1% Rentrée littéraire 2015·Challenges de lectures·Lectures

Marc de café de Gérard Salem [1% Rentrée littéraire]

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Pour cette sixième lecture de la rentrée littéraire, j’ai eu envie de quelque chose d’un peu différent. Marc de café de Gérard Salem arrive donc à point nommé car le livre est dépaysant à plusieurs points de vue.

Son sujet, tout d’abord. Pour être franche, j’ai navigué à vue, car je n’ai aucune idée précise du contexte culturel ou géo-politique dans lequel s’inscrit cette histoire. Bonne nouvelle : ça n’a pas gêné ma lecture car l’ouvrage, malgré une forme éclatée, réussit à distiller l’information comme il faut. Alors, certes, je me suis parfois un peu perdue dans les fréquents allers-retours de la famille entre la Turquie et le Liban et je n’ai pas fait l’effort de repérer où se trouvaient les villes mentionnées au fil de l’histoire, mais j’ai suivi les anecdotes, je les ai distraitement relié entre elles… Et surtout, j’ai senti les émotions, les ambiances et je crois que cela suffit. Les membres de la famille sont décrits par touches, tous caractérisés par quelques souvenirs forts, parfois un peu étonnants – parce que c’est ce qui est un peu bizarre qui reste en mémoire. Certains objets deviennent le relai du souvenir, madeleines proustiennes d’un nouveau style (je m’étais promis de ne pas faire l’analogie parce qu’elle me semblait facile… pardonnez-moi) : le coca glacé dégusté pendant que l’oncle Khalil fait ses longueurs aux bains militaires, la pierre fatidique lancée au camarade Gontran – ou Gonzague ? il ne sait plus trop – au collège Saint-Louis, la maquette de paquebot contemplée avec fascination dans le bureau du père, etc.

Avec ce livre, Gérard Salem revient sur une histoire familiale fondamentalement éparse : comment condenser en un seul texte les visions de tous les membres, représenter chaque maillon de la chaîne sans le caricaturer ou le déformer ? La difficulté est évoquée dans l’avant dernière nouvelle du recueil : Dernière touche. Le voisin qui habite au-dessus de notre narrateur lui écrit une lettre pour s’expliquer de son étrange manie de lancer ses chaussures le soir, avant de se coucher. Le narrateur nous avait confié ses rêveries au sujet de ce rituel, quelques pages plus tôt :

Non, mon voisin du dessus ne se doute pas de la cérémonie que nous célébrons lui et moi tous les soirs à travers mon plafond. […] Il a une façon très personnelle de se déchausser, aux heures tardives de son coucher, alors que je suis déjà au lit. Il ne se contente pas d’ôter ses chaussures comme tout le monde. Pour d’obscures raisons, il les jette impétueusement au sol, autrement dit contre mon plafond. Ce n’est pas tout : il ne les ôte ni ne les jette jamais au même moment. Allez savoir pourquoi, un certain laps de temps s’écoule entre la première et la deuxième chaussure. Et pour compliquer les choses, cet intervalle n’est jamais constant. Parfois cinq, parfois quinze minutes, parfois davantage. Jamais plus d’une heure, grâce à Dieu.

Et voilà que cet étrange bonhomme aux chaussures se révèle un annaliste chargé d’écrire les histoires familiales de ses clients : le lancer de chaussures fait en fait partie d’un rituel d’écriture qui seul, lui permet de trouver le ton adéquat à chaque histoire. C’est l’occasion pour l’écrivain d’avertir le lecteur sur les questionnements qui ont été les siens au cours de la rédaction :

Une nouvelle famille, originaire du Proche-Orient, me sollicite de façon pressante pour rédiger ses annales en l’honneur du centième anniversaire de leur sage. J’ai déjà reçu par la poste le relevé généalogique, les copies des actes de naissance, de baptême, de mariage, de divorce ou de décès, sans compter les albums de photos et les extraits de lettres échangées entre les membres sur quatre bonnes générations. Et laissez-moi vous dire qu’avec cette famille, le ton à trouver ne sera pas une mince affaire…

A vrai dire, je trouve justement que l’auteur a choisi le bon ton et la bonne distance pour traiter de sujets pas toujours simples. Si l’on devine les bouleversements qu’a pu connaître sa famille, c’est souvent vu par le prisme d’un des personnages, ou par l’intermédiaire de tranches de vie qui peuvent sembler à première vue anodines. Quelques nouvelles, comme Déserteurs, que j’ai beaucoup aimée, s’attardent sur un événement fort (en l’occurrence, Jijo et Djerdjos, qui passent la frontière pour éviter un nouvel enrôlement sous les drapeaux turcs) mais c’est avant tout la vie quotidienne, à travers un faisceau d’anecdotes, qui prend le pas sur l’Histoire. En témoigne l’étrange nouvelle intitulée Deux sœurs, où Georges, personnage-pivot du recueil et double de l’écrivain (psychiatre et amateur de lettres comme lui), se fait soigner une dent par quelqu’un de la famille qui, pendant l’opération, lui relate l’histoire de sa grand-mère qui a échappé aux tueries d’assyro-chaldéens en Turquie en 1915. Les événements tragiques racontés sont entrecoupés d’indications que font tous les dentistes. Et au poids de l’histoire, bien réel, aux interrogations qu’il suscite, (« Comment se fait-il que nous, leurs descendants, soyons devenus si fragiles, prompts à nous plaindre de trois fois rien ? »), s’ajoute le drame du retour à la normale, de la vie qui continue.

Dépaysant, Marc de café l’est aussi par sa forme. Il est question sur la quatrième de couverture de « roman en nouvelles ». Voyons d’un peu plus près sa structure : le livre commence par une Ouverture, où la nouvelle La phrase magique nous donne tout de suite la clé du titre. Ensuite, deux parties, Première donne De près ; Deuxième donneDe loin séparées par un Intermède intitulé Rite de passage. Enfin, un Envoi, avec une dernière nouvelle, Prophylaxie balnéaire. Une forme particulièrement éclatée (compensée en partie par le fait que chaque nouvelle porte la mention d’une date à la fin), mais qui retranscrit bien le chaos initial de la mémoire – et a fortiori de la mémoire collective. D’ailleurs, à la lecture, j’aurais presque été tentée d’inverser les titres des première et deuxième donnes : la deuxième partie me semble en effet davantage centrée sur le personnage de Georges, qui n’est présent que de loin en loin au début. Mais le choix de l’auteur souligne aussi à quel point le personnage – celui-là même qui s’est donné la charge de préserver la mémoire familiale –  s’éloigne peu à peu de la matière brute, des expériences, au point de ne pas toujours bien comprendre ceux qui, dans sa famille, ont été façonnés par elle. Et, sans que le questionnement prenne le pas sur les soubresauts de sa grande histoire, l’auteur ne cesse de s’interroger en filigrane sur la question de la mémoire et de sa transmission au fil des générations.

Marc de café, malgré sa forme un peu déconcertante, est assurément un bon livre, bien construit et qui sous des dehors de recueil de nouvelles nous raconte bel et bien une histoire suivie. J’imagine que c’est pour cette raison qu’il est présenté comme un roman par nouvelles. En vérité, le terme me gêne un peu, parce que j’ai l’impression que la nouvelle est tellement en mal de légitimité aujourd’hui, qu’il faut, lorsqu’un recueil de nouvelles est bon, construit et cohérent, lui apposer d’une façon ou d’une autre le terme de roman. Sous un ciel qui s’écaille de Goran Petrovic, qui présente un peu le même genre de procédé est lui aussi classé comme un roman, et s’est vu reprocher par nombre de lecteurs son caractère éclaté et non linéaire, alors même que le choix d’écriture permet de rendre compte des bouleversements d’une société.

Dans tous les cas, recueil de nouvelles ou roman éclaté, Marc de café mérite qu’on s’y intéresse. Merci aux éditions L’âge d’homme pour la découverte !

Et grâce à ce livre, je termine mon premier 1% de la Rentrée littéraire ! Je vais en effet viser les 2% puisque le premier pourcent a été si plaisant à obtenir. 😉

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2 réflexions au sujet de « Marc de café de Gérard Salem [1% Rentrée littéraire] »

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