Challenge Clasique 2016·Challenges de lectures·Lectures

Comment on devient écrivain, d’Antoine Albalat (1925)

Albalat comment devient-onL’autre jour, sur un coup de tête, j’ai acheté sur ma liseuse la presqu’intégrale des oeuvres d’Octave Mirbeau, et Comment on devient écrivain, suivi de Travail sur le style enseigné par les corrections des grands écrivains d’Antoine Albalat. Ce sont peut-être les deux achats les plus incompatibles du monde, Mirbeau étant cité à plusieurs reprises par Albalat comme un mauvais exemple d’écrivain contemporain… (Un exemple, pour satisfaire votre curiosité : « Quand vous serez las des surenchérisseurs et des raffinés, des Mirbeau et des Goncourt, des pince-sans-rire et des fumistes, vous reviendrez à Balzac.») et c’est un peu un coup de tête inutile, puisque les conseils d’écriture de M. Albalat se trouvent pour la plupart numérisés sur Gallica, mais le texte n’était pas cher du tout, il répondait à un besoin immédiat (je me posais des questions suite à une idée de petit roman) et je me suis demandée ce qui poussait un éditeur contemporain, par ailleurs plutôt spécialisé dans la fantasy, à proposer un texte de 1925 à côté d’autres titres, plus actuels et plus spécifiques au genre. Que peut tirer un lecteur d’aujourd’hui des conseils d’Antoine Albalat ?

Commençons par les sujets qui fâchent. Parler de littérature c’est s’attaquer à un sujet sensible, a fortiori lorsqu’on prétend pouvoir apprendre l’art d’écrire. La première objection fréquemment rencontrée, citée par l’auteur, c’est l’idée que le métier d’écrivain ne s’apprend pas, tout simplement. Après une préface où l’auteur se défend de tout ce dont on veut bien l’accuser, le premier chapitre est donc tout naturellement consacré à la question de la vocation littéraire. Celle de vivre de sa plume est, en revanche, rapidement expédiée : déjà à l’époque, l’aspirant écrivain doit avoir trouvé un moyen de subsistance avant de songer à « faire de la littérature » : « On dit que la misère est un stimulant. Je n’en crois rien. La misère tue l’inspiration ; elle a fait un révolté de Vallès. » Adieu, rêves de poètes maudits ! Albalat s’attaque en passant aux prix littéraires, à leur absence de valeur, à la vanité des auteurs, et aux faibles chances de succès de tout écrivain en herbe. Il cite entre autres Bérenger :

Ne comptez pas sur les Lettres pour vivre, la littérature doit être une canne à la main, jamais une béquille.

Si la question de la rémunération des créateurs est toujours d’actualité, je dois avouer que j’aime assez l’image choisie. En tout cas, rien de nouveau sous le soleil : être écrivain relevait, déjà à l’époque, d’une gageüre. L’autre objection qui revient fréquemment – pour tout dire, Monsieur Alphonsine me l’a faite, lorsque je lui ai lu quelques conseils à voix haute – c’est : mais qui c’est, Antoine Albalat, pour donner des conseils ? Il a écrit des bons livres, au moins ? Je suis un peu paresseuse, alors je vais vous recopier ce que l’intéressé répond lui-même :

Si je dénonce dans ces pages la médiocrité du roman contemporain, je ne conserve personnellement aucune illusion sur la valeur des quelques romans que j’aie pu écrire. Je crois voir nettement ce qui m’a manqué, et non moins clairement ce qui manque aux autres ; et voilà pourquoi je suis persuadé que mes conseils peuvent être profitables, n’eussent-ils pour résultat que de mettre mes lecteurs en garde contre les défauts que je n’ai pas su ou pas eu le temps d’éviter.

Pour ceux qui trouveraient que c’est un peu court, l’auteur s’est d’ailleurs fendu d’un livre où il répond, point par point, à ses détracteurs, et qu’il a intitulé : Les Ennemis de l’art d’écrire (1905). Il y défend plus longuement ses positions, et classe en trois catégories les écrivains qui se récrient devant la volonté d’enseigner un art littéraire :

  • les auteurs médiocres voire mauvais, qui n’auraient alors plus d’excuses pour écrire leurs livres à la hâte, et perdraient en réputation ;
  • les auteurs qui sont naturellement bons dans un style donné, mais voient ledit style comme le seul valable et ne conçoivent pas que l’on puisse écrire autrement
  • et enfin les bons écrivains, qui seraient fâchés de voir dévoilés les secrets d’un art « qui ne serait supérieur que parce qu’il est inexplicable », faisant de la littérature un délice d’initiés, inaccessible au profane.

J’ai longtemps été tiraillée sur la question, et j’ai souvent regardé avec beaucoup de méfiance les ouvrages nous promettant d’écrire notre livre en un temps donné, ceux qui annoncent que tout le monde peut réussir telle ou telle chose réputée peu accessible. J’ai même renoncé à acheter une autre méthode sur ma liseuse, en découvrant avec horreur que la quatrième de couverture, nous invitant à écrire notre roman correctement… regorgeait de fautes… Mais dès lors que je me suis penchée sur les conseils réels de l’auteur, une fois mises de côté les vociférations sur les auteurs contemporains, j’ai surtout vu des remarques de bon sens, ou que l’expérience a déjà pu m’apporter. Aussi étrange que cela puisse paraître, Comment devient-on écrivain a donc été une lecture rassurante et encourageante, où l’auteur, sans me vendre de miracles, m’a surtout répété l’importance du travail, de la constitution d’un plan, ou encore de la relecture.

Les conseils prodigués sont assez faciles à résumer. Ils me semblent surtout destinés à l’écrivain débutant, mais je crois que la piqûre de rappel m’a tout de même été bénéfique. Rien que pour vous, en voici un petit récapitulatif. Selon Antoine Albalat, toute aspirant écrivain devrait :

  • Lire. Beaucoup. Avoir une culture classique solide, afin de mieux comprendre et se situer dans la littérature française. Ne pas se contenter de la littérature contemporaine qui, selon Albalat, serait très médiocre et pas suffisante pour forger ses jugements littéraires.
  • Lire sans détestations ni fâcheries. Si quelque chose chez un auteur classique lui déplaît, qu’il analyse ce qui lui semble manqué, qu’il se demande pourquoi tel grand homme aurait commis telle erreur. Cela vaut d’autant plus s’il veut écrire de la critique (car le livre d’Albalat ne concerne pas que le roman).
  • Renoncer au langage ampoulé, aux clichés d’écriture, d’autant plus chers aux débutants soucieux de « bien écrire » et essayer de se forger un style clair et sans fioritures inutiles. Cela passe par plusieurs conseils concrets : ne pas exprimer trop d’idées dans une seule phrase (se limiter à une idée si possible), ne pas surcharger ses phrases d’épithètes (la grande mode dans la littérature de la fin du XIXe siècle), choisir le mot juste plutôt que le mot qui fait bien, ne pas chercher inutilement à impressionner le lecteur, etc. Et si cela peut paraître un peu rabat-joie dit comme ça, Albalat a le mérite de développer beaucoup par l’exemple. Dans son livre Le Travail du style, il a ainsi recours à des exemples de corrections réalisées par de grands écrivains, comme Flaubert ou Chateaubriand, et les citations choisies sont assez éclairantes. Le livre peut franchement être feuilleté avec profit.
  • Faire un plan ou, du moins, ne pas se fier à la frénésie d’écriture ressentie dans l’instant : réfléchir à ce qu’on va écrire, en établir les étapes et essayer de ne pas en sortir. Albalat cite quelques exemples d’écrivains qui réussissent à travailler d’une traite, sans plan, ni préparation, voire sans corrections, mais il souligne leur caractère exceptionnel et n’hésite pas à pointer les défauts de leurs oeuvres, qu’il juge souvent un peu longues.
  • Relire et retravailler ses textes. C’est là que réside, selon Albalat, le travail de l’écrivain, qui va le distinguer du simple amateur. Il conseille donc de laisser reposer son premier jet le temps qu’il devienne comme étranger (Albalat conseille d’attendre six mois) et de le corriger, plusieurs fois si nécessaire. Il faut, selon lui, aller au plus précis, synthétiser afin que tout dans l’oeuvre apparaisse comme nécessaire.
  • Enfin, ce qui, selon l’auteur, fait un écrivain, c’est l’originalité. Mais attention : rien ne dessert plus un livre qu’une recherche artificielle d’originalité. Pour trouver sa voix, Albalat recommande avant tout d’écrire d’après nature, de s’inspirer de ce qu’on a vécu, de personnages qu’on a connus (en transformant assez pour ne pas tomber dans la recension de simples souvenirs personnels). C’est alors par le regard, nécessairement subjectif, de l’aspirant écrivain, que son originalité pourra se révéler :

Suivez le conseil de La Tour : copiez la nature telle qu’elle est, telle que vous la voyez, d’aussi près que vous le pourrez… Mais, direz-vous, ce sera de la photographie !… Non, ce ne sera pas de la photographie, parce que la photographie est une reproduction mécanique et sans interprétation, tandis que c’est avec vos yeux et votre cerveau que vous copiez, c’est à dire avec une lentille qui interprète et transpose. Vous croirez copier, vous interpréterez malgré vous. Mettez dix peintres devant le même paysage. Ils feront tous un paysage différent.

Il y a sans doute d’autres conseils qui traînent, mais je pense avoir sélectionné les plus récurrents, d’autant plus qu’ils me semblent revenir d’un livre à l’autre. Aussi, si j’ai fort apprécié Comment on devient écrivain, j’aurais parfois espéré une analyse plus en profondeur. Je suis allée la chercher dans d’autres titres mais, après les avoir téléchargés, j’ai eu l’impression qu’Antoine Albalat se répétait beaucoup. Et j’ai fini par lire en diagonale les nouveaux titres que j’avais dénichés, sans pouvoir affiner les choses autant que je l’aurais voulu.

Reste que s’égarer dans l’un de ses livres pourrait être profitable, d’autant plus que l’auteur décrit une situation littéraire qui n’est pas sans rappeler celle que nous connaissons aujourd’hui. A plusieurs reprises, ce week-end, je me suis interrompue pour lire à M. Alphonsine des passages qui auraient pu être tirés d’un texte contemporain. Je trouvais ça drôle de retrouver, presque mot pour mot, les mêmes considérations pessimistes sur le marché du livre, la prétendue décadence de la littérature française, etc. En voici un premier exemple :

Il est actuellement impossible, dit un programme de la Chronique des lettres, de suivre le mouvement littéraire. Le nombre des livres nouveaux augmente sans cesse. C’est ainsi que le bulletin d’un éditeur annonçait dernièrement la publication imminente de plusieurs milliers de volumes, à raison de dix à vingt par jour ! Même en tenant compte d’une exagération évidente, il n’est pas moins certain que ceux des lecteurs qui cherchent dans les livres autre chose que la distraction d’une heure, ne peuvent plus s’y reconnaître.

Et puis un autre :

La vraie et grande cause de la décadence du roman français, ce qui l’empêche de se renouveler, on ne le redira jamais assez, c’est son rabâchage autour du même et éternel sujet : l’amour. Les écrivains anglais ont, sous ce rapport, une compréhension bien plus large des réalités qui peuvent entrer dans le roman.

Que l’on soit d’accord ou non avec ce genre de thèses, on les a déjà entendues. Plein de fois. Ce qui est drôle, c’est que cette impression récurrente d’actualité du propos contraste d’autant plus avec la culture de l’auteur, volontairement très classique – au point parfois de freiner un peu la compréhension d’un lecteur du XXIe siècle, qui ne partage plus exactement les mêmes références. D’autant plus qu’Albalat est assez friand de l’allusion ou de l’énumération sans développement (il se laisse parfois un peu aller au name dropping, si l’on veut). C’est compensé par le fait qu’il n’hésite pas, de temps en temps, à citer in extenso ses classiques, surtout dans Le Travail sur le style enseigné par les corrections des grands écrivains – où on lit davantage les passages corrigés  que les commentaires, assez redondants, qu’en fait l’auteur.

Ça a l’avantage de ses inconvénients, puisque le livre regorge de mystères à élucider et de pistes de découvertes. Lorsqu’on lit, dans le chapitre sur l’érudition : « D’autres font des inventaires, comme les Goncourt, cataloguent les meubles et les chaussettes, comme Frédéric Masson. », il y a de quoi être intrigué. J’ai cherché un peu… et j’ai découvert que Frédéric Masson était un bibliothécaire et historien qui s’est spécialisé sur Napoléon et le premier Empire. Dans sa réponse au discours de réception de Masson à l’Académie Française, Brunetière a décrit sa méthode, qui consistait à faire l’inventaire détaillé de toutes les traces, même en apparence insignifiante, dans l’existence de Napoléon. Chaussons ou chaussettes comprises. Et à partir d’une allusion comportant le mot chaussette, j’aurai appris des choses sur l’évolution de la méthode historique. A un autre endroit, c’est une anecdote, reprise d’un article de Paul Acker, et qui pourrait figurer en bonne place dans un roman :

Cependant aucun de nos écrivains n’a encore tenté ce que tenta dernièrement un journaliste américain. Il avait publié un roman dont personne ne parlait. Afin d’attirer l’attention sur lui, il tua un Chinois. Le jour du jugement, il avoua avec une grande aisance qu’il avait tué ce Chinois pour qu’on connût le meurtrier et qu’on achetât son roman. Je ne sais si on acheta le livre, mais lui fut condamné à mort. Je voudrais qu’on l’eût condamné à mort, moins encore pour avoir voulu tuer un Chinois, que pour s’être formé de la réussite littéraire une idée si méprisable.

Ailleurs encore, c’est l’éloge d’un auteur complètement oublié ou presque : «Avec une simple femme, directement prise sur la vie, un certain Pecméja a écrit un livre admirable.» Cette nouvelle, également louée par Flaubert, c’est Rosalie, d’Ange Pechmédja, publié en 1860, et que je découvre numérisé sur Gallica… et j’ai bien envie de la lire pour me faire ma propre idée.

Alors, bien qu’Albalat soit finalement assez péremptoire et donne beaucoup de conseils de bon sens qu’on trouvera tout autant ailleurs, son livre s’est trouvé là, au bon endroit et au bon moment, pour encourager mes projets d’écriture.  Il a le mérite d’inciter avant tout au travail et à la relecture, à une époque où on sacralise encore le premier jet et l’élan créateur. Et s’il ne convient peut-être pas à tous ceux qui préfèrent s’en tenir à un aspect plus intuitif et un peu magique de l’écriture, il regorge de noms et de pistes de lecture, tant parmi les grands classiques que parmi les petits oubliés.

Notez en outre qu’un chapitre de Comment on devient écrivain est consacré à la critique littéraire, et que certains conseils (notamment sur la prudence de jugement, et la méfiance à avoir envers les querelles d’école) pourraient se révéler applicables à un blog littéraire. 

Bref, cela me semblait une lecture toute désignée pour le Challenge classique. Et si vous-mêmes vous allez jeter un œil, même distrait, aux conseils d’écriture d’Albalat, je serais curieuse de connaître votre avis.

Challenge-proust

Antoine Albalat sur le site de Remy de Gourmont

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4 réflexions au sujet de « Comment on devient écrivain, d’Antoine Albalat (1925) »

  1. C’est de nouveau une lecture originale ! Et il est amusant de constater que les débats autour du déclin de la littérature mais aussi de la possibilité d’apprendre à écrire (avec aujourd’hui les ateliers d’écriture ou les cours de creative writing) ne sont vraiment pas d’aujourd’hui…
    J’essaierai d’aller voir ce qu’il dit de la critique !

    Aimé par 1 personne

    1. C’est tout à fait ça : j’ai aussi pensé aux débats sur l’écriture créative lorsque l’auteur a parlé des polémiques nées à la suite de ses publications de conseils – après, s’il avait été moins dur pour certains contemporains, sur lesquels il tape un peu systématiquement, ça aurait peut-être moins rué dans les brancards ? 😛
      Et j’ai aimé la relativisation que cela peut apporter, et j’ai l’impression qu’il y a là un moyen d’envisager la production littéraire un peu plus sereinement. L’idée étant que si c’est la panique depuis si longtemps… c’est que ce n’est peut-être pas tant la panique que ça. (Je préfère être optimiste ;))
      Merci pour ton passage !

      Aimé par 1 personne

  2. Tu es bigrement intéressante. D’autant plus que ma philosophie d’écriture semble — je prends moult prudences — concorder avec la tienne. Malgré l’ouverture d’esprit de bon aloi, blablabla, ça me fait tout de même plaisir de retrouver cet avis chez une personne plus érudite que moi. Au plaisir. Ciao.

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    1. Difficile de répondre autrement à ce genre de commentaire que par un merci fleuri et chargé, qui sera toujours un peu en dessous de l’impact de tels compliments.
      (Cette phrase inutilement compliquée pour te remercier, mnuir, infiniment :))

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