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Vivarium de Thomas Kryzaniac [1% Rentrée littéraire]

 

Mon premier roman de la rentrée littéraire !

M. Kryzaniac, laissez-moi vous dire que j’ai adoré votre livre et que je ne l’ai pas tout à fait compris. Ces deux propositions ne devraient pas se trouver ensemble. Ou elles devraient être coordonnées différemment, avec un mais ou un cependant qui feraient bien et restaureraient la cohérence de l’ensemble. Oui, mais non. Je ne suis pas du tout sûre d’avoir saisi toutes les subtilités de ce livre… et je suis sûre et certaine de l’avoir aimé. Voyons pourquoi.1507-1

Le roman s’ouvre sur un long portrait de l’écrivain Joseph Rivière, décrit du point de vue d’un petit littérateur, Léon, qui fut de loin en loin son admirateur, après la lecture de son premier roman, jusqu’à prendre de plus en plus de recul. Rivière est en effet un écrivain misanthrope, à la fois pur produit de sa génération et comme perdu dans le monde d’aujourd’hui, comme s’il dépareillait forcément dans le décor. On assiste, assez navrés, au lent égarement de ce gars qui aurait pu avoir du talent, on le voit rongé par l’indignation et, surtout, par le ressentiment, au point de finir comme ces polémistes qu’on écoute en diagonale et qui sont suivis par quelques amateurs, pas forcément plus équilibrés non plus. Toujours est-il qu’il y a chez Joseph Rivière quelque chose qui cloche ; on le sent même si on ne sait pas bien pourquoi. Alors quand le narrateur apprend que ce même Rivière file le parfait amour avec une jeune femme dans une île des Caraïbes, forcément, il s’étonne. Rien dans les lettres de l’écrivain ne lui permet de mieux cerner Mathilda et, curieux de découvrir à quoi ressemble la femme qui a réussi à supporter (dompter ?) Rivière, il accepte leur invitation et part pour Odessa, une île repliée sur elle-même, loin de tout.

 J’ai rencontré Mathilda au milieu d’un cauchemar. Je n’aurais pas pu la rencontrer ailleurs.

Si tout se passait comme prévu, nous ne serions pas dans un roman. Lorsque Léon rencontre Rivière à son arrivée, il sent que quelque chose ne va pas. Celui évite le sujet Mathilda, le loge chez Lazare, et repousse sans arrêt le moment de la rencontre. Léon, qui espérait recueillir des confidences de la compagne, pour satisfaire sa curiosité et préparer un documentaire sur l’étrange Rivière (n’est-il pas sûr de faire le buzz avec un tel personnage ?) ne sait quoi en penser. L’île qui enveloppe le tout de ses brumes a comme suspendu le temps. C’est alors que le jeu commence.

Car Thomas Kryzaniac se joue de ses pauvres lecteurs. Les révélations tombent, de celles qui vous font reconsidérer toute l’histoire… jusqu’à menacer notre perception du réel. Joseph Rivière serait-il fou ? Ou bien Mathilda ? Et ne serait-ce pas finalement le narrateur, par lequel nous percevons tout, qui nous aurait déformé toute l’histoire… ? Finalement, enfermés dans la grande maison aux larges vitres donnant sur la jungle, comme prisonniers d’un vivarium inversé, les personnages perdent pied – avec le monde extérieur, avec eux-mêmes et enfin avec leurs repères de pensée. La description de l’île et de ses atmosphères changeantes, loin du cliché de la chaleur accueillante des Caraïbes, permet de sentir, intuitivement, et de refléter les états d’esprit desdits personnages.

Tout cela pour servir une intense réflexion sur le langage et la vacuité. L’incompréhension entre Rivière et son non-disciple, entre ce non-disciple et tous ses interlocuteurs, le vide qui s’installe au cœur même des mots que l’on prononce, est un thème qui court, souterrainement, dans tout le roman, et dont on ne nous donne les clés qu’à la fin du roman.

Au sein d’une même langue, un mot change de sens selon la bouche qu’il franchit. Par conséquent, chaque mot est prononcé une seule et unique fois avant de disparaître à jamais. Ou alors, pour faire simple: aucun mot n’existe.

Quand j’y pense, je me dis que j’ai trouvé Vivarium assez décadent, au fond – ce qui, chez moi, est un compliment : c’est sans doute à cause du caractère foisonnant de la langue, du thème récurrent de la charogne et de l’ordure, que l’auteur décrit avec soin voire avec poésie, des métaphores du vide et du pourrissement, signe de personnages en crise. Peut-être aussi à cause de sa déconstruction méthodiques des certitudes.

Le style, enfin, m’a plu comme rarement. Il est à la fois accrocheur et profond : il ouvre des fenêtres sur le monde d’un geste sec, sans s’inquiéter du bois qui gémit et des battants qui claquent – oui, je fais des métaphores bizarres… Il est à la fois moderne, phagocytant tous les termes du monde d’aujourd’hui, cru, ne nous épargnant pas les détails difficiles, et étrangement élégant, dans son bariolage. Et tout cela dans une apparente simplicité – et une fluidité à toute épreuve.

Je rends difficilement justice à ce livre, qui échappe à qui voudrait le saisir trop brutalement. Réflexion sur le langage et la vacuité, cela dit tout… et cela ne dit rien à la fois. J’espère que l’on me pardonnera ces imprécisions, et que l’on retiendra mon enthousiasme. Je ne saurai trop vous recommander d’aller jeter un œil à l’étrange Vivarium. D’autant plus que je n’ai pas encore beaucoup entendu parler de ce roman en ce début de rentrée littéraire, et que pourtant, il mérite qu’on s’y arrête.

Sa parole a un temps de latence. Elle est l’ombre de son ancienne vie, projetée dans le désert actuel. Sur n’importe quel sujet, elle peut encore s’envoler et séduire un auditoire. Mais en dessous, il n’y a que le sable. Le néant. Aujourd’hui, je peux sentir ce gouffre. Il ne peut plus me tromper. Les traits d’esprit de Joseph ne servent qu’à ça, au fond : tromper, briller dans le vide. Comme la lumière d’une étoile qu’on perçoit avec un temps de retard alors qu’elle est déjà morte. Dieu sait quelles pensées il est en train de couver en ce moment ; des phrases qui jailliront dans quelques semaines, quand il sera trop tard. Ou après sa mort. Sa parole met plusieurs semaines à s’extraire de son être naturel. Et quand elle sort, il est déjà ailleurs.

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