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Atelier d’écriture n°10 : Commentaire croisé

J’ai posté ci-dessous les dix propositions pour le dernier atelier d’écriture. Il restait cependant la nécessaire mise en regard des différents textes. Rappelons simplement la citation qui nous a servi de point de départ, pour commencer :

Quant aux voyageurs, nous les abandonnerons, d’ailleurs il ne sont plus nulle part, ils roulent, ils sont suspendus et transitoires. (Félix Vallotton)

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Mac Nicolae, Life of Pics

J’ai cherché, pour illustrer cet article, une photographie prise avec longue exposition. Elle aurait représenté une rue, avec des gens qui passent, qui font leur vie de gens. Procédé oblige, ils apparaîtraient comme un flux, une marée, et non comme des individualités qui se détachent. C’est, déjà en soi, une forme de commentaire.

Il y avait plusieurs angles possibles pour attaquer cette citation. Le premier thème convoqué, le plus évident, était celui du voyage. Le deuxième élément, celui qui donnait à la citation toute sa particularité, était ce mystérieux suspendus et transitoires, qui a été interprété de plusieurs façons différentes.

Parties d’un grand tout, éléments pris dans le flux, les voyageurs deviennent malgré eux passagers – au sens d’êtres de passage. Nous percevons leur présence, ils existent pendant un court instant, éphémères individualités, avant de disparaître de notre vie. Souvenir de voyage de Tatiza nous propose une de ces scènes prise sur le vif. Fiction ou réel souvenir ? Qu’importe : l’importun qui vient gêner la narratrice ne peut que disparaître. Partir du train pour ne plus le voir ne revient-il pas à faire cesser, d’une façon ou d’une autre, son existence ?

Est-ce à dire que celui qui voyage cesse un instant d’exister ? Plusieurs des participants ont perçu toute la violence d’une telle idée, et s’en sont même servi comme ressort dramatique. Plein aux as d’Yves et La Boutique du bout du monde d’Al Prazolam posent, chacun à leur façon, cette question : dans ces deux textes, les personnages principaux relèguent, par cynisme, l’individualité de leurs voyageurs au magasin des accessoires. Il faut dire qu’ils ont besoin de le faire : c’est un mal nécessaire pour mener à bien leur entreprise. C’est ainsi que la boutique du bout du monde peut fonctionner et continuer d’ouvrir ; c’est ainsi que la folle aventure des deux protagonistes de Plein aux as pourra commencer.  Dans La Boutique du bout du monde, le propos se teinte de symbolisme : la boutique offre une étape avant un voyage sans retour, et si la disparition du voyageur est ici prise au pied de la lettre, elle peut symboliser la marche inexorable de tout homme vers la mort. Du côté de Plein aux as, le ton est bien plus romanesque, confinant au roman d’aventure et aux récits de brigandage : mais la disparition des voyageurs, leur effacement au profit de l’héroïne n’est-elle pas la condition sine qua non de cette folle équipée ? Et la protagoniste, filant à pleine vitesse, perdue dans les flashbacks, ne traverse-t-elle pas aussi, à sa façon, un moment de transition ? Symbolisme aussi pour les deux protagonistes du texte de Valérie Musset, Accident sur la ligne Madras-Bombay semblent eux aussi voués à la disparition : après un débat d’idée qui prend la phrase du sujet comme point de départ, en la teintant du pragmatisme bourgeois du XIXe siècle, les représentants de l’ancien et du nouveau monde s’aventurent hors du train pour une folle équipée dans la jungle… au risque de disparaître à leur tout. L’idée est poussée à son extrême dans Des trains, des voyageurs de lala : les trains à bestiaux qui filent vers l’Est sont remplis d’humanité broyée. Ce n’est plus le narrateur qui ressent alors le besoin d’effacer ses victimes, c’est l’horreur de l’Histoire (sans que son texte se limite à ce seul propos, loin de là).

Je parlais il y un instant de transition : c’est que plusieurs se sont attachés à décrire un processus. De quai en quai, de Jonas, est dans ce cas. Dans un poème à vocation métaphorique, il mêle les références antiques et les références modernes comme pour mieux brouiller les pistes : sans jamais s’arrêter, voyageurs qui poursuivent leur errance, c’est un mouvement perpétuel qu’il décrit dans son texte. Processus également dans Un étrange voyage de Gayane Paquetin, mais l’auteure s’est ici amusée à renverser nos référents et à interroger nos automatismes. En effet, les voyageurs ne sont plus ces entités prêtes à disparaître parce qu’en transition dans son poème : ils restent immobiles tandis que le train voisin (ou que le monde autour) se met en branle. Mais à cette continuité, à ce processus qui n’a pas de fin, certains semblent vouloir faire rupture. Les poètes du texte de Jonas sont ceux qui se soustraient au cheminement infini que le monde leur impose. Dans La Ville des fantômes d’Alphonsine, le narrateur est celui qui justement se surprend à lever les yeux parmi tous les voyageurs qui baissent la tête pour ne surtout pas surprendre la ville qui se lave et se transforme. Cette rupture, c’est aussi le surgissement de la réalité dans Le compartiment de Kemp, où le personnage principal scrute les voyageurs qui l’entourent et s’amuse, à partir d’indices divers, à imaginer leur trajectoire de vie. La réalité, cependant, est bien différente des apparences – comme nous incitait à le penser le premier paragraphe qui, en parlant de la caverne de Platon, nous chuchotait un discret indice…

Un peu à part de tous ces textes, que j’ai essayé de mettre en relation, demeure L’Imposture de CM Le Guellaf, qui pourrait être vu comme une combinaison de la présente consigne… et de celle de l’atelier 9. S’inspirant d’un tableau du même Vallotton , le texte s’attarde sur la relation entre Vallotton et Suzanne : la notion de transitoire demeure, pourtant, dans le jeu de ces deux personnages qui ne cessent de se dérober l’un à l’autre.

De l’ensemble de ces lectures, il ressort qu’à travers cette phrase, nous avons été nombreux à travailler, d’une façon ou d’une autre, sur les idées de continuités et de ruptures. Cela tient sans doute à la forme littéraire en tant que telle : le phrase de Vallotton présentait une processus, une transition ; pour introduire un récit, il fallait que surgisse alors un élément perturbateur, événement ou personne, qui vienne justifier le focus de notre texte sur une situation a priori immuable. La disparition, la négation qui vient à toucher les voyageurs, qui n’existent pas et ne vont nulle part a été interprétée de manière symbolique : nécessité pour un personnage de les percevoir ainsi, disparition choisie, subie, du fait des hommes ou de la simple conjoncture. Quelques échos, peut-être, pourraient être à faire avec le sujet sur l’éphémère, qui avait été donné il y a quelques mois.

~ * ~

C’est ainsi que se termine notre voyage, avec quelques retards, mais c’est peu étonnant en ces périodes d’intempéries et de grave. A nous de reprendre notre route, chacun de notre côté, après nous êtres lus et commentés… jusqu’au prochain sujet d’atelier, tout au moins ! Merci à tous pour votre participation ! 🙂

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2 réflexions au sujet de « Atelier d’écriture n°10 : Commentaire croisé »

  1. De même, belle analyse et merci pour ces commentaires éclairés ! Pour ma part, j’ai eu un coup de coeur pour le texte d’Al Prazolam ; j’y trouve le même plaisir de lecture qu’avec certaines nouvelles d’Edgar Poe. Je trouve l’assaisonnement en fantastique très bien dosé !

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