Challenge Clasique 2016·Challenges de lectures·Lectures

Pan de Knut Hamsun

Avertissement : chaque phrase entre astérisques révèle un élément de l’intrigue – par ailleurs assez mince, l’intérêt du livre étant ailleurs. Si vous ne souhaitez pas connaître toute l’histoire de Pan, il vous suffit d’éviter ces phrases-là.

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Je ne m’attendais pas du tout au texte que j’ai finalement découvert, en ouvrant Pan : d’après les papiers du lieutenant Thomas Glahn de Knut Hamsun. On m’avait parlé de modernisme, de célébration d’un retour à la nature contre la civilisation et ses contraintes, tout ça chez un auteur norvégien, que je ne connaissais pas… je pensais trouver un livre qui me serait totalement nouveau, étranger. C’était oublier que Pan datait de 1894.

Thomas Glahn, lieutenant, en a visiblement un peu marre de la vie. Il décide d’aller se réfugier dans une petite cabane de chasseur, loin dans le Nordland, et de se retrouver face à lui-même. Il chasse, il se promène avec Esope, son chien, et il cherche dans cette retraite un bonheur, une tranquillité qui se révéleront finalement bien fragiles.

Il peut pleuvoir et tempêter, ce n’est pas cela qui importe, souvent une petite joie peut s’emparer de vous par un jour de pluie et vous inciter à vous retirer à l’écart avec votre bonheur. Alors on se redresse et on se met à regarder droit devant soi, de temps à autre on rit silencieusement et on jette les yeux autour de soi. A quoi pense-t-on? A une vitrine éclairée dans une fenêtre, à un rayon de soleil dans la vitrine, à une échappée sur un petit ruisseau, et peut-être à une déchirure bleue dans le ciel. Il n’en faut pas davantage.

Le lieutenant Thomas Glahn n’est pourtant pas loin de tout. Il croise bientôt Edvarda, fille du notable du coin, pour qui il éprouve, de plus en plus, une fascination destructrice. Il était pourtant bien tranquille, dans sa retraite ; c’est elle qui est venue le chercher. Hélas, elle lui aura exprimé, plus d’une fois, combien elle l’aimait et combien il comptait pour elle. Dès lors, ça ne pouvait qu’être perdu. En effet, Thomas Glahn amoureux à son tour, Edvarda devient froide, prend ses distances. Lui qui était invité de toutes les fêtes, voilà qu’on le boude et qu’on lui rappelle combien il est brut, mal élevé. *Le lieutenant est prêt à tout pour retrouver les bonnes grâces d’Edvarda et, jaloux d’un petit docteur boiteux qui recueille tous les suffrages, un soir de colère, prend son fusil de chasse et se blesse au pied gauche.*

Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour trouver notre place dans la société ? Les premières pages où il célébrait, par des mots simples, les beautés de la nature et le quotidien bien réglé de ses chasses et promenade s’éloigne déjà. Le voilà soucieux, inquiet, comme rattrapé par ce qu’il avait d’abord cherché à fuir. Eva, pourtant, si simple sous son foulard blanc, pourrait représenter une forme de salut : elle l’aime sans fioritures, sans même exiger de lui de nouvelles habitudes ou de nouvelles manières. Mais elle se révèle prise malgré elle dans les logiques sociales, mariée, employée à des tâches de plus en plus rudes en représailles de sa liaison avec Glahn. Et ce dernier hésite : ce serait tellement plus simple, tellement plus sain d’aimer Eva et les filles de passage, d’envoyer balader Edvarda et ses mises en scène, et de continuer comme prévu cette vie de repli. Mais même au fin fond du Nordland, où on attend la Poste des semaines et des semaines, le voilà tiraillé, à hésiter entre deux femmes, et à ne pas résister à la fascination qu’exerce sur lui la jeune Edvarda. C’est tout de même pas de chance.

A moins que l’entreprise n’ait été vouée à l’échec dès le départ. Dans sa quête désespérée d’une tranquillité illusoire, le personnage de Thomas Glahn m’est apparu, finalement, très proche des héros de nombreux romans de l’époque. Si l’on y pense, il partage certaines caractéristiques de ces célibataires de fiction qui lui sont contemporains : hommes célibataires, donc, sans repères surtout ; qui ne savent pas y faire avec la société et savent encore moins y faire avec les femmes ; ratés sous certaines formes, mais qui essaient malgré tout, parce que c’est peut-être leur seule marge de manoeuvre. En ce sens, Thomas Glahn m’a semblé être une sorte de des Esseintes à l’envers : dans A rebours de Huysmans, Des Esseintes fuit le monde, qu’il juge laid et méprisable, pour se réfugier dans une thébaïde à l’écart de tout, où il s’entoure d’art savamment choisi dans une vie tout ce qu’il y a de plus artificiel. Glahn, jugé si sauvage, ne chercherait-il pas la même chose, ne nourrirait-il pas le même mépris que le dandy de Huysmans pour la société qui l’entoure et ses codifications absurdes ?

Tu erres ici et consumes ta vie pour une chétive écolière et tes nuits sont pleines de rêves désolés. Et un air étouffant stagne autour de ta tête, un air empesté d’antan. Cependant qu’au ciel frissonne le plus merveilleux des bleus et que les montagnes appellent.

En ce sens, la relation tumultueuse entre Edvarda et Glahn symbolise assez bien celle qu’il a, malgré ses efforts, avec la société dont il est le produit, et qui mêle attraction et répulsion. *La toute fin du roman, qui nous montre Glahn parti loin dans les terres indiennes, et cherchant à tout prix l’auto-destruction va dans ce sens.*

En creux, Pan condamne la société qui permet l’existence, voire crée des rapports aussi loin de l’élan des cœurs et des personnalités. Ne reste que le destin brisé du héros, plus détestable lorsqu’il est rattrapé par la complexité des rapports sociaux, mais qui serait peut-être resté placide et sympathique, terré dans sa retraite. Si je suis passée à côté de la justification du titre, j’ai été sensible au désespoir d’un personnage qui essaie de trouver une sérénité qu’il lui est, presque toujours, impossible d’atteindre. Espérons que les lecteurs de Pan, contrairement au lieutenant Glahn, se souviendront que le bonheur est là, à portée de main, et qu’il sauront avoir la volonté de le saisir. J’ai, du moins, l’impression que c’est une lecture de ce type qu’espérait l’auteur.

Plusieurs années durant j’ai pensé pouvoir lire dans les âmes de tous les hommes. Peut-être n’en est-il rien…

Un curieux petit classique donc, pour le Challenge associé, qui m’a rappelé beaucoup de lectures fin de siècle que j’ai faites il y a quelques années – dans un style cependant beaucoup moins apprêté, volontairement plus rude, qui pourra donc séduire les réfractaires aux élucubrations du XIXe finissant.

Challenge-proust

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5 réflexions au sujet de « Pan de Knut Hamsun »

    1. Ah bah ça me fait bien plaisir ! En fait, au départ, j’ai été déçue par le style, car il est vraiment brut. Parfois, on a la description presque clinique de chaque mouvement, de chaque réplique, du genre Et je lui ai dit : – Viens, assieds-toi. Elle m’a regardé. Elle m’a répondu : – Non, je n’ai pas envie. » (je réinvente de mémoire, mais ça donne une idée)
      Mais au terme de ma lecture, j’ai eu l’impression finalement que ça servait assez bien le propos et le personnage. 🙂

      J’espère que cela te plaira !

      J'aime

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