Digressions

Les Z’envolés, septième session : les textes

Pour cette septième session, cinq textes très différents, qui interrogent chacun à sa façon notre rapport au passé. Je dois avouer, tout à fait égoïstement, que je suis très contente des différentes directions qui ont été proposées. Après un petit rappel du sujet pour les oublieux, les voici :

Trois nouvelles, un dialogue et une poésie en vers libres : le thème a été traité par différentes formes et procédés. J’ai envie, avant de faire un petit bilan général, de rapprocher certains textes les uns des autres.

Le texte d’Al Prazolam et celui de Frédéric Leblog

En les lisant coup sur coup, et malgré de grandes disparités de style ou de choix de ton, ces deux textes me semblent traiter de ces tris difficiles et pourtant nécessaires que l’on doit faire face à la mort. On ne fait pas de retraite sans caser les vieux me semble avoir une dominante plus cinglante, tandis qu’Astrid aurait plutôt une dominante mélancolique, mais ne seraient-pas deux faces d’un même phénomène ? L’un des textes est après tout décrit du point de vue du vieil homme, tandis que l’autre est du point de vue de son fils.

Le texte de Valérie Musset et le mien

Rapprochement facile, puisque nous avons toutes les deux traité d’une rupture, et du délaissé se confiant à un ami proche. Ledit ami ne lésine pas sur les conseils, enjoignant le pauvre André à se remettre de ses émotions… pour une conclusion assez ironique dans les deux cas. Le dialogue de Valérie Musset est sans doute plus amusant là où le mien se veut plus songeur, mais j’ai l’impression qu’on a écrit un peu dans le même esprit, pour des résultats pourtant très différents.

Le texte de Gayane Paquetin, celui d’Orchidoclaste et celui de Valérie Musset

Une forme en apparence légère qui recouvre pourtant un travail de la langue et un ton apparemment léger pour traiter des choses graves m’ont semblé lier ces trois textes pourtant très différents. A contrario, dans le cas d’Orchidoclaste, le souvenir agréable du passé vient contrebalancer l’expérience déplaisante (mais si drôlement déplaisante !) du présent.

Le texte de Gayane Pacquetin et le mien

Enfin, j’ai cru voir quelques échos entre le texte de Gayane Paquetin et le mien, notamment dans le fait que le narrateur se laisse bercer par les conseils incessants de l’autre (Albert ou Jean). Plus que ça, dans les deux cas, à la fin du texte, vient le constat ironique que ce ne sont apparemment que des mots, et que les conseils ne sont peut-être même pas si bien suivis par leur prescripteur. Amusement ou admiration, c’est le rapport entre les deux personnages qui est interrogé.

Plus généralement…

Nous avons plusieurs personnages qui semblent avoir un problème à régler avec leur passé (j’exclue l’André de Gayane Paquetin, qui, de façon originale, a l’air d’assez bien vivre le sien ; ce sont plutôt les conseils intempestifs d’Albert qui semblent le gêner !). Par l’intermédiaire du passé, nous sommes quatre à avoir choisi de traiter le thème de la mort et/ou du départ. Que le personnage soit responsable complètement (Valérie Musset), en partie (Alphonsine) ou pas du tout (Frédéric Leblog, Al Prazolam), il doit faire face à une absence, qu’il lui appartient de gérer. Cela passe, selon les textes, par une table rase ou un classement méthodique des traces de l’expérience vécue.

Mais il y a quelque chose d’autre qui connecte ces cinq participations à mon sens : la phrase proposée à l’écriture comportait un conseil, et cela nous a tous menés à nous interroger sur les rapport entre le personnage sollicitant ou recevant ledit conseil (qu’il s’appelle André, Arsène ou n’ait pas de nom connu) et celui qui lui prodigue. S’en dégagent plusieurs figures d’autorité plus ou moins remises en question : le père disparu, chez Alprazolam ; la mystérieuse Astrid, dont l’absence de motivation connue empêche Arsène de dormir ; et la figure de l’ami, qui peut tour à tour être le traître, un ridicule dont on se moque, ou même une personne qu’on admire mais dans l’ombre de laquelle on se cache.

Bien sûr, si vous voyez d’autres connexions qui vous semblent pertinentes ou si vous souhaitez discuter ma lecture de ces textes, toute personnelle, je suis toute ouïe. Et si ce n’est pas déjà fait, je vous invite à aller découvrir les cinq textes produits pour cette session !


 

« On ne fait de retraite sans caser les vieux »

La phrase idiote tournait dans ma tête comme une rengaine. En l’occurrence, elle était totalement inappropriée. Mais c’était tout à fait le genre de phrase dont mon père était capable.

Il allait avoir 77 ans et était parti aussi dignement que peut le faire un cancéreux en phase terminale. J’avais bien tenté de le convaincre de faire autrement, mais je savais aussi que c’était peine perdue.

Mon père était d’origine « terrienne ». Fils de la campagne. Il avait choisi la pâtisserie comme tremplin afin de prendre son indépendance et monter sur la capitale. Mis à part quelques détails concernant sa rencontre avec ma mère, c’est à peu près tout ce que je savais de lui. Ça et son goût pour les jeux de mots qui lui venait de l’almanach Vermot.

Et me voilà donc dans sa dernière demeure, un lieu pour moi pratiquement inconnu parce que j’avais déjà quitté le cocon familial quand mes parents s’y étaient installés. Une maison que je connais mais dont je ne sais rien. Un lieu familier mais qui n’éveille pour moi aucune histoire.

Ma mère était partie pour quelques temps chez une amie. Le temps d’accuser le choc et d’apprendre à apprivoiser l’absence. Elle m’avait donc confié la lourde de tâche de préparer son retour. Faire du tri, ranger des choses, en débarrasser d’autres, et retapisser la chambre – ton père ne pouvait plus, tu comprends – qui en avait bien besoin. Mais par quoi commencer ?

Comme je me sentais mal à l’aise à l’idée de jouer les cambrioleurs dans la maison de mes propres parents, c’est par l’atelier de bricolage de mon père que j’ai décidé de commencer mon œuvre. La « cabane », comme il l’appelait, était une petite maison en pierres et aux fenêtres étroites. Même en plein jour, il était préférable d’y allumer la lumière pour voir où l’on posait les pieds. Heureusement qu’il n’y avait pas de désordre. Sur l’établi, il y avait seulement quelques travaux inachevés. Des pièces mystérieuses dont j’ignorais la provenance, les défauts, et les manœuvres prévues pour leurs usages futurs. Sur une étagère, il y avait les graines et les plants. En bon citadin, je n’avais pas la moindre idée de ce qui poussait là. Par contre, les enveloppes contenant les graines étaient soigneusement marquées : « courgette », « citrouille », « aubergine », « cœur de boeuf », etc. Connaissant les talents inexistants de ma mère pour s’occuper d’un potager, il m’a semblé que ces choses là pouvaient être débarrassées. C’est ainsi, en soulevant la cagette où était rangé les enveloppes, que j’ai trouvé les cahiers.

Leurs pages jaunies attestaient leur ancienneté. J’ai commencé ma découverte par le dernier de la pile qui, comme je l’ai soupçonné, s’est avéré le plus ancien. J’y ai lu sa période d’apprentissage en pâtisserie, son service militaire (avec quelques textes de chansons de l’époque, des dessins maladroits, et des anecdotes personnelles), et les premiers jours de sa rencontre avec ma mère.

Dans un autre cahier, je me suis vu naître à travers ses yeux. J’ai lu ses doutes et ceux de ma famille. J’ai lu des coups bas et des petites lâchetés qu’il a bien vus mais jamais relevé.

Puis j’ai lu enfin, dans le premier cahier, ses craintes et ses angoisses avec la mort qui approchait et la maladie qui progressait.

C’est à ce moment là que j’ai songé à ces mots, venus de je ne sais quel souvenir ou lecture :

Faites comme moi, André, faites des liasses avec le passé – ça ne change rien – cela désencombre un peu les tiroirs.

Mon père était mon père. Rien ne pouvait changer cela. Pas même toutes ces histoires qu’il gardait pour lui-même. J’ai tout mis dans le tas des encombrants et j’ai continué mon œuvre.


Le Meilleur ami

Elle s’appelait Nina – et peu importe, j’imagine, comment elle s’appelait. Elle venait de sortir de ma vie, en laissant portes et fenêtres grandes ouvertes, et des lettres à moitié déchirées sur le bureau. Beaucoup se contentent de les reprendre, les lettres, soucieuses qu’elles sont de ne pas laisser de trace, ou de ne pas donner prise, mais Nina se voulait différente. Ce qui comptait, pour elle, c’était au contraire de laisser une empreinte, aussi profonde que possible, de marquer les esprits. Tout plutôt qu’on l’oublie. Dès qu’elle était partie, j’avais saisi le téléphone, discipliné ma voix lorsque celle, fraîche et douce, de l’opératrice avait résonné, pour demander que l’on me passe la maison de Montigny-Ringouët. Dès que j’ai entendu la voix de Jean, déformée par la tonalité, je lui ai annoncé la nouvelle. Je n’ai même pas eu besoin de lui demander de venir, comme je craignais de le faire. Il a accouru aussi vite qu’il a pu. Jean est un chouette gars.

Lorsque je lui ai ouvert, à peine une heure plus tard, il m’a tendu veste et chapeau d’un geste assuré, et s’est avancé dans l’appartement comme s’il avait été chez lui. La première fois que je l’ai rencontré, il dégageait déjà quelque chose de cette folle assurance. Je le vois encore, son feutre à la main, sa canne coincée entre ses longs doigts, hocher la tête devant son librairie et futur éditeur, l’air d’un maître commandant son valet. J’étais, moi, connu, déjà édité par le bonhomme… lui n’était rien, encore, mais je me souviens qu’en les voyant, j’avais baissé la tête, fait un pas en arrière comme si j’avais craint de déranger celui qui, par son attitude seule, me semblait bien meilleur écrivain que moi. Et le pire, c’est qu’aujourd’hui encore, je crains bien d’avoir eu raison…

– Alors mon pauvre André, qu’est-ce qui se passe ?

Je cherche mes mots, il ne m’en laisse pas le temps. Il a lu quelque chose dans mon regard, avec la force d’intuition qui le caractérise, et pose une main fraternelle sur mon épaule.

– Viens, assieds-toi. Je fais du thé.

Et tandis que je le vois s’affairer maladroitement avec les tasses, la théière, la bouilloire, qu’il remplit et amène à la cuisine… je finis par lui dire, tout bêtement :

– Ça y est, elle est partie.

C’est moi ou il se met à sourire ?

– C’est bien, finit-il par répondre. Tu savais que cela finirait par arriver, non ?

Je ne suis pas très convaincu. Toutefois il ne me laisse pas le temps de protester, ni même de réfléchir. Difficile de lui en tenir rigueur : n’est-ce pas pour faire taire ma voix intérieure que je l’ai appelé ? Il est le seul à parler assez pour ça.

– Moi, pour tout dire, je suis content, soulagé. Ne t’énerve pas, André, laisse-moi te dire pourquoi.

La bouilloire siffle doucement – il la prend et, je ne sais pas comment il fait son compte, mais il s’y brûle les doigts. Il laisse échapper un juron, je veux me lever, il m’arrête d’un geste. Reprend, plus lentement, et verse l’eau bouillante dans deux tasses. Mon cœur se serre lorsque je vois qu’il me tend la tasse crise. C’est celle qu’elle utilisait toujours. Jean s’installe en face de moi, et reprend là où il s’était arrêté.

–  Oui, je suis content. Elle te bouffait, André, pardonne-moi l’expression. Vos disputes… tu n’en pouvais plus, et pour tout te dire, nous non plus. Surtout, et c’est le plus grave, tu le sais, elle t’empêchait de travailler. Ne te récrie pas, c’est vrai. Alors moi – Lucien aussi est de mon avis, si tu veux savoir – bref, je pense que c’est une bonne chose. Tu vas pouvoir te remettre à ton roman. Ça fait combien de temps que tu n’y as pas touché ?

– Arrête. Comme si c’était le moment !

–  Justement, c’est le moment. Et fais bien attention, André.

Il pointe sur moi un doigt accusateur et, bien que soutenant son regard, je me tasse imperceptiblement dans mon fauteuil.

– Prends bien garde, car elle va revenir.

– Tu crois ?

Je rougis jusqu’aux oreilles, de m’être ainsi trahi. Il me jette un regard consterné.

–  Oui, je crois. La connaissant, elle va simplement attendre que tu l’aies un peu oubliée, que tu te sois un peu consolé. Que tu te sois remis à ton roman qui traîne, ou à tout autre projet… Alors là, tu ne te morfondras plus assez à son goût, ce sera inadmissible pour elle. Un soir, dring ! Elle va sonner chez toi, l’air pur de toute intention, la bouche comme une fleur, et puis elle va te proposer de « réessayer ». Et tu sais ce que ça voudra dire… Vire-moi ce sourire crétin, André ! C’est sérieux. Vous aurez… quoi ? Une ou deux semaines de folle passion, puis ce sera les disputes, les complications pour rien. Tu nous retrouveras le soir avec des valises sous les yeux, pas parce que t’auras écrit pendant des heures, juste parce que vous vous serez engueulés. Et tu auras seulement passé trop de temps à peser tes mots pour elle, au lieu de les peser pour ton œuvre. Quand elle en aura assez de tout ça – car ça la fatigue aussi, faut pas croire – bah, elle te laissera tout aussi exsangue que maintenant, et il faudra tout recommencer.

Il déboutonne sa manchette, remonte négligemment sa chemise au niveau du coude, et attrape un paquet de cigarettes.

– Tu en veux une ?

Pour toute réponse, j’avance le cendrier sur la table, pour qu’il soit à égale distance entre nous deux, puis je tends la main. Nos deux briquets s’enclenchent presque au même moment. Je respire. Dans le silence, ponctué du discret bruissement de la cigarette qui se consume et des bouffées que l’on souffle, ses mots tintent doucement. Je suis noyé par sa voix, sa diction rapide, ses gestes qui, sans peut-être même le vouloir, m’indiquent quoi faire. Une mouette dehors gueule toute la tristesse du monde. Je tente, timide :

– On se croirait à la mer, tu as vu ?

Il jette un œil sur les toits d’ardoise qui s’étalent à perte de vue. Et d’autorité, il rectifie le cap.

– Faut que tu me promettes un truc, André.

– Quoi donc ?

Je me sens un peu méfiant. Lui formule sa requête, avec une gravité que je ne lui connais pas.

– Quoiqu’il arrive, André, quoiqu’elle te dise, ne la reprends pas.

Je tire sur la cigarette qu’il m’a tendue. Elle est toute fine, trop fine dans mes gros doigts. J’ai juste l’air d’un idiot qui fume les cigarettes de sa maîtresse partie en claquant la porte. Et ça tombe bien, parce que c’est exactement ce que je suis. Je réponds avec amertume :

– Et pourquoi ça, elle t’intéresse ?

Le rictus qui se dessine sur ses lèvres me ferait presque craindre sa réponse. Je me dis que, fâché, il a sans doute la ressource de devenir sacrément méchant.

– Non. Mais elle t’a rendu malheureux. Et nous on n’aime pas ça.

– Nous… ?

– Lucien non plus. Mais moi, je suis plus en colère que lui. Lui, il estime qu’il a déjà fait ce qu’il a pu.

Nous échangeons un ricanement complice. Lucien avait tout mis en œuvre, il y a quelques mois, pour me « guérir » de Nina. Il en avait même tiré quelques nouvelles qui étaient parues dans des revues littéraires de second ordre. Toujours la même histoire d’un pauvre gars sucé jusqu’à la moelle par une stryge, une vampiresse nouveau style, ou encore, pour aller au plus simple, par une garçonne au caractère trop bien trempé. Il m’avait même offert, en désespoir de cause, une édition illustrée de Carmen, où la fatale amoureuse lui ressemblait trait pour trait selon lui. Jean se cale dans le fauteuil, lançant visiblement une perche qu’il m’aurait fallu saisir :

– Cela dit, il n’a pas tout à fait tort, Lucien. Il s’est trompé sur la manière, c’est tout.

Je ne relève pas, je pense à autre chose. J’essaie de me remémorer les gravures de Carmen. À l’époque, je n’avais pas vu la ressemblance. J’ai envie, tout d’un coup, d’aller vérifier.

–  André, où tu vas ?

Je me suis levé, je feuillète l’édition, avide. Je ne sais plus si je veux simplement vérifier si la ressemblance m’apparaît à présent, ou si j’espère la voir, parce que je commence à comprendre qu’elle est partie, et que j’ai envie de l’avoir, juste une minute, une minute avant de me remettre, de l’avoir là, gravée, entre mes mains. Jean me suit, les cendres de sa cigarette formant un sillon sur le tapis. Là, ses yeux se posent sur mon bureau où gît la correspondance saccagée.

– André, qu’est-ce que c’est que ça ?

Je réponds à contrecœur.

– Oh, ça…

– Ce sont ses lettres, n’est-ce pas ?

Je hoche la tête.

– Fais attention, tu écrases ta cigarette, me fait-il remarquer.

Je m’en fous :

– Je sais ce que tu vas me dire, Jean. Et je ne peux pas. Ça a été une part de ma vie, un moment, tu comprends ? Je sais qu’il est attendu qu’on le fasse. Faudrait que j’allume la cheminée, que je foute tout ça au feu, avec tes cigarettes, mon whisky, et puis oublier, hein, tout oublier, tourner la page, faire sa vie ? C’est ça que tu vas me dire, non ?

Il me prend la cigarette des mains, m’amène avec lenteur vers le salon. Il l’y dépose doucement dans le cendrier. Je continue, d’un ton qui perd peu à peu sa violence.

– Eh bien, je ne peux pas. Je ne sais pas oublier. J’ai beau essayer…

Il fronce légèrement les sourcils.

–  Tu sais, André, c’est justement de ça dont je voulais te parler. Avant que tu ne coures dans tes livres comme un fou.

Il prend une profonde inspiration. J’ai envie de le contredire, avant même qu’il ne commence, mais je sais aussi que s’il se lance dans une de ses grandes tirades, je pourrai me perdre, m’oublier dans ses discours, et croire un instant qu’ils peuvent s’appliquer à moi. Alors je me relâche, et j’écoute.

– Nous autres, qui faisons profession d’écrire, nous ne fonctionnons pas toujours comme il faudrait. À quelqu’un d’autre, bien sûr, j’aurais dit de tout brûler, de tout détruire – aurais-je bien fait, d’ailleurs ? Je ne sais pas. Mais ce n’est pas comme ça que je procède, et je pense que pour toi aussi, une toute autre méthode s’impose … Tu vois mon bureau, chez moi ? La bibliothèque, à côté ?

Il s’arrête, me guette du regard. Je fais mine de réfléchir un instant, j’acquiesce rapidement. J’ai juste envie qu’il continue à parler.

– À gauche, sur la plus haute étagère… tu vois ? Tu sais ce que c’est ? Ce sont des cahiers tout pleins de ces choses-là. Avant, j’avais un tiroir, dans le bureau – le plus grand. J’y foutais en vrac toutes les traces, tous les témoignages de ce que j’avais pu vivre. Ça allait du ticket de spectacle à la lettre de rupture… Des rubans, une broche oubliée, les notes griffonnées de Suzanne sur mes brouillons… Il y avait tout. C’était entassé sans suite. Parfois, quand je faisais un grand rangement, je ratissais l’appartement, j’y prenais tout ce que je voulais voir disparaître, tout ce que j’aurais aimé oublier… et je le foutais dans le tiroir. La chronologie était assez bien figurée par l’entassement, au fil des mois, voire des années. De temps en temps, j’avais le malheur de l’ouvrir, ce tiroir. Il y a des jours, comme ça, où t’as envie d’être mélancolique, et où tu te plonges à corps perdu dans ces vieux trucs que tu ne devrais pas regarder, hein… ? T’es bien parti pour des jours comme ça, là.

– Je te remercie !

– Ose me dire que j’ai pas raison ! Eh bah, ce tiroir… C’était une bonne méthode, mais j’ai fini par plus avoir de place. Ça débordait de partout, il fermait mal. Dès que je m’asseyais pour travailler, les feuillets qui dépassaient me rappelaient mes problèmes et mes vieilles histoires. Alors un après-midi de déprime – c’était un dimanche je crois, je déprime toujours les dimanches – j’en ai eu marre, j’ai tout pris…

– Et tu as tout jeté ?

– Jamais, qu’est-ce que tu crois ! J’ai classé. Collé dans des cahiers, j’ai tout classé – rangé par ordre chronologique et couleur sentimentale. Qu’importe que j’aie souffert, André, si je peux un jour en tirer quelque chose. Et maintenant…

Il désigne le fond de la pièce comme si sa propre bibliothèque y trônait.

– J’ai la matière pour une dizaine de romans, avec toutes mes désillusions. Alors tes lettres… Tu en fais ce que tu veux, mais les fourre pas au fond d’un tiroir ou autre. Classe-les, fais-en des liasses comme si c’étaient des documents historiques de prix. Ne les lis que comme tels. Tu verras…

Je sens un rien d’espoir qui me gagne.

– Ça ira mieux, après avoir fait ça ?

Il a un air un peu navré.

– Non, ça ne change rien. Mais ça désencombrera un peu ton âme. Et lorsque tu y reviendras… Tu y reviendras comme écrivain, et pas autre chose.

Il reprend une cigarette, et je devine soudain un air las derrière l’apparente désinvolture.

– Je ne sais même pas si on écrit mieux comme ça, au fond. J’ai l’impression que pour moi, ça marche. Que c’est ce qui m’a fait reprendre, travailler, alors que j’aurais tant préféré, au fond, me morfondre un peu et puis aller mieux, et baste ! Aujourd’hui, je suis plutôt heureux. Mes tiroirs sont bien rangés. Il n’y a plus dedans que mes cahiers neufs, mon papier à lettres et mes brouillons en cours. Mon passé… Il prend de la place, mais juste celle que je lui ai concédée, dans mes étagères.

Je m’écrie, plein d’espoir :

– Et ça marche ?

Mais son sourire s’est comme atténué.

– Je te refais du thé, André ?

Je n’ose pas lui dire que ma tasse est à moitié pleine et le laisse, dans la cuisine, mal se débrouiller avec la bouilloire, le thé, et le reste.

Cela ne change rien, cela désencombre juste un peu les tiroirs.

 

 

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Une réflexion au sujet de « Les Z’envolés, septième session : les textes »

  1. hmm! j’aime beaucoup ce texte, il donne vit à ses deux personnages, l’un ayant quelque part besoin de l’autre pour se sortir de l’emprise de sa souffrance … une bonne analyse des sentiments de chaque personnage

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