Les Introuvables

[Les Introuvables] Relation du tremblement de terre, arrivé à Lisbonne, le 1er novembre 1755.

Je ne me voyais pas commencer cette chronique sans un peu de Voltaire et pourtant, l’ouvrage choisi pour cette deuxième chronique des Introuvables n’est pas de lui. Il s’agit d’un petit ouvrage que j’ai eu la chance d’avoir entre les mains et qui s’intitule Relation du tremblement de terre, arrivé a Lisbonne le 1er novembre 1755, publié à Paris, chez Duchesne, (rue Saint Jacques, au dessous de la fontaine Saint Benoît, Au Temple du Goût).

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L’homme, au doute, à l’erreur, abandonné sans lui,
Cherche en vain des roseaux qui lui servent d’appui.
Leibnitz ne m’apprend point par quels nœuds invisibles,
Dans le mieux ordonné des univers possibles,
Un désordre éternel, un chaos de malheurs,
Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs,
Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable,
Subit également ce mal inévitable.

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756.

La plaquette, un ancien mode d’information.

A cette époque, le journal d’information n’existe pas encore tel que nous le connaissons. Bien sûr, on pourrait citer quelques exceptions et l’on date le premier journal imprimé connu, Die Straßburger Relation, en 1605. Cependant, les journaux et gazettes lorsqu’ils existent, sont adressés à un cercle très restreint, et ne sont pas destinés à circuler énormément. Il suffit de penser à la Correspondance littéraire, philosophique et critique, périodique qui circule dans les milieux aristocratiques et éclairés à partir de 1747… sous forme exclusivement manuscrite – bon moyen d’éviter la censure, mais qui implique une diffusion lente et forcément confidentielle.

Cela fait que lorsqu’il faut rendre compte d’un événement exceptionnel, on a recours à de petites brochures, ou plaquettes. Elles ne font que quelques pages et peuvent donc sortir de l’imprimerie assez rapidement, afin d’informer la population (lettrée) des événements du monde, voire leur offrir un commentaire. Elles sont souvent publiées sans signature – ce qui compte est moins l’auteur que l’événement historique raconté, mais il faudra tout de même s’armer d’un peu de méfiance, car ce qu’on nous raconte est rarement neutre…

Au vu de cette définition, vous pourrez vous douter que des plaquettes, on peut en trouver sur des événements très divers. Quelques exemples :

  • La visite du roi dans une ville donnée, avec description des festivités données à l’occasion ;
  • Un événement royal ou princier, comme un mariage
  • L’issue d’une bataille, le compte rendu d’affrontements dans une ville ou une région, avec prise de position en faveur de l’un ou l’autre camp (les plaquettes relatant les épisodes des guerres de religion, en faveur des catholiques ou des protestants, en sont un bon exemple)
  • Un événement extraordinaire, comme la naissance d’un enfant monstrueux à tel endroit ou un énorme tremblement de terre au Portugal.

Le paradoxe apparent, c’est que ce genre de petites brochures, il y en a eu tout plein publiées à plein d’occasions différentes. Pourtant, elles n’envahissent pas aujourd’hui le marché du livre ancien. Au contraire, elles sont rares, et certaines d’entre elles sont devenues très précieuses. Tout d’abord parce qu’elles sont distribuées en l’état, en feuilles volantes ou reliées dans un petit cartonnage fragile, qui résiste mal aux affres du temps. Ensuite, ce sont des documents d’usage, qui circulent et s’usent. Vous ne penseriez pas à conserver systématiquement les affiches, les tracts électoraux ou mêmes vos journaux papiers ? Eh bien là, c’est un peu pareil : une fois l’événement devenu obsolète, la plaquette ne se garde pas forcément. Et pourtant… ce sont des documents particulièrement précieux pour découvrir l’histoire d’un peu plus prêt…

Une relation de tremblement de terre parmi tant d’autres ?

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Gravure de 1755 représentant le désastre de Lisbonne

Le 1er novembre 1755, à 9h40, la Terre se met à trembler très violemment à Lisbonne. Le séisme est bientôt suivi d’un raz-de-marée qui, couplé aux incendies qui se sont déclarés un peu partout, a détruit une grande part de la ville. Voltaire – toujours lui – a été très marqué par cet événement, au point de lui consacrer un long poème dont j’ai cité un extrait pour introduire cette chronique, et un chapitre de son conte philosophique Candide. Mais on est là dans une réutilisation littéraire d’un événement historique. Qu’en dit exactement notre ouvrage ?

L’événement malheureux qui vient de consterner le Portugal n’est que trop confirmé ; et Lisbonne sa Capitale, vient d’éprouver le fléau le plus redoutable qui peut faire en un clin d’œil un désert horrible de la plus grande Ville de l’Univers.

Ce qui m’a marquée en premier lieu, c’est le ton de cette petite plaquette. En la parcourant, j’ai pensé bien malgré moi au tour trop émotionnel que l’on reproche parfois aux reportages aujourd’hui ( « l’image choc et le discours qui l’accompagne » était même mon sujet de TPE au lycée, qu’on avait appliqué… au terrible tsunami qui avait alors submergé l’Asie du sud-est… Comme quoi, certaines choses ne changent pas.)

Ici, le compte rendu de l’événement s’essaie à l’estimation du nombre de victimes ou s’applique à donner quelques informations factuelles importantes (quels personnages notoires figurent parmi les victimes, qu’en est-il de la famille royale, etc). Mais il s’attarde aussi à faire sentir l’aspect tragique de l’événement, et à ce niveau-là, on ne peut pas dire qu’il lésine sur les moyens :

Les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards accourent en foule ver les Port, pour se réfugier dans les Vaisseaux ; mais la terre ouvre à chaque instant sous leurs pas des abîmes affreux, et ils y sont précipités avant de pouvoir atteindre le Rivage.

Et au milieu de la catastrophe, l’auteur s’attarde un instant sur la tragédie personnelle du comte de Ribera :

Le Comte de Ribera avait épousé le même jour Dona Maria de Lucos ; le jeune Seigneur en était amoureux depuis neuf ans ; et son père, à qui cette alliance ne plaisait pas, venait enfin de le rappeler d’un long voyage, pour consentir à son bonheur ; ils venaient d’être unis, lorsque le destin les menace de les séparer pour jamais ; le Comte alarmé se sauva dans un Vaisseau avec son père et son épouse. Le plaisir de se voir en sûreté avec ce qu’il a de plus cher au monde, lui fait remercier le Ciel d’une faveur si particulière ; mais son état ne change de face que pour devenir plus cruel. Le Vaisseau à bord duquel il est, est enlevé du milieu des indes et il est jeté bien avant dans les terres, où il s’abîme dans le même instant.

L’anecdote connaîtra une fortune certaine dans les lettres françaises. M. Le Brun lui consacre quelques vers dans son Ode sur le tremblement de terre arrivé à Lisbonne le 1er novembre 1755 :

Il saisit une barque errante ;

Il veut fuir aux bords étrangers.

L’Espoir, la Voile se déploie ;

Mais l’Onde rappelle sa proie,

Et la repousse en mugissant :

Un même gouffre les rassemble ;

Et, jaloux d’expirer ensemble,

Ce Couple y tombe en s’embrassant.

L’épisode deviendra surtout le sujet principal d’une tragédie en cinq actes de M. André, représentée une année plus tard. Or, cette anecdote, si prompte à faire pleurer dans les chaumières… aurait été inventée ! Fréron nous en apprend plus dans L’Année littéraire : l’anecdote est « une fable inventée à plaisir. L’auteur de la Relation, que je connais, me l’a lui-même avoué ; il m’a dit qu’un beau matin, ne sachant que faire, il avait broché cette gazette, et qu’il avait bien ri en voyant plusieurs personnes pleurer de la meilleure foi du monde à cet article de sa brochure ».

Il faut toujours se méfier des belles histoires : il y a souvent un risque qu’elles ne soient pas vraies !

Un événement aux conséquences multiples

Comme de nombreux autres documents de l’époque, notre texte se termine sur un inquiet constat : « La nature depuis plusieurs années nous annonce quelques révolutions considérables ». Aux fréquents tremblements de terre, l’auteur ajoute la disparition complète d’une île dans le Nord de l’Amérique. Le texte se termine sur cet événement troublant :

Il y a dix-huit mois qu’une Île entière dans le Nord de l’Amérique a été submergée avec tous ses habitants, et les peuples voisins ne s’en aperçurent eux-mêmes que quinze jours après, par la grande quantité de corps morts qu’ils virent flotter sur les eaux.

Plusieurs Indiens mirent des chaloupes à la mer, croyant que quelques navire venait de périr, et qu’il pourrait [sic] encore sauver du monde ; mais un coup de vent les ayant poussé eux-mêmes au large, ils se crurent fort éloignés de leurs côtes, parce qu’ils ne voyaient aucune île de l’endroit où ils étaint alors ; ils regagnèrent cependant la terre, où ils ne tardèrent pas à s’apercevoir du malheur qui était arrivé ; ce qu’il y eût de singulier, c’est que la Mer fut agitée pendant six mois à la même hauteur où avait existé l’île submergée.

Mes quelques recherches ne m’ont pas permis de retrouver la trace d’une disparition si spectaculaire, et je soupçonne l’auteur d’avoir voulu conclure son texte par une note de mystère assez bienvenue après le récit de la catastrophe de Lisbonne. Cependant, quelques cas de disparition d’îles volcaniques ont été recensés, et des erreurs de cartographie ou de navigation peuvent en expliquer d’autres (voir pour cela l’énigme des îles fantômes).

Toujours est-il que le tremblement de terre de Lisbonne a eu un retentissement tout particulier dans la société européenne du XVIIIe siècle. Commençons par le plus direct et le plus concret : l’ampleur du désastre a contraint les Portugais à reconstruire la ville quasi dans sa totalité : selon les plans du marquis de Pombal, ce qui reste de la ville médiévale est rasé au profit d’un urbanisme plus moderne. La ville en ressort complètement transfigurée. Elle a également entraîné la naissance de la sismologie moderne : devant l’ampleur du phénomène, les scientifiques ont essayé de comprendre ce qu’il s’était passé. Au Portugal, une vaste enquête a été menée auprès de toutes les paroisses du pays, les invitant à répondre à des questions comme : combien de temps le séisme a-t-il duré ? Y a-t-il eu des répliques ? Quels types de dégâts a-t-il occasionné ? etc. Enfin, le tremblement de terre a secoué le monde intellectuel, amenant les philosophes et les théologiens à s’interroger sur le caractère divin ou profane d’une telle manifestation, survenue dans un pays catholique fort pieux. Il amena par ailleurs un débat fort houleux entre Rousseau et Voltaire sur la question de l’optimisme et du mal sur terre. Comment penser et accepter la mort arbitraire de tant de personnes ?

C’est en ce sens que les petites plaquettes événementielles sont précieuses : elles permettent d’y voir un peu plus clair dans ce qu’il s’est passé et surtout, de mesurer comment a été vécue la catastrophe par les contemporains. Cependant, dans ce cas encore plus que dans d’autres, le croisement des sources s’avère nécessaire.

Rien ne nous dit que les tragédies relatées soient tout à fait véritables. Une chose est presque sûre : le petit-fils de Jean Racine est mort là-bas, submergé par les flots.

Sources – Pour aller un peu plus loin

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