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Ce coeur changeant d’Agnès Desarthe [1% Rentrée littéraire]

Couv Ce coeur changeant

Tout de même, aller au-delà de ses préjugés, c’est bien. Je ne connais pas Agnès Desarthe, et n’avais pas d’a priori contre elle, mais j’ai rencontré à de trop nombreuses reprises le cliché du roman d’initiation de la jeune fille, avec un personnage évidemment en avance sur son temps, évidemment rebelle, refusant les convenances et présentant à notre époque et à ses valeurs un reflet fort flatteur. Mais ce n’est pas du tout ce que fait l’écrivain ici… Et c’est à se demander si ce qui sous-tend le roman ne serait pas le principe inverse…

Ce cœur changeant s’ouvre par un portrait en situation du père et de la mère de notre héroïne. On ne fait pas plus différents : Kristina est flamboyante, pleine de caractère, c’est un peu le cliché de ces jeunes filles fortes qui s’opposent au monde et le font plier à leur guise ; René, surnommé La Musaraigne par sa belle-mère, est un jeune homme intelligent mais atteint d’une étrange maladie du scepticisme. Lui vient-elle de ses lectures ardentes de Spinoza ? L’auteur nous le dit pas, mais évoque à plusieurs reprises son incapacité à prendre la bonne décision quelles que soient les circonstances.

Après cette introduction, le roman passe à leur fille, Rose, qui fut trimballée par ses parents du Danemark à l’Afrique en passant par la France, et qui débarque seule à Paris, avec ses vingt ans et une petite valise, pleine d’espoirs et d’illusions. Alors qu’elle fait ses premiers pas d’adulte dans la capitale, le lecteur ne peint qu’avoir peur pour elle : Rose est constamment sur le fil, menaçant à chaque instant de sombrer dans la misère ou la corruption. Et puis elle se déniche une place, s’installe comme elle peut. Et l’auteur nous livre, au fil des chapitres, des fragments de sa vie si riche en bouleversements. Or, il apparaît bien vite que toutes ses aventures, les retournements de situation qu’elle traverse ne sont pas les conséquences de ses décisions à elle, mais de celle des autres. J’en suis venue à me demander si les héros et héroïnes d’Un cœur changeant n’étaient pas tous ces personnages aussi secondaires que mémorables qui ont fait le destin de Rose : Marthe qui la recueille lorsqu’elle arrive à Paris, Louise et ses caprices, les jeunes poètes qui s’amourachent d’elle ou, dans le passé, sa mère et Zelada, sa nourrice si particulière ? Au fond, n’en sait-on pas plus sur eux que sur Rose ? La jeune fille, pourtant, n’est pas fade : j’ai craint un instant que cette femme ne s’efface totalement derrière ses influences, mais elle est toujours là, comme estompée, en demie-teinte. Elle a la couleur de l’hésitation mais aussi celle de la candeur qui ne s’émousse que très lentement, d’une pureté de sentiment qui semble étrangère à tout ce qui l’approche et la touche.

Il faut dire que ce n’est peut-être pas tout à fait de sa faute. La jeune fille semble en effet souffrir d’une malédiction assez proche de celle de son père :

– Si je pense blanc, je dis noir, mais au moment de dire noir, je bégaie et je finis par dire blanc.
– Et donc vous gagnez à tous les coups.
– Non, non, non. Je perds. C’était noir.

Les secousses de l’histoire la touchent, influent sur son destin, l’atteignent même, mais elle les perçoit toujours depuis sa petite lorgnette à elle, et avec les instruments de sa propre logique. Et si elle analyse assez logiquement les dérives interprétatives de son père, qu’en est-il des siennes ? Peut-être est-ce pour cela qu’elle est tant aimée des esprits romanesques et fantasques qu’elle rencontre : par la petite déformation, sans fanfare, de la réalité qu’elle opère, presque malgré elle.

Un beau roman d’évocation, qui parvient sans peine à ressusciter le début du XXe siècle. Je garde un souvenir saisissant d’une scène de retrouvailles au cours de la guerre 14-18 – peut-être l’une des plus poignantes que j’ai pu lire. Je regrette néanmoins la fin, que j’ai trouvé un ton en-dessous du reste : cette grande fresque ne manquerait-elle pas d’un point d’orgue ? La demie-teinte convient certes très bien au personnage de Rose, et le roman se termine sur une boucle plutôt bien pensée, mais j’ai eu le sentiment qu’il manquait quelque chose… Cela ne doit pas vous empêcher cependant de vous pencher sur ce beau roman, écrit dans une langue tour à tour simple et sophistiquée, mais qui saisit très bien les petites errances de la pensée et les illusions qu’on se construit pour vivre.

Voilà ce qui arrive. On pousse une porte et, le lendemain, vos cheveux sont emportés, et avec vos cheveux, c’est tout le passé qui s’en va, votre nom, votre identité. C’est une naissance, et c’est joyeux, comme se doivent d’être les naissances, mais c’est douloureux et triste, comme elles le sont en vérité, la plupart du temps.

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