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[V] D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan [1% Rentrée littéraire]

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Avant D’après une histoire vraie, je n’avais jamais lu Delphine de Vigan. Je n’avais pas non plus entendu parler du succès retentissant de son livre précédent, qui est le point de départ de ce nouveau roman, et pour cause : je ne suivais absolument pas l’actualité littéraire.  Lorsque Rien ne s’oppose à la nuit est sorti, je boudais quasi systématiquement les sorties, les prix, les auteurs contemporains. Je lisais essentiellement des classiques. Ou des auteurs oubliés, mais morts depuis longtemps. Pourquoi ? Tout simplement parce que je le pensais envahi de mises en scènes de soi et d’autobiographies à peine dissimulées. Depuis, j’ai nuancé un peu mon jugement. Je reste très sceptique quant à la sur-valorisation du témoignage par rapport à la fiction, mais j’ai aussi lu Annie Ernaux, et j’ai été saisie par ce qu’elle tentait de faire. J’ai découvert de réelles perles dans la littérature actuelle et j’ai mieux compris les rapports intimes qui peuvent relier vie et littérature… même si je n’ai évidemment pas résolu la question. Et justement, ça tombe bien : D’après une histoire vraie traite de ce sujet.

Le roman se place sous le patronage de Stephen King, et notamment de Misery, qui interroge déjà, par l’intermédiaire d’un thriller psychologique, la question de l’identification et des attentes du lecteur par rapport à l’écrivain. Au début du roman, l’auteur, Delphine, enchaîne les rencontres et les salons pour parler de son dernier ouvrage. Plusieurs questions reviennent sans cesse : Est-ce que tout est vrai ? et Qu’écrire après ça ? Si l’écrivain répond avec aisance, le doute est bien installée en elle. Bien sûr, qu’elle se demande ce qu’elle pourrait – ou devrait ? – écrire ensuite. C’est dans ce contexte de fragilité qu’elle rencontre L., une jeune femme belle et sophistiquée comme elle aurait aimé être. Cette dernière, nègre pour célébrités – métier que j’ai très apprécié de voir figurer en si bonne place dans ce roman, car il me semble qu’on n’en parle jamais – a lu tous les romans, articles, etc. de Delphine et toutes deux finissent par lier une relation privilégiée. L. s’intéresse de très près aux travaux de l’écrivain, et essaie de plus en plus d’y imprimer sa patte. A la volonté de Delphine de revenir à la fiction, elle oppose une somme d’arguments qu’elle juge imparables, allant des attentes du lectorat à l’évolution naturelle de la littérature, dépossédée de la fiction par les scénaristes de séries. Quel sera donc le roman qu’entamera l’écrivain, alors que la relation se ressert, que Delphine s’éloigne insensiblement de son entourage, et qu’elle commence peu à peu à perdre ses repères ?

Parfois me vient l’image un peu galvaudée d’une araignée qui aurait tissé sa toile avec patience, ou d’une pieuvre aux multiples tentacules, dont j’aurais été prisonnière. Mais c’était autre chose. L. était plutôt une méduse, légère et translucide, qui s’était déposée sur une partie de mon âme. Le contact avait laissé une brûlure, mais elle n’était pas visible à l’œil nu. L »empreinte me laissait en apparence libre de mes mouvements. Mais me reliait à elle, bien plus que je ne pouvais l’imaginer.

Hors des questions littéraires, le roman dépeint très bien le phénomène d’influence puis d’emprise qu’une personne peut exercer sur une autre. Il vaut d’abord pour cela : le portrait de L. qui se fait par touches, reconstitué à partir des souvenirs du personnage de Delphine. La narratrice essaie de faire la part des choses, de souligner les facteurs qui ont rendu la situation possible, sans pour autant trop charger la barque. Ce qui rend le roman si fort, c’est que L. n’est pas une manipulatrice dénuée d’émotions, perverse narcissique comme définie dans les magazines ou grand méchant loup : c’est un personnage avec ses failles également, émotionnellement impliqué et dont l’intérêt pour l’écrivain est tout à fait sincère. Dans le faux, dans les mensonges et les doubles versions, se cache déjà un peu de sincérité. En comparaison, le personnage de Delphine, bien qu’ayant des défauts, me semble moins réussi. C’est terrible de dire cela en sachant que certains éléments sont évidemment inspirés de faits réels, mais la façon dont ces derniers sont dépeints, assemblés ne me convainc pas. Comment peut-on se représenter soi – ou plutôt une projection de soi – dans un livre ? Ici, le filtre est très fin, et le roman est travaillé pour qu’il nous semble imperceptible… mais j’ai parfois ressenti de la gêne, en me disant que l’auteur montait une représentation un peu trop bienveillante d’elle-même.

Dans cette même logique, le roman est truffé d’effets de réels, qui sont là pour ancrer le livre, mais qui m’ont irritée. A mon sens, ils en limitent le propos. Bien sûr, cela fait partie du jeu : le but était clairement de présenter cette histoire comme un témoignage, d’après des faits réels, et d’interroger justement notre propension à écouter différemment ce qui nous est raconté à cause de ça. Au fond, je ne fais pas forcément exception à la règle, même si je fonctionne plutôt à l’envers, en me méfiant particulièrement de cette forme d’écrits. Ce qui m’a rassurée d’une part, c’est que l’auteur n’est pas dupe : dans ses débats avec L. ou avec ses lecteurs, elle affirme à plusieurs reprises que raconter simplement un vécu est déjà une forme de fiction en soi, par la réécriture que l’on fait tous de nos souvenirs, leur choix, leur agencement, etc. Ce recul sur la pratique m’a semblé très sain. Malgré tout, ancrer à tel point ce roman dans son réel à elle n’est-il pas dangereux ? C’est ce qui va pousser lecteurs et journalistes à demander la part de vrai dans l’histoire, si son compagnon n’est pas dérangé qu’elle parle de lui dans son roman (lui et le compagnon de la Delphone du roman ont le même prénom), etc. Le leurre a été tendu pour servir le propos, mais ne risque-t-il pas d’égarer ? Pour ma part, je crois que j’aurais bien plus aimé le roman si l’écrivain s’était appelée Germaine, Thérèse ou Charlotte, que son roman à succès aurait porté le titre de Tout aide le jour, et que le compagnon s’était nommé René ou Anatole. On aurait compris l’allusion, on aurait vu que l’écrivain parlait bien de son double, mais ce léger pas de côté dans les références à l’actualité aurait peut-être davantage libéré l’écriture, permis d’aller plus loin encore dans l’analyse de soi, des autres, du phénomène… En l’état, j’ai eu parfois l’impression – mais rarement ! – que le choix initial de l’écrivain la faisait tendre à la pose.

Et cela m’embête d’autant plus que la réflexion sur le rapport au vrai et au mensonge est très intéressante et bien menée et que la description de la relation entre Delphine et L. est fine et passionnante… Peut-être le livre est-il un peu trop démonstratif sur les théories littéraires que l’écrivain veut défendre, mais elles ont le mérite d’être intéressantes et de participer à ce grand questionnement qu’il y a sur le rapport entre vie réelle et littérature.

C’est en tout cas, malgré ces réserves, un livre à découvrir, ne serait-ce que parce qu’il interroge notre rapport au témoignage, au voyeurisme et notre paradoxale recherche de sincérité auprès des artistes. Sur fond de relation abusive et d’amitié dévorante.

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Avec ce titre, j’avance également dans mon challenge ABC 2015.

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