semble l’entendre dire qu’elle s’en doutait, qu’une fois encore…

Le reste de ses paroles se perd dans le bruit de ferrailles malmenées d’un train qui s’élance pesamment sur les rails, sous le pont.

Il baisse la tête, faisant mine de recevoir sa leçon de morale. Mais, de là où je suis, je peux voir qu’il attend simplement que le temps passe, qu’il attend que sa compagne ait fini son laïus, qu’il se moque pas mal de tout ce qu’elle peut dire. Il joue avec une brindille qu’il a attrapée près de lui et il dessine des formes invisibles sur le bitume…

Quand elle se fait trop pressante, trop vive, il lève même les yeux au ciel sans qu’elle le voie. Ce type me devient odieux, alors que je ne le connais pas. Peut-être même que je me fourre le doigt dans l’œil, que ce que j’imagine de leur conversation est à des années-lumière de ce qu’ils se disent… pourtant, je reste persuadé de ne pas me tromper.

Quand elle se tait, ils se font la tête.

Le silence entre eux dure quelques minutes où plus rien ne se passe. Le temps semble suspendu. J’imagine qu’elle réfléchit à toute allure quant à la décision à prendre, pendant que lui continue de jouer les penauds, attendant le verdict.

Puis, contre toute attente, alors que je m’attendais à la voir partir après une ultime diatribe, elle soupire, ôte ses lunettes et lui pose la main sur l’épaule.

Il n’attendait qu’un signe de sa part pour savoir quoi faire ensuite… il se relève en souplesse, lui fait face et attend…qu’elle l’enlace, ce qu’elle fait sans attendre. Il est soulagé. Soulagé du fardeau qui l’encombrait. Il enfouit son visage dans la longue chevelure de sa compagne, lui susurre peut-être quelques mots pendant qu’elle regarde droit devant elle.

Leur étreinte s’éternise.

Jusqu’à cet instant où, sans le vouloir, le regard de la jeune femme croise le mien. Par un hasard immense, ses yeux ont percé le mur protecteur des fleurs entre elle et moi. Je soutiens son regard, veillant à ne rien laisser paraître de mes sentiments. Puis, comme si l’homme avait senti qu’elle regardait ailleurs, il se tourne dans ma direction, finit par me détecter, me regarde avec insistance, presque avec défi. Tranquille, je l’observe sans aménité. Dans ses yeux, une lueur de victoire. Sur ses lèvres, un très léger sourire narquois…


La Métamorphose par indignation

d’Alphonsine

Je lis rarement dans les transports en commun, et j’essaie le plus possible – je ne dis pas que j’y arrive, chacun ses vices – de me détacher un peu de l’écran de mon portable. Ce laps de temps, trop court pour envisager de commencer quoi que ce soit, je l’occupe à mes vagabondages. Autant vous l’avouer tout de suite : j’ai les yeux baladeurs. J’observe, je suis curieuse. Pourtant, je me souviens bien rarement de ce que j’ai vu au cours de mes trajets. Ces fragments que j’arrache à ma journée trop remplie, ce sont aussi des petits morceaux de vide, comblés un instant par les petits incidents du quotidien et leur brouhaha incessant… Cela me reste un peu en mémoire, images vagues sans implication émotionnelle particulière, et puis cela se floute ; bientôt cela disparaît. J’ai parfois peur de perdre un trésor, une pépite que je n’aurais pas remarquée parmi toutes les scènes insignifiantes en apparence – sans doute, que ça m’arrive ; j’imagine qu’il faut bien s’y faire.

Ce jour-là a l’air d’un jour presque comme tous les autres. Je prends le bus pour aller au commissariat déclarer le vol de mon portefeuille. La panique des premiers instants est passée et je monte avec une sorte de résignation. J’ouvre grand les yeux, comme si j’espérais pouvoir me distraire de mes contrariétés présentes, me perdre, m’oublier dans l’anecdote, mais rien n’attire mon attention. Condamnée par la monotonie du trajet, je ressasse ma perte, je ronchonne. Les démarches sont rapides à faire, je ressors vite et attrape in extremis un bus qui passe.

C’est tout… Je ne pense même plus vraiment à observer autour de moi. Le chauffeur qui m’a ouvert est un peu bourru lorsque je le salue, mais je n’y fais pas attention. Je m’installe au fond, devant deux mamies, et puis je rêvasse en attendant mon arrêt.

A l’arrêt suivant monte un vieux Monsieur à la démarche hésitante. Il est habillé selon un style tout à fait personnel et tout à fait générique à la fois : habits plus ou moins à la taille formant un ensemble de bric et de broc, fonctionnel mais un peu ridicule. Son chapeau noir rayé de blanc couvre à peine de longs cheveux sales, le pantalon trop large semble avoir été emprunté à un Auguste, et le caddie poussiéreux se traîne derrière lui comme un vieux chien qui a de l’arthrose. Je m’attarde un instant sur ses chaussures, qui ne vont pas avec tout le reste – ce sont des baskets blanches, dans mon souvenir. Celui-là, j’ai du mal à ne pas l’observer du coin de l’œil, tout simplement parce qu’il a l’air d’un personnage, égaré parmi les gens réels. Cela excuse tout, jusqu’à l’accoutrement. Il m’évoque – ce n’est peut-être pas en mon honneur – un clochard un peu fou, ou au moins un vieux Monsieur qui perd la tête à force de solitude. Les deux archétypes se ressemblent un peu. Je l’imagine trop facilement sortir d’un coin de rue, où il a entassé quelques cartons, ou d’un appartement délabré où couinent quelques souris. A cette pensée, je détourne les yeux, un peu gênée. De quel droit pèserais-je sur lui avec mon regard ? J’ai peur, aussi, que voyant mon intérêt, il ne se mette à me parler. Certains échanges humains, pour enrichissants qu’ils puissent être, demandent une énergie primitive, une bonne volonté de départ dont je ne suis pas toujours capable. Je n’ai jamais été très douée pour échanger quelques mots avec les passants, et souvent, je surprends sur leurs visages une moue fugace mais expressive. J’ai envie de leur dire que je suis désolée, que je n’ai pas reçu le bon script au départ, que j’ai encore dû me tromper dans les répliques, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Alors je me tais, j’essaie de ne rien dire – quand c’est nécessaire, je me cantonne à quelques mots. Ne surtout pas faire trop long ! Qui nous donne le droit de submerger avec des grandes phrases celui qui ne réclamait qu’un tranquille écho ?

Le bus continue sa route. Dans les cahots, les yeux baissés, j’entends les deux dames derrière moi qui ronchonnent.

– Qu’est-ce qu’il conduit mal, ce chauffeur !

C’est vrai, il est un peu brusque. Je n’avais pas fait attention. Alors que les arrêts défilent, le vieux bonhomme s’agite. Je souris : peut-être qu’il est comme moi, et qu’il a peur d’oublier son arrêt… Il est malhabile, ses mains tremblent un peu et, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que c’est à cause d’autre chose que la  vieillesse. J’ai même l’impression, à le regarder, qu’il n’est pas aussi vieux que je le croyais au début… Non, décidément, il y a un petit quelque chose qui cloche chez lui, comme une dissonance égarée. J’ai l’impression de déceler en lui les dernières marques ou les premiers indices d’une déchéance en marche – et j’en viens à me demander si ce n’est pas là ce qui lui donne justement cet air de personnage.

Une station avant la mienne. Le bus s’arrête. Ils sont nombreux, les gens qui descendent à cet arrêt. Les dames discutent dans mon dos, immobiles. Le Monsieur au chapeau regarde la porte, l’air de ne pas comprendre. Lorsque tout le monde est parti, il se dirige vers elle, sans précipitation. Elle se ferme devant son nez. Il tend une main pour la pousser, sans succès. Le bus s’ébranle, avance d’un ou deux mètres. L’homme au chapeau frappe un grand coup.

– LA PORTE !

Le cri me fait sursauter. Le conducteur stoppe, je crois bien qu’il rétorque quelque chose. La porte s’ouvre à nouveau – le vieux Monsieur s’en va, sans que je puisse discerner ce qu’il marmonne. J’ai l’impression que ce sont des insultes. C’est un bête incident comme on en voit tous les jours, et pourtant, je me sens un peu secouée. J’ai l’impression que s’est joué devant moi le dernier épisode d’un longue série dont j’ignore jusqu’au synopsis. Je visualise, avec un rien d’amusement, les premiers actes de ce drame en petit format, détaille les étapes de la détestation qui s’est peu à peu installée entre le conducteur taciturne et son étrange passager. J’en viens à me demander si quelque chose de grave est arrivé pour qu’ils crient leur haine de façon aussi décomplexée. Les dames derrière moi protestent :

– Tout de même, ce conducteur n’est pas aimable.

– Ce pauvre homme qui voulait simplement sortir… ce n’est pas normal.

– De toute façon, ses arrêts sont trop courts, on n’a même pas le temps de réagir…

Petite vaguelette, qui va et vient au gré de l’agacement, grossie peu à peu par le roulis. Bientôt l’une des deux sent naître en elle un soupçon d’héroïsme :

– J’ai bien envie d’aller lui dire le fond de ma pensée, moi, à ce conducteur !

– Et puis tout de même, s’en prendre ainsi à un Monsieur comme il faut !

– Oui, c’est quelqu’un de tout à fait correct, comme nous, ça se voit tout de suite.

Je tends l’oreille, intriguée. Je n’aurais pas ainsi décrit les cheveux sales, le pantalon de clown et les baskets dépareillées. L’autre renchérit :

– Bien sûr, si ça avait été un « caillera », pour sûr, cet individu n’aurait pas osé…

– Oui ! Avec nous, il en profite, il sait que c’est un quartier tranquille alors il se permet… !

C’est à mon tour de descendre. Une des petites dames, bien dignes dans son filet, me suit pour aller disputer le conducteur, dont je n’entends pas la réponse. Sortie du lieu du crime, je reste songeuse. L’indignation a emporté leurs mots, les a doucement grossis, jusqu’à dépeindre un bon bourgeois de Paris molesté par un fonctionnaire peu consciencieux. Le problème, c’est que j’avais vu tout autre chose. Bien sûr, certains indices précieux m’avaient peut-être manqués pour bien comprendre ce qu’il s’était passé. Mais il me semble bien, en même temps, que le Monsieur tout à fait correct est un vieux bonhomme au mieux bizarre, au pire un peu dérangé.

Et je songe aux cheveux sales sous le chapeau, à la veste défraîchie et au pantalon de vieille flanelle qu’il portait. Je me dis qu’il aurait peut-être aimé assister à sa Panthéonisation, ce vieux bonhomme, lui qui se trouvait réintégré de force à l’obscure et si mouvante confrérie des gens biens. Mais était-il bien nécessaire de le parer de la dignité qu’il n’avait pas, de faire de lui un tout autre personnage, pour pouvoir s’indigner tout à son aise…?


(Les textes sont la propriété de leurs auteurs respectifs.)


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9 réflexions au sujet de « Les Z’envolés, troisième session : Atmosphères urbaines »

  1. Finalement, ne serions-nous que d’indécrottables curieux ? Pourquoi pas… mais, après tout, quel bonheur de pouvoir broder pour combler tous ces vides, et aussi de répondre à notre gré à toutes ces inutiles questions !
    Imaginez un instant qu’elles restent sans réponse… voilà qui serait une chose bien cruelle.
    Alors, même si les réponses sont fausses, peu importe !
    Grâce à cela, les moments paisibles passés à la fenêtre, ou encore les étapes cahoteuses d’un autobus ne sont jamais des instants perdus.

    Snurbie : pour lire votre texte, j’écoutais la symphonie N°5 (pas de Chanel !!) de Beethoven, 4ème mouvement, un adagietto particulièrement doux. Je vous le conseille… Votre texte se pare d’encore plus de mélancolie et de paix.
    Et non, définitivement non ; il n’y a rien de malsain à regarder nos contemporains. Et tout est imaginable puisque, réellement, ils osent tout. Auraient-ils donc le droit de tout faire et nous de ne rien dire…?

    Alphonsine : toujours ce soin du détail, ces légères touches d’humour un peu cinglant, un peu distant qui dissimule toujours la même pudeur, le même goût pour l’ombre protectrice. Vos textes sont toujours un régal. En plus, les deux mamies…elles sont tellement vraies, tellement délicieuses qu’on aimerait bien voyager avec elles plus souvent pour garder le sourire.
    Et puis, toujours aussi, ces mariages inattendus de mots. Unions qui fonctionnent à merveille !

    Et puis… un grand merci ?
    Je me suis aperçu qu’il manque deux ou trois lignes à la fin de ma prose.
    Et vous savez quoi ? La chute n’en est que meilleure !
    Alors, un grand merci si vous avez jugé préférable d’oublier cette dernière phrase.

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    1. Oh mince ! Les lignes disparues sont un pur accident de copier-coller… J’aurais dû vérifier.. C’est cela de vouloir rattraper son retard et de faire trop vite. Grand dilemme, par conséquent : dois-je les remettre ou non… ? Dites-moi tout et je corrige ça au plus vite !
      Et un grand merci pour ce beau commentaire, je m’attèle bientôt à un retour plus poussé des deux textes (demain, si tout se passe bien). 😀

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      1. Non, ne change rien. J’aurais dû laisser mon texte reposer quelques heures de plus.
        JP Toussaint à raison : toujours lutter entre l’urgence et la patience… Pas facile !
        Et inutile de courir pour rattraper les retards ; il n’y a pas de délais à respecter, sauf ceux à réserver à la lecture.
        Pour le reste, prends ton temps !!
        Je pense que Snurbie et moi saurons patienter.
        Figurer içi est déjà un privilège.

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  2. Bientôt l’une des deux sent naître en elle un soupçon d’héroïsme :
    – J’ai bien envie d’aller lui dire le fond de ma pensée, moi, à ce conducteur !

    Excellent ! Les textes sont jolis et se lisent bien. J’aime particulièrement le dernier car il a le mérite de nous raconter de fort belle manière une histoire, certes simple et classique, mais avec une fraîcheur et une acuité qui fait bien plaisir !

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  3. Frédéric : Je recommande la 1ère et la 3ème 😉

    Yves : Merci pour ton retour ! Ça fait vraiment plaisir 😀

    Et j’attaque mes propres critiques !

    Snurbie : J’ai trouvé l’introduction touchante, et ça a fait un certain écho à ce que j’ai moi-même écrit cette semaine : deux textes à la première personne bien plus personnels, où je ne me cache pas derrière un personnage. L’hypothèse que quelqu’un, un inconnu ou une inconnue à sa fenêtre, écrit aussi est à la fois troublant et évocateur. Dans tous les cas, je plussoie Frédéric, il n’y a rien de malsain dans ce désir d’observation, tant qu’il est doublé d’une bienveillance ou d’une prudence certaine. Elles n’ont pas forcément à être exprimés, d’ailleurs – peut-être même pourrais-tu retirer quelques précautions de langage, n’aie pas peur d’affirmer, surtout ! En tout cas, c’est un beau texte, touchant.
    « La simple vérité est que l’imagination est parfois plus importante que les réponses. » Et surtout, garde cette phrase. Elle est magnifique.

    Frédéric : Encore désolée pour mon erreur d’inattention, même si elle a eu une fin heureuse ! Une autre chronique parisienne, basée sur un lieu que je connais mal et que j’ai pourtant visualisé pendant que je lisais. J’aime beaucoup le paradoxe sur lequel s’ouvre ta chronique : « Personne ne semble y faire attention, pourtant tout le monde court pour ne pas arriver en retard quelque part. » avec l’idée sous-jacente que la marche du temps a changé et que ce ne sont plus les églises aujourd’hui qui marquent les heures – j’aurais presque envie de lire un jour une chronique nostalgique de ces cloches que l’on n’écoute plus… moi qui pourtant ai été bien peu bercée par lesdites cloches ! Mais je m’égare…
    Le texte laisse aussi fleurir dans ma tête la question du jugement (je me la suis posée aussi en rédigeant le mien) : peut-on chroniquer sans projeter sur autrui nos valeurs et les juger en fonction ? Le jeune homme ou les touristes sont en effet décrits de façon assez satirique et al coupe involontaire rend le texte plus dur, ôtant peut-être la possibilité d’un apaisement final. (En fait je suis nostalgique de la dernière phrase sur « la plus belle ville du monde » qui faisait à la fois un contrepoint doux et ironique par rapport à la scène décrite. 😉
    En tout cas, le texte nous fait réellement percevoir, sentir le drame domestique qui s’est déroulé, comme ça, dans la rue – je vais faire attention la prochaine fois que je me dispute en public, décidément.

    Bravo à vous deux, donc, pour vous être bien sortis de cette contrainte. Et au prochain rendez-vous, peut-être 😉

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