Lectures

La Vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker

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Je n’avais pas encore lu Dicker, et je n’avais entendu parler de ce titre que de loin, mais à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Le Clan des Baltimore, je l’ai vu à la télévision et j’ai été intriguée malgré les critiques mitigées des journalistes (peut-être même à cause des critiques mitigées des journalistes). On reprochait notamment à Joël Dicker son absence de style, ou le côté très américain de sa formule romanesque. Mais comment déterminer si le chroniqueur était simplement attaché à une définition classique et franco-centrée de la littérature, snobait un jeune auteur par pose ou avait, au  contraire, décelé les réelles limites du roman ? Je voulais savoir ce que, moi, j’allais en penser. C’est donc avec curiosité et bientôt avec passion que j’ai dévoré La Vérité sur l’affaire Harry Québert, peu avant Noël.

Je vous préviens tout de suite : comme j’ai envie de parler un peu de la construction du récit et de la succession de ses twists, ce billet dégoulinera donc de spoilers assez violents. Difficile en effet de ne rien révéler lorsque le roman dont vous parlez compte un retournement de situation toutes les 200-300 pages… Que ceux qui veulent se garder les surprises de l’intrigue sautent à la conclusion ou soient très vigilants : ils s’aventurent ici à leurs risques et périls.

C’est bête à dire, mais si j’ai décidé de me lancer, c’est aussi que La Vérité sur l’affaire Harry Québert avait reçu en 2012 deux prix que je trouve, dans ma naïveté, assez opposés : le Prix Goncourt des Lycéens et le Grand Prix du roman de l’Académie française. Ça et best-seller… cela vendait tout de même du rêve. A quoi pouvait ressembler un roman cumulant ces deux récompenses et un succès auprès du public… ?

Notre histoire est celle de Marcus Bidule, un écrivain qui a réussi (je dois vous faire un aveu : en vérité, Marcus ne s’appelle pas Bidule, mais j’ai oublié son nom et je n’ai pas le livre sous les yeux à l’heure où j’écris cette chronique). Bref, Marcus enchaîne les soirées mondaines, vit dans son grand appartement où il regarde le base-ball sur son gigantesque écran plat avec son agent et presque seul ami, et il a même eu une liaison avec une actrice de série qui fait la une de la presse people. Quand on y pense, cette situation de départ suffit presque à placer notre roman dans la catégorie conte ou science-fiction. Blague mise à part, notre écrivain à succès rencontre un problème de taille  : Marcus ne sait pas quoi écrire après le flamboyant succès de son premier roman. Il se tourne vers son ami et mentor Harry Québert, qui vit à Aurora, un coin un peu paumé, loin de l’agitation new-yorkaise. Sauf qu’un scandale éclate : le corps de Nola Machin, une jeune fille disparue il y a des années, est découvert dans le jardin de Québert, et on apprend qu’Harry et elle ont entretenu une liaison durant l’été 1975. Elle avait 15 ans et lui un peu plus de 30. Pire, le chef d’œuvre d’Harry Québert, étudié aujourd’hui dans les écoles, serait inspiré de cette relation amoureuse qui, Marcus l’apprend bientôt, l’auait durablement marqué toute sa vie. Si l’estime accordée au roman pâtit déjà de sa source d’inspiration (n’est pas Nabokov qui veut), le problème majeur est tout de même qu’Harry Québert est accusé du meurtre de Nola. Marcus décide alors de rester à Aurora le temps qu’il faudra pour comprendre ce qui s’est passé. La nécessité de sortir un nouveau livre l’amène à un projet fou : et si son prochain ouvrage révélait la vérité sur l’affaire Harry Québert ?

(Alerte : paragraphe rempli de spoilers) C’est plutôt bien construit, parce que la version poche fait près de 850 pages, mais que toutes les 200-300 pages, un nouveau twist vient réveiller l’intérêt du lecteur. Tout, bien sûr, repose sur la personnalité de cette jeune fille assassinée, Nola, que le narrateur ne peut reconstituer que par bribes. La jeune fille sans histoires, gentille avec tout le monde du début devient rapidement plus ambiguë. Hélas, une des clés de l’histoire m’a vraiment déçue, parce que c’est LE truc qu’on retrouve dans tous les récits du genre. Quoi, encore une psychose infantile, de la schyzophrénie et, pire encore, une double personnalité ?! J’ai un peu l’impression d’une trappe toute spéciale creusée dans la scène et qu’on emprunte dans chaque spectacle : au bout du vingtième, l’effet de surprise et d’immersion est un peu affaibli. Ça m’a vraiment semblé une facilité de scénario et j’ai trouvé ça dommage. D’autant plus dommage que le fait que la gamine soit dérangée, et que l’écrivain Québert soit un imposteur en mal d’attention, ça collait super bien, et que l’histoire d’amour parfait qu’on nous vendait tout du long – et à laquelle je n’ai jamais cru, c’était vraiment niais et jamais développé/expliqué – tient par ça : ce n’est pas tant de l’amour que deux impostures qui se valident mutuellement. Ça, c’était vraiment bien trouvé, et j’aurais sans doute  aimé voir aller plus avant cette déconstruction.

Alors, il n’y a pas à dire, le roman est véritablement haletant… Je l’ai lu quasi d’une traite, en une journée, et je me suis même dit que je n’avais pas ressenti une telle urgence de lecture depuis longtemps. Mais il y a quand même beaucoup trop de conventionnel et de cliché dans cette histoire pour que j’en sorte tout à fait satisfaite. Alors, je me demande… Peut-être ses prix m’ont-ils fait attendre autre chose ? Possible, mais pas que… Parce que le livre porte en lui une relative prétention littéraire, puisqu’il met en scène un écrivain et que chaque chapitre est entrecoupé d’une des leçons du mentor Québert à son élève. Certaines étaient pas mal (j’ai même corné une page sur l’une d’entre elles), mais la plupart sont au mieux des poncifs. Et la figure de l’écrivain qui recueille les suffrages, l’argent et l’admiration tout en livrant une production d’une excellente qualité relève un peu trop du poncif à mon sens. Ce qui m’étonne le plus, en fait, c’est que ce roman ait eu le prix du roman de l’Académie Française. Pas que j’idéalise du tout l’Institut, mais ça livre au mieux une vision fantasmée de ce qu’est un écrivain (avec un magnifique écrivain génial et maudit révélé avec moult effets, d’ailleurs). D’autres clichés, enfin, sont difficiles à ignorer à cause de leur récurrence : je pense notamment aux appels répétés de la mère du narrateur, caricature de la mère juive envahissante qui ne comprend rien aux besoins réels de son écrivain de fils pour lui répéter en boucle qu’il doit se ranger et épouser une gentille petite femme qui prendra soin de lui.

En somme, si je n’ai pas boudé mon plaisir sur le moment, trop de petits détails ça et là m’empêchent de dire que j’ai réellement aimé ce livre. Et ça m’embête d’autant plus qu’une partie de la résolution me plaisait beaucoup, mais comme ça ne tient pas aussi bien sur tous les aspects, je garde juste l’impression d’un récit bancal. Beaucoup d’effet, et un petit manque de fond. Et pourtant, c’est bête, ça partait bien !

Si vous n’êtes pas du genre à vous poser mille questions après une lecture et si vous avez envie d’un moment de suspense, le roman pourrait peut-être vous plaire. Même si je me dis que lorsque j’ai envie de répondre à un bouquin qui nous balance tant de complexe à la figure : Mais c’est plus compliqué que ça… c’est qu’il y a un petit truc de manqué quelque part.

L’avis de Minimalyks

Le billet de Miss G, au sujet de l’influence de Philip Roth sur Dicker

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7 réflexions au sujet de « La Vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker »

  1. Tes impressions rejoignent les miennes…Moi aussi, je l’ai lu quasi d’une traite tout en réalisant qu’il était assez mal écrit et bourré de clichés…
    Moi aussi, je me suis vraiment étonnée du prix du roman de l’Académie française qui lui a été accordé…

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  2. C’est maintenant un souvenir assez lointain pour moi, mais je retrouve plusieurs de mes réserves. Je l’ai lu avec plaisir mais le dénouement m’avait énormément déçu, comme toi. Et, en effet, je trouvais que Dicker n’arrivait pas à se hisser à la hauteur de ses prétentions littéraires : entre les leçons d’écriture franchement banales et la terrible médiocrité des extraits du roman de Québert (présenté comme un des chefs d’oeuvre de la littérature contemporaine), tout ça tombait à plat.
    Pour finir, je suis d’accord avec le chroniqueur que tu cites au début : ce qui m’a le plus gêné, c’est l’impression d’avoir déjà lu la même chose, en mieux, chez des auteurs américains (Roth en particulier)… C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus surpris de la part de l’Académie : qu’elle couronne un roman si ouvertement pré-formaté. Mais bon, depuis cinq ou six ans je trouve ce prix de moins en moins intéressant.

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  3. Pr. Platypus : C’est vrai que je n’en ai pas parlé mais je n’ai pas du tout apprécié les passages du roman de Québert, qui est pourtant censé être étudié en classe. Pour être validé aussi vite par les institutions, il aurait sans doute fallu quelque chose de plus… de moins… enfin voilà. Et en effet, j’ai tenu à citer l’article qui parle de Roth car je le trouve très intéressant, et c’est un aspect que je ne pouvais pas développer moi-même, n’en ayant jamais lu. Peut-être devrais-je tenter ?

    Petite Balabolka : Merci pour ton commentaire ! D’autres lecteurs m’ont dit la même chose sur Babelio. Je ne sais si c’est le prestige symbolique qu’on accorde au prix qui monte nos exigences, mais il semblerait qu’il y ait une déception finale assez partagée, en somme…

    En vous souhaitant une bonne année (littéraire et autre) à vous deux !

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  4. Je rejoins bien tes réserves, en particulier celle de ce que tu appelles la « trappe » (pour ne pas spoiler). ça casse la crédibilité de l’histoire. Malgré tout ça se lit avec plaisir, mais il en faut quand même plus, à mes yeux, pour mériter des prix aussi prestigieux.

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