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[S] Sorceleur, tome 1 et 2 d’Andrzej Sapkowski

Ce qui est bien, dans le fait de faire une chronique sur les deux premiers tomes de la saga Sorceleur, d’Andrzej Sapkowski, c’est que j’ai plein de trucs à dire. Pas tant sur l’ouvrage en tant que tel (quoique, nous verrons) que sur plein d’autres choses liées. (Et là, j’ai déjà réussi l’exploit de caser « choses » et « trucs » en trois lignes, ce qui est incontestablement le signe d’un article qui sera on ne peut mieux écrit).

Commençons correctement : les deux premiers tomes du Sorceleur, Le Dernier Voeu et L’Epée de la providence, sont deux recueils de nouvelles qui brossent par touche, un univers médiéval et fantastique où évolue le héros, Géralt… Comme le titre l’indique, celui-ci est un sorceleur, professionnel chasseur de monstres, durement sélectionnés après une série d’épreuves et de mutation. Souvent confondus avec de vulgaire mercenaires et tueurs à gages, les derniers sorceleurs, qui ne forment plus de novices depuis longtemps, sillonnent le monde, proclamant à qui veut l’entendre leur neutralité, et acceptant ça et là des contrats pour libérer telle zone ou tel village du monstre qui traîne là. Le lecteur suit Geralt au fil de ses contrats et de ses voyages, rencontrant tour à tour spectres, trolls, sirènes, elfes et bien d’autres créatures encore. Dans le premier tome, les nouvelles sont enchâssées dans un long récit, écrit a posteriori, et qui nous permet d’en savoir un peu plus sur le passé du personnage ; le fil conducteur des nouvelles du deuxième tome nous ramène, quant à lui, au présent et pose les bases d’une grande aventure qui, j’imagine, sera développée dans les romans qui suivent. Un tome tourné vers le passé et un autre vers l’avenir, en somme.

En général, j’évite assez la fantasy et les littératures de l’imaginaire. Pas que j’estime que ce serait forcément un sous-genre ou une littérature au rabais comme on pourrait le croire. Mais j’ai moins de repères théoriques pour m’y attaquer sereinement, d’une part, et d’autre part, je trouve que ce sont des genres particulièrement difficiles à maîtriser. Mettons les sagas de fantasy. Ce sont des œuvres qui reposent sur la création d’un univers entier, et c’est là, à mes yeux, un premier écueil. Comment plonger correctement le lecteur dans un univers qui ne lui est pas familier ? La question se pose de façon encore plus pressante si l’on décide de valoriser les originalités propres de chaque univers par rapport à un canon, une norme érigés depuis maintenant quelques décennies : que faire du lecteur novice qui débarque, comment ne pas tomber dans le piège d’une littérature trop référencée, abordable seulement par une population réduite ? Comment, encore, éviter l’overdose ? Le dosage de l’information paraît ici primordial.

L’un des procédés les plus classiques pour faire découvrir l’univers est d’entraîner le lecteur dans l’histoire à la suite d’un personnage ignorant tout, ou presque, de l’environnement dépeint : les Hobbits de la Comté, dans Le Seigneur des anneaux, ne sortent délibérément pas de leur territoire, et c’est par leur regard que nous découvrons, territoire par territoire, la géographie de la Terre du Milieu. Parfois, l’auteur a même recours à un personnage aussi extérieur au monde merveilleux que nous : c’est le cas d’Harry Potter, qui ne fait ses premiers pas dans le monde des sorciers qu’à onze ans, parfois au même âge que son lecteur. J’ai la vague impression que c’est un procédé particulièrement prisé en littérature jeunesse, puisque se construit ainsi un personnage-relai, auquel on peut facilement s’identifier, d’autant plus qu’il représente souvent l’îlot de normalité au beau milieu du merveilleux. Quand c’est bien fait, ça marche très bien. Mais cela donne lieu, parfois, à des personnages-prétextes, qui sont des pages blanches destinées à accueillir la projection du lecteur. C’est un choix qui se justifie, mais chez moi, cela a l’effet inverse : je m’attache  et m’identifie d’autant moins à un personnage peu caractérisé – non que j’aie moi-même le plus original et explosif des caractères, mais vous avez saisi l’idée. Par chance, Le Sorceleur propose plutôt la solution inverse : Geralt a déjà de la bouteille quand on le rencontre et son caractère comme ses principes sont déjà formés. Vous me direz que c’est tout aussi répandu, mais ça fonctionne davantage avec moi. Certains lui auront reproché un côté trop volontairement sombre et ténébreux, mais je n’ai pas interprété le personnage ainsi : le sorceleur tombe, se couvre parfois de boue comme de ridicule, n’est pas admiré de tous. Tout le propos de nos deux recueils est même de montrer que sous la couche de distance et d’impassibilité, qu’il tient tant à entretenir, se cache un homme presque comme les autres, avec ses erreurs, faiblesses et cicatrices. Sans doute y a-t-il chez lui quelques éléments un peu exagérés, comme le fait que les femmes lui tombent un peu trop facilement dans les bras – mais le caractère éclaté de la forme rend le tout plus acceptable, puisqu’on peut s’imaginer que n’ont été retenues que les histoires dignes d’être contées – a fortiori si, comme c’est parfois suggéré au lecteur, la personne préposée à la sélection est le troubadour Jaskier, ami de Géralt, qui serait l’auteur de ces « ballades » modernes, et pour qui la question amoureuse semble primordiale.

L’autre stratégie de Sapkowski pour nous présenter l’univers du sorceleur, c’est de l’ancrer dans un folklore connu, avant de jouer avec. Cela donne des références connues de tous, à peu de frais, et cela permet d’esquisser quelques repères. De plus, c’est très ludique pour le lecteur, et je me suis moi-même amusée à débusquer les allusions aux contes traditionnels que l’on connaît, impatiente de découvrir quelle forme ceux-ci prenaient dans un univers volontairement plus sombre – on n’est pas dans de la dark fantasy pour rien. Cendrillon, La Belle et la Bête, Blanche-Neige, tout y passe, et on se plaît à s’imaginer que ces contes ne sont que des versions embellies pour la littérature de réelles histoires, parfois bien sordides, qui auraient eu lieu dans des temps immémoriaux. Ce serait d’ailleurs tout à fait cohérent avec l’univers, puisque Le Sorceleur n’est pas exempt de petites réflexions auto-référentielles (on dit méta quand on est jeune), souvent faites par l’intermédiaire du personnage de Jaskier, qui se demande comment transformer ce qu’il a vécu ou entendu en ballades. La chute d’une des nouvelles du deuxième recueil porte justement sur ce décalage entre ce qui est réellement arrivé et ce que racontera la ballade, la distance de plus en plus infranchissable entre les deux servant à exprimer toute la violence du réel.

Il y a enfin réappropriation de figures récurrentes de l’univers de la fantasy. Si les elfes, par exemple sont fidèles à l’image de créatures nobles et anciennes comme avait pu les décrire Tolkien, s’ils sont également sur le déclin, comme les elfes partant pour les Havres gris, ils sont davantage traités ici comme des natifs chassés de leurs terres et réduits à vivoter dans des rares espaces préservés. Leur rapport à la nature, plus proche de la magie et des mythes ancestraux de l’âge d’or, à base d’une terre donnant ses fruits sans qu’on ait besoin de la cultiver, s’oppose à l’agriculture et à l’économie modernes amenées par les hommes, qui sont si fiers de leur apports qu’ils en oublient parfois les aléas de la nature. L’opposition entre l’humain et l’elfe, cette inflexion des personnages elfiques, m’a semblée plutôt crédible, et interroge assez efficacement notre histoire et notre rapport à la nature. Comme souvent dans les récits fantastiques, le monstre sert à désigner autre chose : l’homme dont il est le miroir, ou l’incontrôlable, le sauvage surgissant au beau milieu de la « civilisation ».

Les nouvelles permettent de dessiner touches par touches l’univers, en apportant au fur et à mesure ses règles comme ses bizarreries. Les personnages peuvent sembler un peu univoques au premier abord mais chacun comprend quelques détails qui vont, peu à peu, leur donner de l’humanité. En ce sens, j’ai assez apprécié le personnage de Yennefer, sorcière pour laquelle Geralt ressent une fascination sans bornes – et dont les faiblesses transparaissent par à coups. J’ai en cela mieux compris le passif des personnages que j’avais rencontrés précédemment… en jeu.

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Parce que oui, il faut que je vous dise : si je me suis mise à ce bouquin-là et pas un autre, il y a bien une raison. Je me suis remise à jouer un peu, et j’ai d’abord découvert l’univers du Sorceleur par le dernier jeu du même nom, sorti en 2015. Et ça a été une révélation : j’ai été conquise par une écriture soignée, une immersion comme j’en avais rarement eu en jeu, un doublage sérieux. Surtout, j’avais apprécié le ton donné aux quêtes et aux aventures, mêlant cynisme, humour et mélancolie. D’une certaine façon, c’est cet univers et ce ton-là que j’ai voulu retrouver dans les livres. Parce que je me suis surprise à suivre cette histoire comme on lit un bouquin, et que cela fonctionnait (quand dans d’autres jeux, il faut souvent mettre l’histoire sur pause le temps d’effectuer telle ou telle tâche, pas toujours cohérente avec le personnage ou l’univers). Je ne jette pas la pierre aux scénaristes : il est difficile de faire coller une histoire telle qu’on a l’habitude de la découvrir et des logiques inhérentes au jeu (gain de niveau, recherche d’objets, arbres de compétences, choix multiples, etc.) Or j’ai eu l’impression d’une cohérence rare entre le propos et le jeu… Mais cette même logique, ce même univers… Est-ce que ça colle, en littérature ?

Le recueil de nouvelles comme son adaptation jouée développent la même pensée, assez contemporaine, où tout semble avoir un prix et où, à tenter de choisir le moindre mal, on fait parfois pire que mieux. C’est une façon assez fréquente de représenter les mondes imaginaires aujourd’hui – il suffit de penser au Trône de fer (dont je n’ai vu que l’adaptation, je préviens) et cela me semble assez constitutif d’un monde en crise, en proie à une grande instabilité et à un manque de repères. Les mondes-miroirs créés pour nous divertir reproduisent, métaphoriquement, les angoisses et les problèmes que nous rencontrons dans le monde réel, et nous donnent parfois des pistes pour mieux y réagir. Dans le cas du Sorceleur, je trouve que les messages renvoyés sont, au final, plutôt positifs. Ni le livre ni le jeu n’offrent de vision manichéenne du monde, et l’on trouvera des personnages respectables et de véritables crapules dans absolument toutes les races, factions et familles. Mais il invite surtout à l’acceptation tant de ses émotions que d’un destin inévitable, avec lequel il faut savoir composer. Tout cela à travers un personnage assez bon vivant, au final, qui ne rechigne jamais à prendre une bière à la taverne, et qui sait, pourtant, s’effacer et disparaître lorsque le combat n’en vaut pas la peine. En somme, j’ai été heureuse de découvrir ces deux recueils, qui ont offert une belle continuité à mon expérience de jeu. Peuvent-ils se lire indépendamment ?

Le style est efficace, bien qu’assez conventionnel – il « fait le job », et je n’ai remarqué que peu de ruptures de niveau de langue ou d’anachronismes (un seul me revient en mémoire, mais c’est un gros, puisqu’on nous parle d’une elfe en « leggings »… Défaut restant de l’écriture ou erreur de traduction ? C’est, heureusement, plus une exception qu’autre chose. A côté de ça, j’en ai tellement entendu sur ce livre que je ne sais pas bien où me situer. Est-ce que mes attentes auraient été plus élevées si j’avais eu affaire à un livre indépendant, que je n’aurais pas connu par l’entremise d’un jeu vidéo ? Si ce n’avait pas été de la fantasy, ou alors si je n’en avais entendu que du bien ? Peut-être, c’est difficile à dire – j’ai l’impression que cela n’a pas conditionné complètement ma lecture, mais de là à se soustraire de toute influence… J’ai été cependant surprise par le plaisir que j’ai eu à lire et à enchaîner ces petites histoires, à redécouvrir les personnages et leur univers sous un nouveau jour. Le tout mâtiné de petites tranches de réflexion sur l’humain, la tolérance et les chemins à suivre dans sa vie. Mine de rien, c’était ce dont j’avais besoin à ce moment-là de lecture, et j’ai été ravie de le trouver.

La dernière question est : vais-je continuer la saga ? Les chutes des nouvelles contribuent à les rendre mémorables, mais que donne le style de Sapkowski en forme longue … ? Affaire à suivre !

(Et je valide par cette lecture une lettre de mon challenge ABC… et mon premier ebook chroniqué de l’année !)

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3 réflexions au sujet de « [S] Sorceleur, tome 1 et 2 d’Andrzej Sapkowski »

  1. Salut ! Première critique de livre, de la fantasy ! Pas possible… Haha. Le jeu m’a aussi poussé vers les livres. J’ai commencé par le troisième tome directement, en pensant que les recueils de nouvelles ne s’intégraient pas dans la trame principale. Bilan : Sympathique, mais c’est pas la fête pour les yeux.

    J’attends avec impatience la critique de ce livre de conseils à l’écriture. Et si tu veux des références de fantasy plus littéraire, fais moi signe.
    Ciao.

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    1. J’ai entendu beaucoup beaucoup de critiques sur les romans, alors j’ai peur de me lancer dedans (même si l’idée de se faire son propre avis est plutôt séduisante). C’est drôle parce qu’apparemment il y a davantage consensus sur les nouvelles. Ce n’est qu’une hypothèse vu que je ne les ai pas lus, mais je me demande si c’est un défaut de construction, de gestion de la longueur ou encore le fait que les défauts de style se voient davantage que dans des récits courts. A voir.. On me les a prêtés, je me dis que je pourrais au moins jeter un oeil…
      En tout cas, je ne crache jamais sur des pistes de lecture, donc je serais ravie que tu me donnes quelques références ! 🙂 Merci pour ton passage, et à bientôt !

      J'aime

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