Ateliers d'écriture·Les z'envolés·Textes personnels

Les Z’envolés, sixième session : Ersatz

Trois aventuriers se sont mesurés au thème de cette sixième session, qui proposait de travailler autour du mot Ersatz. Deux ont choisi les chemins dangereux et difficiles de la poésie, à leur grand honneur ; quant à moi, j’ai choisi de proposer une petite nouvelle qui livrait une interprétation se voulant un peu décalée du texte.

Je vous propose donc aujourd’hui de découvrir ces trois participations (et peut-être, quelques retardataires à venir) :

Bien vêtu, col blanc, prêt à fondre dans la masse, le personnage de Pierre Didime s’est au fil des années perdu lui-même. Est-ce la vie de famille qui l’a poussé à rentrer dans le rang ? Sa sagesse un peu amère nourrira peut-être le destin d’un prochain extraordinaire…

Sa silhouette est une ombre et sa vie un oubli. Pourtant on ne saurait oublier L’Ombre de Jonas, qui dans un ton tour à tour léger et empreint de mélancolie nous confie le drame d’un artiste qui ne sera qu’en devenir. Demeure le mystère du pourquoi, ébauché, sous-entendu peut-être… ? L’auteur ne nous donne pas la réponse.

Une autre interprétation du thème : un des personnages joue un rôle qu’il ne devrait pas jouer, qu’il n’est pas même habilité à jouer. Le héros, en effet, va se faire dire la bonne aventure, mais qui est donc cette pseudo-voyante qu’il s’est choisi ? Le résultat est-il forcément décevant, lorsque que les gens ne sont pas ce qu’on aurait voulu qu’ils soient ? Pas sûr… Le thème y est bien moins central que chez les deux autres participants, mais j’espère qu’il apparaît tout de même en filigrane – c’est en tout cas ce que j’ai essayé de faire.

Dans tous les cas, l’ersatz, dans les trois textes, renvoie en creux à un idéal non atteint. Destin rêvé, aspirations jamais réalisées ou encore clichés auxquels on aurait voulu croire vrais, parce qu’ainsi c’est plus facile, parler d’ersatz reviendrait-il alors à nous faire miroiter des éclats de rêve, parfois un peu abîmés par la vie ?

Rendez-vous demain pour découvrir le prochain sujet de l’atelier !


Mauvaise fortune, bon coeur

par Alphonsine

 

Fortune bon coeur

Aujourd’hui, je me suis fait dire la bonne aventure sur une aire d’autoroute. Dit comme ça, ça peut paraître idiot, peut-être même un peu absurde – et c’est bien ce qu’il faut pour commencer une histoire… mais sur le moment, ça s’est présenté tout seul, comme la suite naturelle et incontestable de toutes les bizarreries qui m’étaient déjà arrivées. Faut dire que j’ai jamais été chanceux, dans la vie.

Cela a commencé tôt. J’ai eu beau déployer toutes les stratégies possibles, user de toutes mes facultés, de toutes mes analyses, moi qui étais pourtant censé être plus intelligent que la moyenne… c’était toujours moi, pourtant, que la maîtresse surprenait à comploter dans son dos, et je me retrouvais à copier des lignes et des lignes de dictionnaire, à n’en plus finir, au lieu de jouer dans la cour. Les autres, qui n’étaient pas si bêtes, ont vite trouvé le filon : bien vite je ne me suis plus seulement fait prendre pour les bêtises dont j’étais coupable, mais aussi pour celles dont j’étais innocent. J’avais beau rester là, immobile, pris dans la contemplation bête et méchante des lignes bleues et rouges de mon cahier, jusqu’à en avoir le vertige, parfois la nausée… c’était moi qu’on accusait. On peut penser que ce n’était là qu’une malchance passagère ou le résultat d’une ignorance ou d’une inhabileté récurrente. Peut-être n’étais-je plus intelligent qu’aux yeux des adultes et que le code subtil des manigances de cour de récréation me dépassait totalement.  C’est possible, je ne dis pas non… Mais cela a continué.

J’ai vécu dans plein d’endroits différents, au cours de mon existence, et tous, sans exception, ont connu un incident mystérieux, dangereux, et pas toujours expliqué. La première maison s’est affaissée après un dégât des eaux dans notre cave – je me souviens des bottes en caoutchouc qu’on m’avait forcé à porter et qui, horreur ! étaient roses fluo, parce que c’étaient celles de la voisine. La deuxième maison est partie en fumée : une ventilation déficiente avait causé un incendie. Vous savez, c’est quelque chose de très fréquent, avait dit à ma mère le chef des pompiers. Sans doute croyait-il la rassurer mais, depuis, elle traîne une étrange phobie des plaques de ventilation, comme un rhume qu’on n’arrive jamais à soigner. Mon premier appartement – le deuxième aussi – ont été ravagés par les moisissures. Cela aussi, c’était fréquent, mais c’est à ce moment-là qu’on m’a diagnostiqué de graves allergies, et les crises se multipliaient dès que j’avais la folle audace de vouloir approcher de mes murs. Par chance, j’ai trouvé le moyen de déménager rapidement. Mes cartons à peine posés, mon nouvel appartement se trouvait cambriolé. Je n’avais évidemment pas eu le temps de changer d’assurance. La porte éventrée m’a accueilli u soir avec le sourire, et mes affaires sens dessus-dessous jonchaient le sol. C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai compris que j’étais abonné aux emmerdes.

J’ai déjà pensé à fuir, fuguer de ma propre vie, prendre mes cliques et mes claques… m’inventer un nom, partir dans un autre pays. J’étais prêt à sacrifier beaucoup de choses au prix de ma tranquillité présumée. J’ai changé trois fois de ville, perdu de vue un nombre incalculable d’amis. Après tout, c’était peut-être l’un d’eux qui me portait malheur. Je me suis imposé des règles de vie draconiennes pour ne surtout plus perdre mes clés ou devoir refaire mes papiers pour la dixième fois. Rien n’a réellement marché.

Alors aujourd’hui, quand j’ai vu cette vieille femme qui traversait devant la station-service, avec son foulard à sequins noué autour de la tête, ses anneaux d’or aux oreilles, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai tendu la main et je l’ai suppliée de m’aider. Elle m’a lancé un regard surpris, presque blessé d’abord, comme si j’avais rompu je ne sais quel pacte tacite en m’adressant à elle. Peut-être même que, par mon geste, je lui avais servi une caricature malvenue de mendicité plaignante, qu’elle avait possiblement pris pour elle… Elle m’a repoussé sans un mot. J’ai insisté. Qu’elle se foute de moi, qu’elle m’arnaque si elle veut, qu’elle me dise même le premier truc qui lui passerait par la tête : il fallait que cette femme me sauve. Devant mon insistance, elle a cherché quelque chose ou quelqu’un du regard, a grommelé dans une langue que je ne comprenais pas et puis nos regards se sont réellement croisés, pour la première fois. Alors quelque chose a changé. Peut-être qu’elle a compris que je ne lui voulais pas de mal ou que j’étais sérieux. Peut-être même que je lui ai fait pitié, avec mon air de paumé du désespoir. Elle m’a soudain tiré par le bras et m’a emmené dans une voiture noire garée un peu en retrait. Je l’ai suivi sans broncher. J’avais eu ce que je voulais.

L’intérieur de la voiture était une sorte de bazar désorganisé, maison roulante ou château ambulant sans commodités ni logique. Une croix pendait au rétroviseur, et semblait envoyer des signes cryptiques à d’autres breloques qui restaient immobiles et silencieuses, fixées par un système compliqué au-dessus de la plage arrière. Un masque vénitien, posé parmi des sacs de vêtements, me faisait la grimace.

– Qu’est-ce que tu veux, alors ? Je t’écoute, qu’elle fait, d’une voix grinçante.

J’ai cru sentir un relent d’alcool bon marché, mais je n’ai pas relevé. Il y avait plus important. Et, sans pouvoir lui expliquer pourquoi j’avais fait appel à elle maintenant, je lui dis tout. Que j’ai la poisse, la guigne, la scoumoune comme on dit, que je me sens comme un naufragé dans ma propre vie, que quoi je fasse, ça capote et m’explose dans les mains, que j’en peux plus, que le mauvais sort m’a visiblement trouvé et me lâche pas, que je suis peut-être bien maudit, on ne sait jamais avec ces choses-là et qu’il faut pas que vous rigoliez, Madame, c’est du sérieux, je suis au bout du rouleau, j’en peux plus. La dame soupire et ôte son foulard d’un geste las. Elle gratte de longues boucles grises, inégales, aplaties par la saleté. Soudain, je me rends compte qu’elle a l’air plus misérable que moi. Gêné, je fixe le tissu à damiers du siège auto, la pelisse jetée en travers de la banquette arrière, qui sent le castor en rut, et j’ai envie d’ouvrir la porte et de fuir loin, très loin, mais elle reprend la parole, dans un accent bizarre, où les mots se bousculent les uns contre les autres, comme s’ils arrivaient trop vite pour qu’elle puisse les discipliner.

– Et qu’est-ce tu veux que j’y fasse, moi, là-dedans ?

Je me retrouve con, à pas savoir quoi lui répondre. C’est vrai que dans les films, dans les livres, les dames dans son genre, elles vous proposent d’elles-mêmes de vous tirer les cartes. Bien sûr, cela se fait de moins en moins, mais elle était assez vieille, elle me semblait avoir tous les… attributs. Fort de ce principe, je suis allé lui demander à elle, sans même savoir si elle s’y connaissait.

– Vous… disons que…

J’allais tout de même pas pouvoir lui expliquer ça… Je reprends, en pesant mes mots :

– J’espérais… sans vous insulter, Madame… Vous connaissez la divination, les cartes, les lignes de la main et tout ?

Ses yeux ronds me répondent encore mieux que son silence. Je m’accroche tout de même à mon argumentation, avec l’idée folle que si j’arrivais jusqu’au bout, ça allait marcher.

– Vous comprenez… si c’est pas un sort, ou que je suis pas désenvoûtable… Je me disais que j’aimerais bien, au moins, être prévenu. Pour me préparer psychologiquement, savoir un peu ce qui va se passer… parce que c’est plus possible, vous voyez ? A chaque fois, je me crois tiré d’affaire, je me détends, je veux souffler un peu… et la prochaine merde qui me tombe dessus, j’ai pas d’armes, je suis pas prêt… et je ne me repose pas, je suis fatiguée… ça s’arrête jamais, vous comprenez ? Jamais assez longtemps… Alors je voulais savoir… si c’était bientôt fini.

Elle me toise comme si j’étais le dernier des demeurés.

– Tout ce que j’peux dire, c’est qu’t’es pas au bout de ta peine, toi. Et pas besoin d’être une voyante pour ça.

Je suis sur le point d’entendre enfin la réponse que j’attends et que je crains depuis toujours. Je m’accroche à la portière, plein d’espoir, comme si on allait entamer un dangereux virage.

– Pourquoi vous dites ça, Madame ?

Et là, je sais pas si c’est parce que je l’ai prise pour ce qu’elle n’est pas et que l’illusion ne l’amuse plus, parce que je l’ai offensée d’une manière ou d’une autre ou parce qu’elle a trouvé futiles mes drames réguliers – peut-être un peu tout ça à la fois – mais elle éclate.

– Parce que t’es pas plus maudit que moi, ducon. T’as moins d’chance que les autres, tu dis ? T’as pas eu des moments de répit, peut-être ?

– Si, mais c’est jamais longtemps, tout m’échappe aussitôt, et…

– Ah, parce que c’est pas comme ça pour les autres, peut-être ? Tu crois que les choses elles restent, toujours pareilles, stables ? Tu crois pas que si c’était le cas, je serais dans cette caisse pourrie avec mes fringues pas lavées à l’arrière ?

Je m’excuse, reconnais avoir exagéré, bredouille des trucs pas clairs sur les degrés de souffrance et de détresse. Elle m’interrompt.

– C’est pas ça que je te dis, gamin. Ce que je vois, c’est que tu vis dans la peur et que tu t’attaches à des trucs qui existent que dans ta tête. Tu relies tout ça comme une seule histoire, mais c’est n’importe quoi, tout ça. Alors encore heureux que ça t’échappe ! Et tu sais quoi ?

Je secoue la tête, piteusement, en essayant de recoller les idées entre elles.

– C’est que cette tranquillité, c’est c’que tu veux le plus au monde. Et ce que tu désires le plus, ça t’échappera toujours. En faisant une fixette sur ça, tu te condamnes à le chercher toujours, et à passer à côté de ce qui est là, sous ton nez, et que t’aurais pu voir si tu menais pas ta putain de vie dans la peur.

A l’entente de ces derniers mots, je frissonne comme s’ils avaient été ceux d’un vieux sage, et non d’une vieille clodo rencontrée sur une aire d’autoroute. Une idée me vient.

– Et vous me dites que c’est pas une malédiction, ça… ?

Elle ricane en triturant son foulard.

– Si tu veux, que c’en est une. Mais t’y peux rien. C’est le malheur des hommes, parce qu’ils sont nés avec des désirs trop grands pour eux. J’en connais qui courent toute leur vie après l’horizon en croyant pouvoir l’attraper un jour. Et le pire de ça, c’est qu’il faut pas forcément leur dire, parce qu’ils se flingueraient si tu leur enlevais ça. Moi, j’aurais préféré croire que la Terre elle est plate, et que le monde il a une fin, tu vois.

Elle se tourne vers moi et contrefaisant mon air de tout à l’heure :

– Ma leçon, elle vaut toutes les « bonne aventure » du monde. Donne-moi quelque chose.

J’ai envie de protester, mais je sens un rien de menace au creux de sa voix, et je l’imagine, romanesque, vieille mais robuste encore, une lame cachée sous ses jupons en cas de refus. Je lui donne le billet de cinq et les deux-trois pièces qui traînaient au fond de mon portefeuille, hausse les épaules quand elle fait « C’est tout ? » et j’ouvre la portière. J’ai l’impression que l’air du dehors me réveille d’une longue torpeur. Elle me retient par la manche de mon pull.

– J’ai assez bien joué le rôle de la vieille gitane pour toi, non ?

Elle rigole et je détourne le regard. Mes joues chauffent comme lorsque la maîtresse révélait mes plans foireux, autrefois. Je sors de la voiture, je m’éloigne à grandes enjambées. J’ai besoin de respirer. Dans le froid, avec le bruit des voitures qui passent à grande vitesse pas très loin, je me calme au fur et à mesure. Je repense aux amis que je n’ai pas gardés, de peur de les contaminer et surtout de peur qu’ils ne m’aient contaminés. A tout ce que je n’ai pas fait ou entrepris parce que je n’allais pas y arriver de toute façon, parce qu’il fallait avoir au moins un peu de chance pour ça. J’ai pris ma voiture et j’ai repris la route. Je suis parti loin, et au hasard. Comme chassée par les paroles de la vieille, la malédiction me semblait levée. Où que j’atterrisse, il y aurait bien quelque chose, une place quelque part, une chambre de libre ou un café encore ouvert.

Fallait juste ne pas avoir peur de tenter le diable.

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