Ateliers d'écriture·Ecritures·Les z'envolés

[Atelier n°10] Lignes de fuite, les textes !

Pour ce dixième atelier, il s’agissait de s’inspirer d’une phrase de Vallotton : « Quant aux voyageurs, nous les abandonnerons, d’ailleurs il ne sont plus nulle part, ils roulent, ils sont suspendus et transitoires. » Certains ont mis l’accent sur le voyage, d’autre sur l’aspect éphémère… Histoires, chroniques ou simples petites observations de vie : en tout, 10 textes ont été proposés suivant la consigne. Bravo aux participants ! Je vous propose dès aujourd’hui de les découvrir, en attendant le commentaire croisé que je vous prépare entre deux averses ! 😉

~ * ~

 

9273_m_felix_vallotton

Souvenir de voyage

par Tatiza

Le TGV était bondé. Par chance, j’avais une place assise réservée, que j’avais défendue « bec et ongles ».  Mon encombrant outil de travail à côté de moi, dans l’allée centrale (je n’osais pas le laisser hors de ma vue), je cherchais désespérément le sommeil après trois jours de déplacement épuisants et infructueux.
Trois rangs de fauteuils plus loin, une famille revenait d’un parc d’attraction: ballons gonflés à l’hélium, cache-oreilles et serre-tête à l’effigie de la célèbre souris, pleurnicheries de fatigue des enfants et lassitude des parents.
Dans l’autre « carré », dans la rangée en face de la famille épuisée, un énergumène aviné commençait à monter en pression : « Ben, quoi, pourquoi tu veux plus baiser ? Tu l’aimes plus, ma teub ? » Sa pauvre compagne, discrète comme une souris, cherchait manifestement comment rentrer dans le cendrier de son accoudoir.
Je ne pus réprimer un soufflement de dépit, car il avait manifestement envie de faire son « show ». Bien sûr, le zigoto me prit immédiatement pour cible : « Qu’est-ce qu’elle a la rouquine ? Elle se la joue avec son tailleur gris ? Elle cache de l’or dans son gros carton ? »
J’essayais de protéger mon matériel volumineux d’un coup de pied destructeur par une pirouette verbale et un grand sourire :  « Ah, si seulement c’était de l’or ! C’est juste du plastique et du silicone » . Immédiatement, je m’engueulais intérieurement :
Merde, pourquoi t’as dit « silicone » ? On dit peut-être « Silicon Valley », mais c’est « silicium » en français ! Mais quelle conne !

Forcément, le poivrot continua à s’en prendre à moi : « Ben si t’as du silicone, t’as qu’à le mettre dans tes nibards, hé, planche à repasser ! Ma femme en a de bien plus gros que toi ! » . Me forçant à continuer à sourire, je conviens de la supériorité mammaire de Madame Poivrot, dont l’agressivité commençait à se manifester. Quelque part derrière moi, un voyageur  apostropha l’homme qui titubait toujours dans l’allée : « Fait chier, pochtron, ta gueule ! ».
Son attention détournée, il alla aussitôt lui chercher bagarre. Un cahot le fit à moitié tomber sur mes genoux au passage, et je pus profiter pleinement de son haleine chargée le temps d’un demi-souffle.

Enfin, le conducteur fit l’annonce que j’espérais : « Roissy-en-France, dans 10 minutes » ! Je me levais, attrapant au passage mon léger sac dans le porte-bagage, et, poussant du pied le carton de ma tour d’ordinateur, me dirigeais vers la sortie de cette voiture infernale, abandonnant les autres voyageurs à cette scène tragi-comique.

~ * ~

Plein aux as

par Yves

On les a vus descendre de l’avion avec leurs mines ravies et leurs fringues de colons. Ils allaient passer une semaine dans un hôtel de luxe, avec leurs femmes liftées et leurs dollars pleins les poches. Nous, on les attendait dans l’autocar, un MAN, le dernier cri, un 25 tonnes, moteur V6 turbo diesel de 350 chevaux et un couple de 1750 Nm (!), climatisations individuelles, lecteurs DVD et tout le toutim. On souriait gentiment ; même pas avec un peu d’ironie, non, on était juste très contents pour nous et un peu contents de voir les gros bœufs et leurs vaches à lait rentrer tout sourire à l’abattoir. Enfin « abattoir »… le mot est un peu fort, on n’allait pas les tuer quand même ! Mon mec avait une main sur le grand volant noir et l’autre qui caressait sa barbe de trois jours. Il regardait le tableau de bord de l’engin. Avec ses lunettes noires il faisait tellement « vrai », tellement chauffeur blasé ! Ça aussi, ça me faisait sourire. Moi je m’étais faite belle : maquillée, le chemisier un peu ouvert, sexy quoi ! Les touristes avaient l’air de bien aimer. Les hommes comme les femmes, d’ailleurs ; bizarre, non ? En tout cas ils montaient, l’air détendu. Ils suaient pas mal, juste. Mais la clim’ qui soufflait fort les rassurait. Ils allaient bientôt pouvoir poser leurs gros culs au frais en attendant le cocktail de bienvenue de l’hôtel. Une petite balade de 45 minutes après un voyage de six heures c’était une partie de plaisir pour ces ‘ricains. On allait passer par les champs, la campagne, les prairies… Ils pourraient admirer les cactus, les fermiers et leurs bêtes… Ce serait un peu un safari avant l’heure. Je vérifiais leurs papiers avec application et cochais leur nom sur la liste laissée dans le car – j’aimais bien jouer mon rôle à fond ! – et je leur indiquais leur siège. Tout allait bien. J’avais même pas peur de répondre à leurs questions, de laisser dans leur mémoire le dessin de mon visage épanoui. Là où on irait, personne ne viendrait nous chercher.

Kamel a fermé la large portière et a démarré le car. Le moteur a ronronné avec force et tranquillité. Ça tournait bien rond sous le capot. S’il y avait bien un truc qui ne pouvait pas merder dans notre plan, c’était bien le MAN ! Cet engin, made in Germany, brillant comme un sou neuf, n’était pas près de tomber en panne ; garanti ! Avec Kamel on s’est regardé. Derrière ses lunettes de soleil je l’ai vu sourire. Il avait l’air de dire : « Ça y est, c’est gagné ! » Allez savoir pourquoi, ça m’a rappelé notre rencontre ! A l’époque il était bien plus jeune. Il n’avait pas encore ses petites rides sur le visage ni ses premiers cheveux gris que j’aime bien. Il se rasait plus régulièrement, aussi ! Il bossait comme caissier dans le supermarché où je faisais mes courses. La première fois que j’étais passé à sa caisse, il m’a causé pendant dix minutes pendant qu’une vieille soufflait derrière moi. J’étais aussi contente de discuter avec lui que d’entendre l’autre connasse râler ! J’étais retournée faire des courses le lendemain et le surlendemain et je cherchais tout le temps la caisse de ce beau brun au visage un peu dur. Un mois plus tard on emménageait ensemble ! Quand je revois des photos de nous à cette époque, on avait l’air de deux gamins. Et pourtant c’est ces deux gamins qui avaient monté ce plan… Moi je bossais pour le même voyagiste que nos « amis » ‘ricains du jour. Je voyais l’argent que trimbalait tous les touristes… c’était dingue ! J’en avais parlé à Kamel et il m’avait demandé – je m’en souviens – « Et il y a qui d’autre que toi pour accueillir les touristes à l’aéroport ? » J’avais rigolé et je lui avais répondu « A part la reine d’Angleterre, personne ! » Après, il avait sorti des bières, on avait trinqué et il m’avait dit que c’était trop facile. « Trop facile »… fallait le dire vite ! Il nous a quand même fallu deux ans pour préparer le truc comme il faut et pour trouver le flingue.

J’ai fait l’annonce dans le micro, j’ai présenté le chauffeur et raconté par où on allait passer. J’avais même pas fini de dire « Merci pour votre attention » que les ‘ricains commençaient déjà à jouer avec leurs téléphones, leurs tablettes, leurs bidules électroniques… Bon, moi je m’en foutais ; c’est juste pour dire que c’était des connards et qu’on n’avait pas de remords à avoir avec eux. Ils avaient de la thune et on leur en prenait un peu, c’était tout. Sûrement qu’ils seraient même remboursés par leurs assurances. Alors, oui, ils paniqueraient peut-être un peu au début mais bon, c’est pas bien méchant, hein ? Ça leur ferait une bonne histoire à raconter ! Pour l’heure, on sortait tranquillement de la zone de l’aéroport. Autour, il n’y avait pas grand chose : des terrains vagues, des champs et quelques fermes isolées ! Dix minutes plus tard, on a tourné à droite et trois kilomètres plus loin on a fait le stop comme prévu devant l’océan. J’ai pris le micro pour dire deux trois conneries sur les pêcheurs et les marées et Kamel a sorti son flingue et a dit aux touristes de fermer leurs putains de gueules ! A partir de là, je n’ai plus rien dit. Je le regardais faire. Je ne souriais plus. Je n’avais pas peur mais disons que… j’étais concentrée. J’allais bientôt passer à l’action, moi aussi. Et ouais, pendant que Kamel passait dans les rangs pour récupérer le magot, je devais prendre le volant à mon tour pour emmener tout ce beau monde vers la prochaine étape de ce voyage surprise. Et j’avais pas l’habitude de conduire des gros trucs comme ça. Mais bon, Kamel m’avait dit que ça se conduisait tout seul… Et puis la route était tranquille, c’était plat, c’était tout droit. J’ai fait comme il m’a dit : j’ai appuyé lentement sur l’accélérateur et, hop, le car a avancé. J’ai tourné le grand volant pour nous remettre sur la route et j’ai continué d’accélérer. Les vitesses automatiques s’enclenchaient tranquillement, les unes après les autres, sans à-coup. J’entendais que ça criait un peu derrière, que ça protestait. Mais mon mec, il a une gueule qui fait qu’on a pas envie de l’embêter trop longtemps. Il a poussé une petite gueulante à son tour et les touristes se sont calmés. Quand j’ai atteint les 70 à l’heure, j’ai regardé vite fait derrière moi. Le sac de Kamel était déjà bien rempli. Il devait prendre les téléphones, les portefeuilles, les sacs à main et les bijoux. Il a pris son temps. Il a tout bien récupéré comme prévu. Deux minutes plus tard on était au point 2 : un carrefour où notre route croisait la 72. Il y avait là une vieille station service désaffectée. J’ai arrêté le car et on est descendu, Kamel et moi. Sa caisse nous attendait derrière le bâtiment tout fissuré. On l’avait garée là pour ne pas la montrer aux gens ; il vaut mieux être prudent, hein. Quand on est monté dans la voiture il faisait au moins 60°C dedans ! Kamel a mis le contact, on a ouvert les fenêtres et il a accéléré à fond. Les pneus ont crissé et il m’a dit un truc sensass’ : « Quant aux voyageurs, nous les abandonnerons, d’ailleurs il ne sont plus nulle part, ils roulent, ils sont suspendus et transitoires. » Il avait dû lire ça quelque part et le retenir ! Il est fort, mon homme ! Un peu plus loin il a jeté les clés du car par la fenêtre et je l’ai embrassé. Je sentais mon cœur battre à 200 à l’heure !

J’ai repensé à Joseph, le gars à qui on a laissé les deux « titulaires ». Il devait être sur la route lui aussi. On lui avait donné cent balles pour qu’il emmène Steven et Monica, le conducteur et l’accompagnatrice qu’on a remplacé, faire un petit tour pendant qu’on faisait notre « boulot ». Joseph était un vrai gangster, lui ; limite barjot. On dit souvent qu’on sait jamais ce qu’il y a dans la tête des gens, hein ? Ben lui, avec sa gueule cabossée, ses yeux noirs et son sourire malsain, tu n’as même pas envie de savoir ce qu’il y a dans sa tête ! J’en étais presque désolée pour Monica, de la laisser avec lui. Elle, je l’aimais bien. On avait appris à la connaître, la p’tite blonde. Elle travaillait depuis un ans pour cette agence de voyage. Elle avait un copain et ils avaient une petite maison à vingt bornes de l’aéroport et un cheval dans le pré d’à côté. Elle aimait bien s’en occuper. Nous, avec Kamel, on lui avait raconté qu’on bossait dans l’aéroport. On y allait souvent du coup. On l’invitait pour le café et on lui racontait notre vie. Des fois je la voyais seule et j’lui disais des trucs sur notre couple. Au début c’était surtout un jeu et puis finalement, c’est devenu un peu plus que ça : Je me confiais à elle, vraiment. Lui, Steven, c’était un mec bien aussi, mais pas très marrant. Je crois qu’il m’aimait bien et ça nous arrangeait bien pour notre affaire. Il avait été chauffeur de bus à la capitale mais c’était un boulot un peu dangereux alors il avait préféré conduire les cars de touristes. Moins dangereux, qu’il croyait ! En tout cas, ce jour là, on leur a dit qu’on avait un truc à leur montrer et ils nous ont suivi, enthousiastes, jusqu’au parking. Ils s’attendaient sûrement à ce qu’on leur montre un truc super cool comme une nouvelle voiture ou quelque chose dans le genre mais… on leur a montré Joseph ! Ils ont fait une sacrée tête. Kamel a sorti son flingue, là, pour la première fois, et ils ont compris qu’on ne rigolait pas. Ils sont montés dans la vieille caisse de Joseph et on leur a dit adieu.

Nous, on fonçait vers l’aéroport. C’aurait été dommage de rater l’avion, hein ? J’avais aux doigts les plus beaux bijoux que j’avais jamais vu – et sûrement les plus chers ! Kamel, dans son portefeuille, il avait plus de billets qu’il n’en avait jamais eu… et des gros en plus ! Le reste : les téléphones, les tablettes, les portefeuilles vides, on avait tout balancé par la fenêtre sur le bitume chauffé à blanc par ce putain de soleil d’été. J’avais sorti la tête par la fenêtre pour voir ce spectacle, derrière nous. C’était beau. Les tablettes et les téléphones éclataient en tombant par terre et ça brillait, ça scintillait. Les portefeuilles, on aurait dit des serpents écrasés ; magnifique ! Je m’étais recoiffée vite fait dans le petit miroir du pare-soleil et au bout de la longue ligne droite je commençais déjà à voir les grands bâtiments blancs de l’aéroport qui ondoyaient dans l’air brûlant. Ça sentait déjà les vacances, la liberté, une vie tranquille, nouvelle… Et puis, dix secondes plus tard, mon sourire s’est figé. Devant nous, on a vu une voiture de police qui arrivait à fond la caisse vers nous, tous feux allumés, gyrophares tournoyants et sirènes hurlantes…

~ * ~

La Ville des fantômes

par Alphonsine

Ce matin, je n’ai pas retrouvé mon parapluie. Cela tombait plutôt mal, parce qu’il pleuvait à verse. J’ai regardé tous les endroits où un parapluie raisonnable pouvait se trouver : dans l’entrée, dans le cagibi où on devrait accrocher les manteaux et où l’on entrepose plein d’autres choses qui n’ont rien à voir, ou même sous les fenêtres. Aucune trace. J’ai regardé dehors. De l’eau tombait par rasades continues. Il n’y avait là pas assez de rage ni de violence pour qu’on puisse espérer une accalmie prochaine : c’était une pluie qui semblait sereinement préméditée et qui était partie pour durer.

Je suis sorti et j’ai marché. Je serre les pans de ma veste contre moi. Cela ruisselle, partout, devant, derrière, tout autour de moi, et j’ai l’impression à force de n’être qu’une gouttelette d’eau grise de plus, qui met simplement un peu plus de temps que les autres à s’écouler. Les gens autour – et ils ont bien raison, les gens autour – marchent à grandes enjambées, sous leurs dignes parapluies, sans un regard pour les trottoirs qui se noient. Ils sont en transition. La ville – rectangles gris sur fond gris – elle est  bien contente : c’était exactement ce qu’elle voulait faire.

Et moi, je m’en veux un peu d’avoir perdu mon parapluie parce que je suis tenté de lever les yeux sur les façades qui détrempent. J’ai peur de surprendre une scène à laquelle je n’ai pas été convié ; en pressant le pas sans presque m’en rendre compte, je me demande quel châtiment me réserve cette Diane au bain des temps modernes. Les voyageurs, en cessant de voir, font œuvre de prudence.

Je devrais peut-être baisser la tête, moi aussi, faire comme si je n’avais rien vu. Soucieux de ne pas la surprendre, la pauvre ville aux grandes eaux, je cherche même un motif d’inquiétude habituelle dont m’occuper durant mon trajet. Je me concentre sur des sujets on ne peut plus sérieux. Comme tous les autres, je vais d’un point A à un point B. Je suis suspendu ; je suis transitoire.

Mais une goutte d’eau, insolente, roule sur les rebords de mon chapeau et me tombe sur le nez. Je ne peux pas m’en empêcher : je lève la tête. Derrière le rideau transparent que la ville a tendu entre elle et moi, je la devine peut-être plus sûrement encore qu’en plein soleil. J’aimerais bien comprendre pourquoi elle se dissimule ; quelle est l’atroce marque qu’elle essaie d’effacer à grandes eaux ; et pourquoi il lui faut tant de litres et de temps.

Une silhouette en transition secoue son parapluie sur moi, m’éclabousse sans me voir. Je reprends ma route avec un sourire d’excuse. J’ai envie de lui dire, à la grande ville, que ce n’est pas grave, qu’on a tous le droit de craquer un jour. Mais je ne suis pas sûr qu’elle soit encore prête pour ça.

Publicités

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s