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[H] Le Chagrin des vivants d’Anna Hope

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J’ai l’impression que je suis sur la même longueur d’ondes que les choix éditoriaux de Gallimard en terme de traduction. Le Chagrin des vivants est le troisième ouvrage « Du monde entier » Gallimard que je lis et chronique, et c’est troisième coup de coeur. D’abord Deux amantes au Caméléon de Francine Prose ; puis D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson… et maintenant Le Chagrin des vivants.

Ce qui marque en premier lieu, à la fin de la lecture de ce roman, c’est l’efficacité et l’ingéniosité de sa construction. Nous sommes en 1921, à Londres, et le souvenir de la guerre est encore palpable. Si la majorité des britanniques veut simplement se remettre à vivre, peut-être même oublier, les cicatrices sont partout apparentes : deuils mal refermés, non-dits et colère qui vous étouffent ou encore anciens combattants et blessés de guerre dont on ne sait pas toujours quoi faire. Le Chagrin des vivants se passe pendant cinq jours, du choix d’un corps sur les champs de bataille de France jusqu’à la grande cérémonie du soldat inconnu qui a lieu le 11 novembre 1920. Cet événement, au fur et à mesure qu’il approche, joue le rôle de révélateur pour trois héroïnes d’horizons très différents.

Evelyn est issue d’une famille plutôt aisée. Rongée par la colère devant ce conflit qui lui prend son fiancé et devant lequel elle se sent impuissante, elle s’engage en usine pour fabriquer des obus, tombe malade, s’y blesse. Deux ans plus tard, toute sa famille l’enjoint d’aller de l’avant, trouver quelqu’un dans sa vie, cesser de broyer du noir, mais sa colère rentrée la brûle à petit feu. Hettie est une danseuse du Palais : des hommes payent quelques pences pour danser avec elle dans ce lieu d’amusement populaire. La guerre a laissé quelques marques dans sa vie : son frère est un ancien combattant qui ne fait plus rien de sa vie ; elle croise régulièrement des ex-soldats malhabiles, parfois mutilés, qui viennent louer des femmes avec qui danser : et il y a cet homme bizarre, rencontré en boîte de nuit, qui fait semblant de la prendre pour une anarchiste. Mais Hettie, c’est aussi et avant tout la jeunesse insouciante, qui se lance à corps perdu dans les années folles, et voudrait tant voir le souvenir de la guerre s’éloigner, comme si tout cela n’avait jamais eu lieu. Ada, c’est peut-être tout le contraire. Elle a perdu son fils à la guerre, et elle est hantée, malgré elle par son souvenir, croyant l’apercevoir dans la rue ou dans la maison. Le fantôme devient de plus en plus présent, s’interposant toujours plus entre elle et son mari. Autour de ces trois femmes, de nombreux personnages secondaires, qui tous joueront un rôle comme autant de rouages – et sans pour autant que le passé, l’humanité ou les aspirations de chaque personnage ne disparaisse derrière sa fonction narrative. C’est bien ficelé, tout finit par s’imbriquer, et le destin de ces trois profils disparates nous apparaît finalement intrinsèquement lié. Sans qu’aucune de ces trois femmes ne se croisent. C’est là un des tours de force du Chagrin des vivants : choisir trois personnages comme pris au hasard dans toute la masse des londoniens, volontairement assez représentatifs de l’expérience de l’arrière pendant la première Guerre Mondiale, mais construire assez bien le roman pour faire oublier le possible arbitraire de ce choix.

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Roman très documenté (l’auteur se fend d’ailleurs d’une petite bibliographie à la fin), Le Chagrin des vivants a le mérite de faire oublier la rigueur de ses recherches historiques par une écriture de la sensation, qui met volontairement l’accent sur les odeurs, les goûts et le toucher autant que sur le visuel, souvent privilégié. Cela donne un roman vivant, qui ne fleure jamais la naphtaline, et dont le découpage, très dynamique, modernise sans cesse le propos.

Car si le roman s’attaque à un sujet difficile, il est facile, et même naturel, pour le lecteur d’en réactualiser le propos. En parlant de cette grande cicatrice connue par le Royaume-Uni, et de la difficulté spécifique du deuil de tous ces soldats dont le corps n’a jamais été ramené, Le Chagrin des vivants interroge bien plus généralement la question du deuil et de la résilience. Tout en faisant la lumière sur une époque finalement peu connue : Anna Hope, avec ce roman, lève doucement le voile de perles, d’alcool et de rires des années folles.

Je remercie Babelio et les éditions Gallimard pour cette lecture « Masse critique » et pour la rencontre organisée avec l’auteur, Anna Hope, et sa traductrice, Elodie Leplat (dont je salue le travail). Les réponses de l’auteur ont été très instructives tant pour la lectrice que pour l’aspirant écrivain que je suis.

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2 réflexions au sujet de « [H] Le Chagrin des vivants d’Anna Hope »

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