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Demande au miroir de Chahla Chafiq [1% Rentrée littéraire]

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Un autre premier roman édité chez L’Âge d’homme, et qui fleure bon la rentrée littéraire ? Si vous avez un sentiment de déjà-vu en lisant ce début de chronique, c’est normal. A fortiori si je m’aventure encore à vous parler d’exil, d’affrontements et de contexte culture et géo-politique mal connu, rendant la critique malaisée. A première vue, les thèmes semblent proches de ceux de Marc de café, que j’ai chroniqué il y a quelques jours ; il y est également question des déchirements d’une famille secouée par l’Histoire. Mon ignorance des deux contextes aurait même pu conditionner une expérience trop similaire… mais l’expérience fut tout à fait différente.

Ceux qui ont lu les commentaires du dernier « C’est lundi ! Que lisez-vous ? » ont pu voir que l’expérience de lecture proposée par cet ouvrage est assez singulière. Et parce que je suis une tricheuse et que j’ai du mal à m’attaquer à la matière mouvante de Demande au miroir, je vais d’abord m’attacher à décrire l’expérience de lecture en tant que telle. Paradoxalement, ça a commencé par un sentiment de facilité. La langue est simple, claire. Il faut s’habituer à la mise en forme des dialogues qui est assez déroutante (des phrases en italique, sans tiret et sans indication d’interlocuteur – à vrai dire, j’aurais peut-être préféré une forme plus classique car on perd un peu en compréhension, parfois. Au cours de la lecture, j’ai même déploré quelques tournures un peu trop convenues à mon goût, notamment dans les descriptions, mais j’ai eu l’impression que le défaut s’estompait rapidement – j’ai même fini par me demander si ce n’était pas fait exprès pour servir le propos…

Puis, lorsque j’ai posé le roman, après l’avoir terminé, je suis restée songeuse. Je ne savais que penser du personnage principal. Guita Salim a quitté l’Iran avec son mari au moment de la révolution et s’est installée en France. L’exposition du roman nous fait bien vite comprendre qu’elle charrie avec elle des traumatismes avec lesquels elle doit aujourd’hui composer. Les drames de sa vie se dévoilent lentement, au terme des nombreuses circonvolutions de l’héroïne qui n’a pas tout à fait rompu avec les blessures d’autrefois et semble rechigner à les regarder en face. Ce qui est drôle, c’est qu’au départ, Guita m’a semblé passive, ballottée par les événements, traversant un peu sa vie comme une somnambule. Elle est dans l’admiration face à Elaneh, l’écrivain qui habitait en face de chez elle à l’époque, puis face à Sina qu’elle rencontre en France après une longue correspondance, et qui s’échine depuis des années à écrire un roman qu’il ne parvient pas à finir. Elle est partie en France sous l’impulsion de son mari, elle est déconnectée de ses ressentis et de ses sensations, elle rencontre même Elaneh parce que Sina l’a voulu, et en subissant l’admiration qu’il a encore pour elle. Pourtant, un petit rouage a comme changé de sens dans la grande machine. Ce n’est pas éclatant ni même spectaculaire, c’est juste comme dans la vie : Guita change, fait peu à peu la paix avec son passé, s’en éloigne, presqu’insensiblement… et se dirige vers autre chose.

Quand le roi, les artistes et les intellectuels délirent à ce point, le pays ne peut que se réveiller en plein cauchemar.

Sa relation avec Elaneh, princesse des rêves et des souvenirs aujourd’hui déchue, est particulièrement touchante. Son regard s’affûte ou, plutôt, se libère : d’avoir renoué avec son passé, elle peut désormais avancer sur sa propre route. Demande au miroir ne serait-il pas, en ce sens, un remède à la décadence ? A sa façon, sans fanfares, le roman nous raconte, simplement, avec une grande pudeur, l’histoire d’un renouveau – d’une lente régénération après le désastre.

Et puis, j’ai réfléchi. Demande au miroir est un roman qui vous trotte longtemps dans la tête après l’avoir refermé. J’y ai vu d’autres choses : j’ai resongé à la grande fête, climax du roman, où s’entrechoquent les destins de tous ces iraniens, tournés vers le passé, perdus dans l’ivresse du présent ou allant déjà vers l’avenir – et qui semble à la fois un écho et une dissonance par rapport à celles qu’organisait autrefois Elaneh. J’ai repensé à Sina et à son roman avorté et au débat sur la littérature iranienne auquel assiste Guita, et où il est question du génial mais très sombre roman de Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle. Que je pense lire au passage, tant qu’à faire.

En fait, il est vraiment complexe, ce livre. D’ailleurs, dans les quelques retours que j’ai pu lire (essentiellement celui de Clara dans les commentaires et ceux de Babelio), je vois que chacun y a vu des choses un peu différentes – sans être contradictoire. Alors plutôt que de me voir baragouiner et me demander ce que je dois mettre en avant dans ma propre chronique, vous devriez peut-être le lire aussi, pour voir ce que vous, vous y trouverez…

Merci aux éditions L’Âge d’homme de m’avoir permis de découvrir ce premier roman troublant.

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4 réflexions au sujet de « Demande au miroir de Chahla Chafiq [1% Rentrée littéraire] »

  1. En lisant votre chronique (surtout la fin), je me dis que ce roman est en soi une mise en abîme. « Demande au miroir qui est ton sauveur », nous dit le texte. Un renvoi vers nous-mêmes, vers nos profondeurs. Nous seuls pouvons nous sauver (des autres, du monde et surtout de nous-mêmes). Votre chronique se termine de la même manière, par un renvoi vers nous-mêmes « pour voir ce que nous pourrons y trouver ». Vous avez trouvé l’une des clés ! Ce roman renvoie les personnages à eux-mêmes, tout comme sa lecture nous renvoie à nous-mêmes.

    Vous avez peut-être même trouvé une deuxième clé en parlant d’expérience de lecture. Finalement, Chahla Chafiq arrive à nous mettre, par la lecture, dans l’état où se trouvent ses personnages (certes dans un autre contexte, un autre temps, mais avec la même sensation que quelque chose nous échappe et la même manière d’essayer d’y remédier – en creusant en nous-mêmes).

    J’espère que d’autres donneront leur lecture.

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  2. L’effet a été le même sur moi. Ce roman m’habite toujours plusieurs jours après l’avoir terminé.

    En revanche, j’ai bien aimé le système des italiques pour indiquer le discours direct. Je trouve cela plus léger que les tirets et les guillemets qui finissent par être trop présents. Mia Couto, un grand écrivain mozambicain, utilise le même système pour effacer la distance entre le discours direct et indirect trop fortement marquée par le système traditionnel.

    Et il faut effectivement être attentif à la lecture pour savoir qui prend la parole. Chahla Chafiq n’apporte aucune béquille à ses lecteurs. Elle les laisse autonomes dans leur lecture. C’est sans doute voulu et en accord avec le caractère épuré de son écriture (qui donne l’impression de simplicité et de clarté notée par Alphonsine et qui explique aussi sans doute le choix de l’italique pour le direct direct). Mais tout est dans le texte, si on regarde bien 🙂

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