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D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson

Il m’a été difficile de lire et d’écrire en ces temps troublés. J’avais parfois l’impression que les mots avaient perdu leur impact, tandis que le lendemain ils me semblaient trop durs, abrupts, difficiles à manier. J’ai mis le temps.

Par chance, j’avais reçu par le programme Masse critique de Babelio un roman islandais. Et j’ai eu beau repousser, l’issue arrive, et il est temps de rendre sa copie.

stefansson

J’ai commencé le roman de Stefansson dans des conditions très particulières. Je l’ai reçu le jeudi 12 novembre et commencé le vendredi dans l’après-midi. L’objectif était de l’avoir terminé ou, au moins, sacrément avancé, d’ici la rencontre avec l’auteur organisée par Babelio et l’éditeur. Je me rappelle, vendredi soir, avoir confié à mon compagnon combien je trouvais que ce roman commençait bien. Combien le style m’avait accrochée.

Et puis j’ai reposé le livre, parce j’ai été un peu forcée de penser à autre chose. Je me suis plongée dans mes obligations, j’ai fait des choses futiles, je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir un peu. J’ai fui un peu tout ce qui constituaient mes repères et mon quotidien, comme si tout d’un coup, je n’en étais plus capable ou comme si je ne pouvais plus trouver dans les livres les réponses que je cherchais. Mais c’était faux.

Après un temps et quelques efforts, parce que la lecture est parfois un peu ardue, j’ai trouvé les échos que je cherchais dans D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Peut-être même ai-je eu un peu, à ma petite échelle, le même parcours qu’un des personnages principaux.

En effet, Ari, ancien poète et éditeur, est parti d’Islande il y a quelques années, à l’aube de la cinquantaine. Ce faisant, comme un dommage collatéral mal contrôlé, il envoie valdinguer femme et mariage sur un coup de tête. Qu’a-t-il fui, qu’est-il allé chercher au Danemark ? Ni lui ni le lecteur ne le savent très bien… Mais alors que son père s’apprête à mourir, il reçoit un colis rempli de souvenirs : le diplôme d’honneur de son grand-père, le mythique Oddur, une photographie où figure sa mère décédée et une lettre de sa belle-mère, lourde de révélations. Il prend alors l’avion pour Keflavic et sa redécouverte du pays, alors qu’affleurent peu à peu les souvenirs, sert de fil rouge à une saga familiale sur trois générations.

Le roman, qui alterne les parties se déroulant « jadis », dans les années 80 et de nos jours, fourmille d’effets d’échos. La terre d’Islande, à travers la description des alentours noirs et froids de Keflavic, semble parfois être le réel protagoniste du livre. A travers ses personnages, Stefansson nous fait ressentir toute l’âpreté de l’atmosphère islandaise, au sens propre comme au figuré, et retrace, à l’échelle humaine, l’histoire économique de son pays. A son arrivée, Ari remarque les immeubles récents, postés face à la mer, où errent les marins désœuvrés suite à la perte de quotas de pêches. Par leur intermédiaire, et par le contraste qu’il arrive à décrire entre l’Islande d’aujourd’hui et celle d’autrefois, l’auteur nous fait sentir plus qu’il nous le dit le sentiment d’inutilité et d’absurdité qui peut envahir des islandais en quête d’identité.

Mais ce qui est au centre du roman, bien plus encore que l’histoire de l’Islande ou même le destin en dents de scie d’une famille disparate, c’est la difficulté du dialogue entre les êtres. L’histoire de ce roman, c’est peut-être avant tout celle de la prise de conscience d’Ari sur les échanges manqués qui ont fait son histoire.

Je peux déclamer du Shakespeare, décrire des nébuleuses lointaines ou la trajectoire des comètes – mais je suis incapable de parler à mon père En tout cas, de lui dire ce qui compte vraiment. Je suppose que nous aurions dû apprendre des langues exotiques, le swahili ou le chinois, une langue dont les mots n’abritent aucun souvenir qui nous soit commun, une langue où les mots amour, nostalgie, douleur de l’absence et trahison ne seraient pas si lourds à nos oreilles que nous nous dérobons en les entendant et qu’au lieu de risquer la crise de nerfs, nous abordons des sujets qui ne posent aucun problème et sont des paravents derrière lesquels nous nous réfugions, la politique, le football, le temps qu’il fait.

Mais là où l’incompréhension est la plus forte et, sans doute, la plus dommageable, c’est dans les rapports hommes/femmes. Surtout, les personnages féminins de Stefannson (Margret, la grand-mère d’Ari, Pora, son ex-femme, Sigga, amie d’enfance perdue de vue ou encore Sigrùn, son amour d’adolescence) sont riches, attachants et développés à nos yeux, mais ils souffrent des prismes déformants par lesquels le regard masculin les fait passer. Stefannson décrit notamment une scène où le père et la belle-mère d’Ari ne parviennent pas à communiquer, en décrivant avec mélancolie l’échange qui n’existera jamais.

Cet élan des hommes et des femmes vers l’impossible, vers l’irréalisme, vers le fantasme court également du début à la fin du roman, et s’incarne en partie (mais pas seulement) dans la veine poétique qui habite certains personnages. Ainsi Tryggvi à qui Oddur dit souvent qu’il parle trop parce qu’il n’arrive pas à lui dire que, parfois, ses mots tombent juste ; ainsi le vieux Krystjan, ouvrier ralenti par les âges et les vers de poésie qu’il ne peut s’empêcher de décliner en travaillant. La littérature n’est cependant pas la seule à remplir ce rôle, et Stefansson nous offre aussi de beaux passages sur la musique qu’Ari et son ami écoutent à l’adolescence, et qui offre, comme le reste, une parenthèse sinon un échappatoire au dur quotidien de Keflavic.

Mais il y a beaucoup à dire sur ce roman de 430 pages et, comme l’exprime si bien l’auteur lui-même, « jamais nous ne pouvons tout dire, le monde ne dispose pas de la patience nécessaire ». Parmi les réserves que je pourrais avoir, je pense que j’aurais préféré un fil conducteur un peu plus présent ou défini, même si les digressions de l’auteur peuvent se révéler passionnantes. Il faut dire que j’aime savoir un peu où je vais, a fortiori dans les moments où la lecture  est un peu difficile – à côté de ça, un récit plus calibré n’aurait pas aussi bien exprimé l’errance caractéristique des personnages et l’incertitude d’un pays façonné par les vents et la mer. En outre, le narrateur, qui apparaît par saccades, proche d’Ari, est très peu développé. J’aurais aimé en savoir davantage sur lui alors que pour l’instant, je ne peux le considérer au mieux que comme un relai de l’écrivain, du lecteur… ou simplement comme un reflet d’Ari dont il partage presque tous les coups de cœurs, toutes les expériences et toutes les opinions. La fin, en cela, m’a laissée un peu sur ma faim, alors même que sa conclusion, simple comme bonjour, s’inscrit parfaitement bien dans l’histoire personnelle et familiale qui nous a été contée.

Cependant, on me murmure dans l’oreillette qu’un deuxième tome a d’ores et déjà été publié en Islande… Il ne me reste plus qu’à croiser les doigts pour qu’il soit traduit à son tour. Je suis presque sûre que j’y jetterai alors un coup d’œil.

Les plus vieux écrits de ce monde, ceux qui sont si anciens qu’ils ne sauraient mentir, affirment que le destin habite les aurores et qu’il convient donc de s’armer de précautions au réveil : caresser une chevelure, trouver les mots qu’il faut, prendre le parti de la vie.

Et il est vrai qu’à l’aube, nous ressemblons parfois à une plaie ouverte. Nous sommes fragiles et désarmés et tout tient au premier mot prononcé, au premier soupir, à la manière dont tu me regarde quand tu t’éveilles, dont tu me considères au moment où j’ouvre les yeux pour m’arracher au sommeil, cet univers étrange où nous ne sommes pas toujours nous-mêmes, où nous trahissons ceux que nous ne pourrions imaginer trahir, où nous accomplissons d’héroïques prouesses, cet univers où nous volons, où les défunts revivent et où les vivants périssent. On dirait parfois que nous entrevoyons l’autre versant du monde, qu’il se livre à nous dans une autre version, comme s’il entendait par là nous rappeler que nous ne sommes pas forcément celui ou celle que nous devrions être, que la vie a mille facettes et qu’il n’est -hélas et Dieu merci- jamais trop tard pour s’engager sur une voie nouvelle, un chemin imprévu. Puis nous nous réveillons, si fragiles, désarmés et à fleur de peau que tout est suspendu à nos premiers soupirs. Le jour tout entier, la vie toute entière peut-être. Alors regarde-moi avec délicatesse, dis quelque chose de beau, caresse-moi les cheveux car la vie n’est pas tous les jours juste, elle n’est pas tous les jours facile et nous avons si souvent besoin d’aide, viens et apporte-moi tes mots, tes bras, ta présence, sans toi je suis perdu, sans toi je me brise au creux du temps. Sois auprès de moi à mon réveil.

(Et outre que ça me fait une lecture de plus pour mon Challenge 1% Rentrée littéraire… qu’est-ce que ça fait du bien de s’y remettre !!!)

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2 réflexions au sujet de « D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson »

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