Lectures

Les Demeurées de Jeanne Benameur

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Ceci n’est pas un article sérieux. Je n’ai pas pris le livre sur moi, je n’en ai  conservé qu’un souvenir maladroit et comme alourdi. Mais c’est un bon point de départ, quand on y pense : dans Les Demeurées, Jeanne Benameur nous plonge dans le quotidien silencieux et feutré d’une mère, La Varienne, et de sa fille Luce. La Varienne, c’est l’idiote du village, celle qui est demeurée, parce qu’elle s’est arrêtée au seuil du langage. La première partie de ce petit livre s’attarde sur leur quotidien, lourd et feutré, où tout se vit hors des mots.

Lorsque ce titre a été proposé au club de lecture des Jeunes écrivains, j’ai fait partie des membres qui ont voté pour lui. Il y avait cette citation, qui me faisait envie :

Dans la cour de l’école, la petite reste seule. Ce que vivent les autres filles ne l’intéresse pas. Elles se parlent, chuchotent, jacassent, crient parfois, des sons aigus qui font se tourner son visage, d’un seul coup.
Elle, ne crie jamais.
Dans la poche de son tablier, elle serre l’unique objet qui la relie au monde des murs grisés, luisants, de la vapeur des légumes bouillis. Lisse, bombée, sa toute petite dent.

… et je voulais le lire parce que je trouve que c’est difficile de bien écrire sur ce qui se passe de mots et, plus généralement, ce qui se passe de littérature.

J’en ai parlé à plusieurs reprises ici, et j’ai développé ce thème à l’occasion du Ray’s Day’s, pour l’exemple particulier de l’incitation à la lecture… mais la façon dont le lettré s’empare du monde lui est tout à fait propre. C’est parfaitement normal, et c’est même humain : nous venons chargé de notre culture, de nos références et de nos hiérarchies de valeur, et c’est lourds de tout cela que nous appréhendons ce qui nous est inconnu. A cela peut s’ajouter une surcouche un peu plus encombrante encore, parce que discours public, parce que Littérature, etc.

Au début, cependant, j’ai été intriguée, conquise presque, par la plume de Jeanne Benameur. J’ai beaucoup aimé l’ambiance de ce domicile où les mots n’ont pas leur place, mais où des choses fortes et profondes s’expriment malgré tout, de façon plus instinctive. J’ai eu l’impression que si on pouvait ne pas être d’accord avec la façon dont les demeurées ont été dites et représentées, il y avait au moins une absence de jugement qui rendait cela rafraîchissant. Il y a aussi de belles phrases, chez Jeanne Benameur, que je ne comprends pas toujours bien, mais qui résonnent assez bien dans l’ambiance de la grande maison :

Le désastre du réel a lieu en silence, tranquillement.

Mais cela se gâte avec l’arrivée d’un troisième personnage dans le duo : en effet, Luce arrive à l’âge où il faut aller à l’école, où il faut apprendre à lire, à écrire et à compter, et on rencontre avec elle Mademoiselle Solange. Et là, hélas, j’ai trouvé que le face à face ne fonctionnait pas. J’ai bien conscience que, pour qu’il y ait récit, il fallait qu’un conflit, qu’une menace apparaisse dans le petit monde de La Varienne et de sa gamine. Mais la mise en place et, pire encore, la résolution dudit conflit m’ont laissée sur ma faim. Luce s’arc-boute contre ces sons, ces mots, ces lettres qu’on veut faire entrer dans sa tête, qui lui semblent d’un autre monde et l’éloignent de la Varienne. Le reste du village hausse les épaules : telle mère, telle fille, rien ne sert de s’acharner, mais mademoiselle Solange refuse de baisser les bras. Elle propose à Luce des cours particuliers, elle essaie d’aller chez elle pour comprendre pourquoi elle renâcle. Et puis son échec la mine, elle tombe malade. Déjà, là, je me suis méfiée : ça devenait un peu trop symbolique à mon goût. C’était sans compter la fin, qui [attention, divulgation !] donne à mademoiselle Solange une belle victoire métaphorique par-delà la mort. Luce, par un chemin qui lui est propre, est finalement arrivée à la beauté créatrice de l’écriture, à cette maîtrise que la Varienne, demeurée dans l’instinct presque animal qui est le sien, ne connaîtra jamais…

Beaucoup ont trouvé ce très court récit poignant, et vous trouverez sur la toile nombre de critiques dithyrambiques. D’ailleurs, je crois que je peux comprendre ce qui a plu dans ce texte, puisque c’est sans doute la même chose qui m’a gênée à la lecture. J’ai beaucoup aimé le début qui campe les personnages, et j’ai éprouvé une fascination pour la Varienne et Luce, leur communion, leurs différences. Ce qui est dommage, c’est qu’à l’arrivée de Mademoiselle Solange, moins développée – ou dont le développement m’a moins intéressée, à voir – j’ai eu l’impression de deviner trop clairement les ficelles du récit. Et puis il y a la maladie, l’accident, qui arrivent exactement au bon moment, comme il faudrait, comme les coïncidences folles des vieilles pièces de théâtre… A partir de ce moment-là, je n’ai plus cru à cette histoire et, dès lors, elle a cessé de me toucher. Rideau sur les personnages, au bénéfice d’un sens profond qui devrait les dépasser tous, au profit d’un symbolisme dont ils sont les victimes. Tout de même, c’est pas de chance, de se faire écrabouiller par du symbolisme.

Alors ce n’est peut-être pas la faute de ce livre. J’ai l’impression, au fond, que je suis devenue plus difficile dans mes choix de lecture depuis que j’essaie d’écrire. Peut-être parce que je me cherche, silencieusement, sans même oser me l’avouer, des modèles. Des exemples réussis de ce que je cherche à faire, des tons que je voudrais utiliser, des personnages que je souhaite développer. Jeanne Benameur a sans doute été une victime de ce nouveau mode de lecture que je développe ces derniers temps.

Empaquetée dans l’étouffement de ce qu’elle ne peut pas nommer, elle est demeurée.

En somme, moi aussi je suis demeurée, impuissante, sur le seuil de ce texte, sans pouvoir y entrer tout à fait. Je vous recommande cependant d’y jeter un oeil, car la première partie est fascinante, qu’il ne fait que 80 pages en poche, et qu’il crée des réactions très contrastées. Et je vous laisse en sus le lien vers une interview de l’auteur, qui éclaire assez, ce me semble, les intentions dudit récit :

Jeanne Benameur, l’épreuve fertile du langage

L’aparté inutile – Cela fait quelques temps que cette critique attend dans les tiroirs, j’ai attendu d’être un peu sûre de mon avis, et celui-ci a mis longtemps à mûrir, mais je suis heureuse d’avoir pu la poster avant ce week-end ! Demeure en préparation le prochain sujet d’atelier d’écriture, la critique d’Envoyée spéciale si je parviens à en dire quelque chose d’intéressant, et celle de l’imposant La Maison dans laquelle, toujours en cours de lecture. A bientôt, et bon week-end à tous !
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2 réflexions au sujet de « Les Demeurées de Jeanne Benameur »

  1. Toujours pertinente dans tes analyses, une intéressante critique. Ce que je pense qu’il manque peut être ( même si je n’ai pas lu ce livre) c’est peut être un soupçon d’analyse de ce que peut ressentir un enfant qui si elle fait le choix de dépasser sa mère (par la lecture) va aussi la perdre. Car l’enfant peut aussi en accédant à la lecture, faire alors émerger le sentiment de honte, que beaucoup de personnes qui dépassent leur parent par une ascension sociale ressentent….
    Enfin c’est quelque chose que j’ai souvent vu chez ses enfants…

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    1. Pour le coup, ma critique ne le fait pas apparaître, mais le texte se noue justement sur la douleur de la petite Luce. Donc c’est un aspect bien présent dans le livre. C’est plutôt le personnage de mademoiselle Solange qui ne m’a pas convaincue (mais certains au contraire ont davantage apprécié le texte à partir du moment où elle est apparue). Merci pour ce gentil commentaire. 🙂

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