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[B] Phrères de Claire Barré

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J’ai acheté et entrepris la lecture de Phrères de Claire Barré dominée par mes préjugés et mon mauvais esprit. Je ne connais pas du tout Claire Barré, j’ai simplement vu qu’elle s’était déjà intéressée à la poésie, avec Baudelaire, le diable et moi, dont le titre m’inspirait moyennement. Mais juge-t-on un livre à son titre ? (En fait, oui, un peu, mais ce serait bien de ne pas se cantonner à sa première impression – je parle pour moi). Ici, point de poète connu en apparence, bien que Rimbaud apparaisse régulièrement comme figure tutélaire de notre petit groupe de poètes, mais toujours de la littérature, de celle qui s’entrechoque avec la vraie vie, qui fait sonner les ambitions et les espoirs, de celle qui se pose sur le champ littéraire, et réclame à grands cris sa place.

Dans ce livre, Claire Barré se penche sur le destin des Phrères simplistes, jeunes gens qui se sont rencontrés au lycée, à Reims, et qui veulent faire profession de littérature – plus spécialement de poésie. Il y a Lecomte, le beau jeune homme aux yeux presque violets, celui qui fait craquer toutes les filles, et dont le charisme fascine les autres ; Daumal, plus timide, plus attiré que les autres par les expériences spirituelles ; Roger Vailland, dandy si détaché en apparence, et Meyrat, dit « La Stryge ». Dans une Reims encore marquée par les cicatrices de la première Guerre Mondiale, ils font ce que tous les jeunes gens veulent faire : révolutionner leur art, s’opposer à leurs parents, changer le monde pour qu’il corresponde mieux à leur idéal.

La première scène nous plonge dans le vif du sujet : Lecomte a décidé de se suicider, Daumal de le suivre, et l’histoire commence alors qu’ils se retrouvent dans le parc avec les autres, prêts à passer à l’acte. A partir de cette première scène tonitruante, le roman est construit comme une compte à rebours : qu’est-ce qui va mener ces deux jeunes gens, qui ont toute la vie devant eux, à ce genre d’extrémité ? Et par l’approche, résolument différente, de Lecomte et Daumal, par les choix qu’ils vont faire à l’approche de la mort, Claire Barré nous pose, l’air de rien, la question de l’idéal et du réel, celle de l’ambition, et enfin de la pose littéraire.

Ce qui est fort, c’est que j’envisage la littérature de façon presque inverse que nos héros, et que pourtant, le roman a réussi à m’intéresser à eux. Il présente les émotions, les principes de ces jeunes gens avec assez de recul, à mon sens, pour le rendre intéressant. Et ce, tout en représentant assez bien le fol élan de la jeunesse. J’avais un espoir, mais j’étais presque sûre de tomber sur un texte bouffi de prétention à base de « la littérature c’est tellement sublime et tellement supérieur à la vie ». Mais ce sont des gamins qu’on suit, des gamins qui n’ont pas encore tout expérimenté, des gamins même, qui découvrent leurs limites au fil de ce roman. Et Claire Barré, si elle semble assez les admirer pour les sortir de l’ombre (je l’en remercie !) prend assez de distance avec leur discours pour jouer avec, et finalement lui donner une universalité que je n’aurais jamais cru trouver dans un livre avec un tel sujet.

Je ne connais pas les Phrères simplistes (à chaque fois, j’ai envie d’écrire symbolistes…), et le roman est bardé de citations (dont les références nous sont données en fin de livre, afin d’aller plus loin et de découvrir directement ces poètes), et j’ai trouvé ça assez plaisant. Peut-être même irai-je voir même si cette poésie-là n’est pas ma tasse de thé. J’ai un faible, mine de rien, pour les écrivains un peu oubliés.

La fin, dans son amertume, est peut-être ce qui m’a le plus marquée dans ce livre. Parce qu’elle se passe bien après nos quelques jours fatidiques de 1925, et qu’elle met cruellement en perspective nos espoirs de jeunesse à la vie réelle qu’on a pu mener. J’y ai vu la même tristesse, le même malaise qui transparaît à la fin du Dernier pub avant la fin du monde d’Edward Wright (Oui. Je compare Phrères au Dernier pub avant la fin du monde. Mais c’est mon blog, je fais ce que je veux.) : que deviennent, des années après, les idoles de notre jeunesse, ceux-là même parfois qui nous ont mis sur la voie ? Je n’en dis pas plus – j’en ai peut-être déjà trop dit. Mais Phrères a réellement été une bonne surprise.

 Ce n’est pas forcément une bonne chose, car ça signifie que je vais continuer à écouter mes mauvais instincts. Sans eux, je serais sans doute passée à côté d’un chouette livre.

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