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[J] Métal de Jānis Joņevs

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Intitulé Jelgava 94 en langue originale, le roman de Jānis Joņevs s’ouvre sur un événement fondateur pour le héros : comme beaucoup de jeunes des années 90, celui-ci entend parler de rock et de musique alternative à l’occasion de la mort de Kurt Cobain. Il découvre Nirvana et le grunge. Première étape. C’est un gamin comme les autres. Bon élève, binoclard. Il écoute des cassettes dans le salon sous les récriminations de ses parents. Et puis cela va un peu plus loin. L’éventail des groupes s’ouvre davantage. Le petit commence à faire pousser ses cheveux même si ça ne ressemble pas encore à grand chose, et puis il cherche un plus gros son de guitare, une voix plus rauque… Il passe par l’indus, le métal, le death, le black, le doom…

Quand j’ai vu passer ce bouquin je ne sais plus où – je l’ai vu passer ailleurs depuis – je me suis dit avec enthousiasme : enfin, on parle de métal en littérature ! Et puis j’ai eu peur, parce que je me suis demandée ce qu’on allait en dire. Je me suis demandée si le milieu letton du métal était si différent de celui que j’avais connu. Je voulais aussi savoir de quel métal on allait me raconter l’histoire.

Assez vite, le livre de Jānis Joņevs a dissipé toutes mes craintes. L’histoire au fond n’a pas énormément d’importance : tout se joue dans l’ambiance. Le héros narrateur suit une progression qui, lorsqu’on a tâté un peu de métal, semble logique : c’est celle qui mène à une musique de plus en plus extrême ou, du moins, de plus en plus alternative. Le livre ébauche quelques explications à cette évolution, presque darwinienne, vers un extrémisme (musical !) toujours plus grand.

L’auteur n’a pas idéalisé le milieu, mais il n’a pas fait l’erreur de le diaboliser non plus. A travers la peinture du groupe de jeunes que fréquente le narrateur, de leurs folles équipées de salles de concert en festivals, il dépeint avant tout un mécanisme assez propre à la jeunesse, et dans lequel beaucoup de monde peut se reconnaître.

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Ça a été la principale question que je me suis posée en le lisant, d’ailleurs : Métal allait-il être accessible à qui n’a jamais entendu un morceau de Slayer ou d’Hypocrisy ? J’ai l’impression que oui. D’une part parce que l’évolution du personnage se fait par paliers : tout le monde connaît Nirvana, et c’est pied à pied qu’on suit l’évolution des préférences du narrateur – qui a le bon goût de nous expliquer ce qui l’attire dans tel ou tel morceau. D’autre part, parce qu’il définit les termes spécifiques employés – et que revenir sur le plus trivial et le plus basique fonctionnement d’un monde à part, c’est peut-être déjà faire oeuvre poétique. J’en retiens la définition du headbang, par exemple, très prisé en concert, et qui consiste à secouer la tête en rythme, de préférence avec chevelure lâchée :

L’idée de base du headbang, c’est de parvenir à la transe via la manière forte, en partant à l’assaut de la citadelle de sa propre conscience, à savoir, de son propre cerveau. En hochant la tête avec l’intensité requise, la purée neuronale se trouve projetée contre les parois de la gamelle, et notre administration interne parvient momentanément à se libérer des pensées qui l’occupent, à toucher l’existence de la façon la plus directe qui soit. En bref, de la méditation.

Cependant, les noms de groupe et de chansons s’enchaînent et, s’ils faisaient écho dans ma tête, au moins en réveillant quelques lointains souvenirs musicaux, la transe musicale décrite par l’auteur ne risque-t-elle pas d’être un peu abstraite pour les non-initiés ? Peut-être serait-il intéressant de tenter une lecture assistée, en écoutant au fil du texte quelques morceaux cités, comme une sorte de voyage et d’histoire musicaux accélérés.

Cela dit, si l’on remplace le mot métal par tout autre chose, le livre fonctionne toujours, car Jānis Joņevs nous décrit, en filigrane, les mécaniques complexes d’identification et d’intégration qui se mettent en place à l’adolescence. La dynamique d’inclusion-exclusion, la tentation du nous contre les autres est fidèlement retranscrite ; et l’auteur se fend même d’une partie sur l’après, où il décrit les retrouvailles des anciens métalleux devenus adultes : qui alors a toujours un pied dans le milieu, qui a fait un trait dessus ?

Un livre qui aurait pu vivre sans parler de métal mais qui, en fait, parle bien de métal, voilà ce que nous propose Jānis Joņevs dans ce récit à la fois sombre, léger et distancié, qui m’a rappelé mes quinze ans avec une étonnante acuité.

On se trouvait dans un ancien abri anti-bombardement qui ne fut jamais utilisé aux fins auxquelles il était initialement destiné. Il nous servait désormais de refuge contre le silence du monde extérieur.

Lu et abondamment annoté sur ma liseuse (ce qui me permet un nouveau titre pour mon challenge personnel), il me permet en outre de valider la lettre J de mon challenge ABC… et c’est un premier roman. Que demander de plus ?

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