Lectures

Bellevue de Claire Berest

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Ne m’en voulez pas, je suis tombée dans un piège. J’ai vu le résumé de ce nouveau roman de Claire Berest sur un site spécialisé – une avant-critique, comme ils disent. Peut-être n’était-ce qu’une quatrième de couverture améliorée, un prière d’insérer d’éditeur… A vrai dire, je ne sais plus. Mais cela donnait le point de départ de Bellevue, et ce point de départ m’avait intriguée.

Alma va avoir trente ans. Cette jeune femme normale, écrivain discret qui donne des cours particuliers et sers dans les bars pour vivre, se retrouve à l’hôpital psychiatrique de Bellevue. Elle se remémore, étape par étape, les 24 (ou 48 heures) qui l’ont menée là. Evidemment, avec un début comme ça, on ne peut se demander : mais que s’est-il passé ? En fait, il ne s’est pas passé grand chose. Ou pas grand chose de remarquable. Enfin, c’est extraordinaire (faute d’être souhaitable) pour le personnage, ce le serait sans doute dans notre vie aussi… mais en littérature, ça n’a pas tout à fait le même impact. (Attention, divulgation de l’intrigue dans le paragraphe suivant).

Alma, elle pète les plombs, elle boit, elle envoie toute sa vie valdinguer derrière elle, elle craque. La belle affaire. Revenons un peu en arrière pour bien comprendre. Alma va avoir trente ans. Sa petite vie rangée avec Paul l’étouffe un peu, mais ça va. Elle doit subir l’humiliation quotidienne des clients du café qui ont mieux réussi sa vie qu’elle, soit. Je crois même qu’elle s’ennuie, d’accord. Elle doit rencontrer Thomas B., un jeune écrivain à succès, qui lui propose d’écrire un petit texte sur l’art contemporain ou la femme de trente ans pour une collection naissante, mais le rendez-vous se transforme en autre chose… Peut-être que nous l’avons sous les yeux, justement, ce texte sur la femme de trente ans :

C’est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation.

Je suis ressortie du livre sans me sentir changée ou secouée outre mesure, alors même qu’en tant que jeune femme de 27 ans surdiplômée pour son poste actuel, écrivant et faisant un petit boulot en espérant finir sa thèse, j’ai possiblement le profil rêvé pour m’identifier au personnage. Je suis restée de marbre face à une énième évocation d’un milieu littéraire parisiano-parisien, et ce même si elle est possiblement bien faite : on parle certes d’un personnage qui reste en périphérie dudit milieu et qui en souffre, mais cela revient toujours à parler du même milieu, des mêmes poses et des mêmes personnages. Thomas B. et son hypokhâgne, Thomas B. et son obsession pour Julien Gracq, Alma et ses parents qui conjuguent le subjonctif imparfait à l’oral m’ont semblé des pantins idéaux de ce que doit être la faune littéraire, et je n’ai par conséquent pas toujours cru aux personnages. Et le plus étrange, c’est que j’en ai croisé des brassées, de gens comme ça… peut-être parce qu’il y avait toujours un détail, dès lors qu’on les approchait un peu, qui venait contraster avec leur parfait profil de littéraires. Parce que personne n’est jamais l’archétype d’un milieu et de toutes ses réussites ou de tous ses échecs. Parce que… Vous visualisez l’idée.

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Il y a quelque chose d’intéressant, pourtant, dans cette volonté de représenter les marges du milieu littéraire et de s’attarder sur un écrivain qui a réussi, un peu, mais pas assez pour y trouver réellement sa place. Peut-être même, en creux, Claire Berest ébauche-t-elle une critique dudit milieu, qui transparaît notamment dans le rêve délirant de la narratrice, qui imagine un fantaisiste prix littéraire, nommé d’après la première femme poétesse de France. A la difficulté de s’en sortir correctement dans le monde actuel où l’écrivain, à quelques exceptions près, ne peut vivre de sa plume, d’autres facteurs d’usure auront conditionné le craquage d’Alma. Le sexisme ambiant y est en bonne place. Dommage, peut-être, que cette overdose donne lieu à des scènes de sexe au langage un peu trop cru à mes yeux – même si je dois dire que ça paraît cohérent avec le cheminement du personnage.

Ce que j’ai trouvé dommage, en somme, c’est qu’il y a de bonnes idées, et même de beaux passages – des phrases simples qui ont fait mouche, à quelques occasions. Mais malgré cela, j’ai eu la sensation d’un produit littéraire encore un peu trop lisse, un énième bouquin à la première personne qui raconte quelques heures d’un personnage pas tout à fait campé, comme fait pour devenir la femme générique, mais qui, par cela, échoue à représenter n’importe quelle femme.

Je dis cela, mais j’ai suggéré l’achat à ma bibliothèque de quartier qui, non seulement, a acquis le livre, mais me l’a réservé à son arrivée, je me suis précipitée, j’ai lu le bouquin quasi d’une traite un après-midi… (Notons que, par chance, je n’ai pas eu le bandeau avec la photographie de l’auteur, car en plus, la description d’Alma en brune aux yeux bleus – enfin… je crois – peut pousser le lecteur à identifier auteur et personnage, ce qui à mon sens n’est pas vraiment souhaitable ni bénéfique à l’ouvrage.)  En outre, Bellevue se lit très vite, cela se lit bien, alors si le sujet vous intrigue, lancez-vous pour vous faire votre propre avis.

Pour ma part, j’espère sincèrement que l’auteur essaiera à l’avenir de frapper un peu plus fort, un peu plus loin. Ses observations sur le monde sont prometteuses, son regard semble être en train de s’affûter, mais je suis, pour ce roman-ci, un peu restée sur ma faim. Je conclue tout de même sur une  citation que j’apprécie, parce qu’il y en a une ou deux de ce genre que j’ai notées au fil de ma lecture :

Est-ce que je dis libre pour qualifier un sentiment que je ne parviens pas à décrire ? Je parle du sentiment rare où le point d’ancrage s’évanouit. S’apercevoir quand on s’y attend le moins que nos points de vue fondamentaux sont finalement relatifs et qu’il s’en faudrait de peu pour balayer nos évidences et assembler le puzzle de notre vie tout à fait différemment de ce qui était prévu.

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7 réflexions au sujet de « Bellevue de Claire Berest »

  1. J’ai vu l’auteur hier soir dans La Grande Librairie et l’hésitation de l’achat s’est posé. En lisant votre chronique, sincère, je vais attendre…Merci j’ai passé un agréable moment de lecture sur votre blog.

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  2. Ah bravo, tu encombres les rayons de ta bibliothèque de quartier en plus 😉 Ca ne me faisait pas franchement envie malgré quelques bonnes critique croisées de-ci, de-là ; vu ce que tu en dis, c’est plié : pas pour moi !

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    1. En fait, c’est une stratégie éhontée pour déborder mes futurs collègues. Comme ça, un jour, après bien des efforts de ma part et un concours en poche, je finirai peut-être par être embauchée !
      (Bon, et ça me fait des économies… :p)

      Sinon, je suis toujours un peu gênée quand une chronique de ma part dissuade d’une lecture, surtout quand l’ouvrage a par ailleurs des qualités (même si d’autres critiques élogieuses souligneront davantage son intérêt). J’imagine que c’est une question subjective, et que le livre en tant que tel n’aura de toute façon pas de mal à trouver son public.

      Aimé par 1 personne

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