Challenge ABC 2016·Lectures

[T] Le Chardonneret de Donna Tartt

Si un tableau se fraie vraiment un chemin jusqu’à ton cœur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas « oh, j’adore cette œuvre parce qu’elle est universelle », « J’adore cette œuvre parce qu’elle parle à toute l’humanité ». Ce n’est pas la raison qui fait aimer une œuvre d’art. C’est plutôt un chuchotement secret provenant des ruelles. Psst, toi, hé gamin, oui, toi. Un bout de doigt qui glisse sur la photo fanée.

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Commencé il y a plus de dix ans aujourd’hui, Le Chardonneret de Donna Tartt résonne tout particulièrement dans des temps troublés comme le nôtre. Grand pavé d’environ 800 pages, le roman a pourtant failli me tomber des mains à ses tout débuts : la faute à une exposition particulièrement classique, qui m’a fait craindre un rien de pose, trop de mélodrame. Posons un peu le contexte. Nous sommes dans une chambre d’hôtel à Amsterdam. Théodore Decker tourne dans sa chambre comme un lion en cage. Il a fait quelque chose de grave, on ne sait pas vraiment quoi. Il erre, son esprit vagabonde ; il vivote en attendant quelque chose – réponse ou châtiment. Et il repense, alors qu’elle semble lui apparaître, à sa mère disparue. Flash-back.

Je me suis fait un peu beaucoup avoir ces derniers temps, alors j’étais un peu méfiante. Je me laisse trop facilement attraper par les expositions à base de mais que s’est-il donc passé ?! Je me suis accrochée, pourtant, et j’ai retrouvé Théo à 13 ans, avec ses préoccupations de gamin normal. Il est convoqué par le principal avec sa mère, parce qu’il a fait je ne sais plus quelle bêtise (sans doute a-t-il été surpris à fumer quelque part). Le rendez-vous est à onze heures alors ils ont le temps, ils se promènent un peu… et puis sa mère y pense, il y a cette exposition de peintres flamands au Metropolitan Museum of Art, il faut absolument y aller avant que ça ne se termine, elle doit lui montrer quelque chose, un tableau qui a compté pour elle…

C’est là que tout s’enchaîne. Le roman nous explose à la figure, avec ou sans vilain jeu de mots ; les événements s’enchaînent, et surgissent autant de personnages hauts en couleur, façon roman-fleuve du XIXe siècle. A partir de là, cependant, je me dois de vous avertir. Je ne sais pas si l’intérêt du livre est dans son intrigue – je pense dans tous les cas qu’il ne se limite pas à cela – mais les effets de surprise y sont bien maîtrisés, et participent de l’état de sidération qui frappe notre personnage à plusieurs reprises. Dans tous les cas, le paragraphe suivant révèle quelques éléments de l’intrigue.

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Carel Fabritius, Agar et l’ange

Orphelin de sa mère, sans père puisque celui-ci a disparu sans donner de nouvelles, Theo est recueilli par les Barbour, une famille de riches new yorkais qui semblent vivre dans un livre de bonnes manières. Le père disparu refait cependant surface. Theo décolle avec lui et sa nouvelle copine jusqu’à Las Vegas où il rencontre Boris, qui deviendra son meilleur ami et son compagnon de galère. Oh, et il y a Pippa, bien sûr, la jolie rousse qui a été brisée, comme lui, peut-être plus que lui, par l’accident ; et Hobie, le restaurateur de meubles chez qui il se réfugie et à qui il n’ose pas confier son secret. Car bien sûr, Theo a un secret. Dans le flou qui a suivi l’explosion, il a accompagné les dernie

rs instants d’un vieil homme, Welty, qui lui a confié dans son dernier souffle un paquet bizarroïde. A l’intérieur, Le Chardonneret, oiseau peint par Carel Fabritius, dont le maître fut Rembrandt. Peu de peintures sont arrivées jusqu’à nous, car l’atelier du peintre fut détruit par les flammes le 12 octobre 1754, suite à l’explosion d’une poudrière. Le jeune garçon garde le tableau, qui le suit tout au long de son aventure, et sert de fil rouge à notre histoire.

De nombreux noms ont été convoqués pour caractériser Le Chardonneret, qui a été récompensé par le Prix Pullitzer de la fiction en 2014. J’en retiendrai deux, dont les échos m’ont semblé particulièrement significatifs. Dickens, d’abord, qui par le parcours d’un orphelin nous fait découvrir différentes strates de la société londonienne dans Oliver Twist. Les Barbour et Hobie le restaurateur de meubles se partagent le rôle du gentil M. Brownlow, qui recueille Oliver malgré ses bêtises, et l’entoure d’affection et de bons soins ; tandis que le père et ses magouilles, avec sa recherche constante d’argent, et l’ami Boris, qui initie Theo à la drogue et l’embarque, incidemment, dans des histoires de gangster, rappellent assez bien Fagin et ses gamins chapardeurs. On pensera également à Crime et châtiment de Dostoïevsky pour le rapport aussi fasciné que paranoïaque que Théo entretient avec son tableau volé :

Toute ma vie d’adulte, j’avais été nourri en privé par cette grande joie cachée et sauvage : la conviction que ma vie entière tenait en équilibre sur un secret qui pouvait la faire exploser à n’importe quel moment.

Mensonges et dissimulations, qui contribuent à transformer Theo au fil des années, à l’éloigner de lui-même et de sa cicatrice première, jamais tout à fait refermée. Le Chardonneret est un long roman, voire un très long roman : je n’ai pas été surprise d’apprendre, en lisant une interview, que son auteur a mis dix ans à l’écrire. L’effort est mesuré, cependant, car certaines parties filent comme le vent : le roman est rythmé intelligemment et à chaque fois que l’intérêt se calme un peu, que le personnage principal semble s’installer un peu dans une période de sa vie, une nouvelle péripétie survient et remet tout en question. Surtout, lorsqu’on arrive à la fin, on se rend compte que ce roman est long par nécessité : il fallait que le personnage passe par autant d’épreuves, et qu’il rencontre autant de personnages pour prendre la mesure du temps, pour comprendre de quoi il en retournait.

La conclusion souffre cependant de quelques longueurs et maladresses : sans doute était-il difficile pour l’auteur d’abandonner brusquement son personnage, et Donna Tartt le fait disserter sur son expérience pendant quelques pages de trop. Par chance, comme ça aurait pu être le risque pour une histoire si longue, le dénouement ne m’a pas semblé trop déceptif. Force du secret, pouvoir de l’art rédempteur : les thèmes traités par Le Chardonneret ne sont certes pas nouveaux, mais ils sont traités efficacement, avec ce qu’il faut de rebondissements pour les réactualiser un peu.

Et au petit pan de mur jaune d’un tableau de Vermeer (un peintre flamand, encore !) qui fait remettre en cause à l’écrivain Bergotte tout le travail de sa vie dans A la recherche du temps perdu, c’est un simple petit oiseau rouge et jaune, dressé sur son perchoir qui, dans Le Chardonneret, renvoie à Théo la vérité crue de sa condition.

Mais que dit le tableau à propos de Fabritius lui-même? Rien sur la dévotion religieuse, romantique ou familiale; sur la crainte respectueuse du citoyen, l’ambition professionnelle ou sur le respect pour la richesse ou le pouvoir. Il n’y a là qu’un minuscule battement de cœur et la solitude, un mur lumineux et ensoleillé, et ce sentiment qu’il n’y aura pas d’échappatoire. Le temps immobile, qui ne pourrait être nommé comme tel. Enfermé au cœur de la lumière : le petit prisonnier stoïque.

Une lecture plaisante, pleine de l’amour de l’art, et de personnages qu’on n’oublie pas.

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7 réflexions au sujet de « [T] Le Chardonneret de Donna Tartt »

  1. Ah, tiens… Moi je l’avais trouvée plus que déceptive cette fin, et pourtant j’aime bien qu’on joue avec mes attentes. Mais là, j’ai simplement eu l’impression de m’être fait balader pour rien par une auteure très doué pour délayer. Bref, tout ça m’avait carrément énervé. Du coup je suis toujours étonné quand, de nouveau, des bonnes critiques apparaissent 😀

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    1. Ah ! Me serais-je fait balader ? Peut-être… je n’ai pas tout de suite su quoi en penser et je trouve que la fin regorge tout de même de maladresses (bilan un peu poussif, marques du livre en train de s’écrire qui n’avaient jamais alourdi le récit jusque là… et pour le coup ça ne passe pas aussi bien que dans Le Temps retrouvé). Pourtant, le message a porté (bien que simple). Je ne pourrais pas dire par exemple que ce roman apporte réellement quelque chose de nouveau.

      J’imagine que je suis arrivée à ce roman avec moins d’attente aussi, n’ayant pas vraiment lu les critiques élogieuses (même si je suis passée plus difficilement à côté du bandeau PRIX PULLITZER rouge que la bibliothèque a conservé).

      Notons que je ne retenterai sans doute pas l’aventure : quitte à me plonger dans du long, j’ai d’autres titres qui me font de l’oeil, et sans doute que le temps de lecture est bien plus grand que ce que ce livre m’aura appris. Il y avait un côté lecture d’été, qui m’a fait du bien après un essoufflement relatif, mais… Voilà. (ça c’est de l’argumentation 😀 !)

      Merci pour ton commentaire, en totu cas : je suis contente que le livre suscite la discussion, et je pense qu’il est important de mettre en avant la diversité des critiques. J’invite d’ailleurs tous les curieux à lire la critique du Pr. Platypus sur le même livre, afin de se faire leur idée : http://profplatypus.fr/2015/11/19/le-chardonneret-de-donna-tartt/#more-2572

      Allez, zou ! 😉

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  2. Voici un livre que j’avais beaucoup aimé, l’ayant lu à sa sortie. Mais la fin m’a semblé un peu décevante également, notamment par la manie qu’a Donna Tartt de dresser le bilan des destins des personnages parvenus au bout de leur parcours (une particularité également très visible dans Le maître des illusions). J’ai en tout cas le souvenir d’un très bon moment de lecture, notamment lors de la deuxième partie, lorsque Théo rencontre Boris et que s’ensuit tout un pan de vie propre au roman d’initiation.

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    1. Ah tu as mis le doigt sur ce qui me gênait (et que j’appelais maladroitement… des maladresses) : ce côté bilan de fin, genre « Bidule a fait ça » , « Machin s’est débrouillé comme ça », « au fait, les meubles, c’est réglé » assez artificiel.
      Dans tous les cas, si un personnage semble faire consensus, c’est bien notre ami Boris… 😀
      Un grand merci pour ce commentaire éclairant !

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  3. J’avais été bluffée durant les premières pages et ensuite, même si je ne suis pas aussi sévère que notre ami Pr. Platypus, j’avais été un peu déçue, peut-être parce que j’en attendais beaucoup…

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    1. Il faut dire que le début est… explosif, dans tous les sens du terme. Cela crée des grandes attentes pour la suite (le fameux : MAIS QUE S’EST-IL PASSE ?! chers à beaucoup d’auteurs :P).

      Je suis heureuse en tout cas d’avoir découvert ton blog que je trouve très plaisant et te remercie de ton passage par chez moi ! 🙂

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  4. J’ai lu un autre livre d’elle : Le Petit copain ; c’était un petit pavé aussi surtout que je devais avoir une quinzaine d’années. J’en ai un souvenir « doux et lent » : il ne se passait pas grand chose mais justement, c’était presque réel (parce que dans la vie, il ne se passe pas des dizaines de rebondissements par semaines). C’est un livre qui fait du bien, de temps en temps pourtant je ne sais pas si je me relancerais dans un livre d’elle, de peur que ce soit un copié-collé, et ce que tu dis de celui que tu as lu me conforte dans cette idée.
    Merci pour cette chronique. 🙂

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