Challenge ABC 2016·Lectures

[G] Sous les couvertures de Bertrand Guillot

Qu’allaient-ils devenir ? Chaque semaine, il se trouvait un nouveau roman pour poser la même question angoissée. Et chaque semaine le débat finissait par prendre, car au fond les livres n’aimaient rien tant que se raconter les mêmes histoires.

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En cette rentrée littéraire qui s’amorce, je trouve qu’il est plus que temps de parler de Sous les couvertures, roman paru en septembre 2014 (en pleine… rentrée littéraire, justement) aux éditions rue Fromentin. Rien sans doute ne m’aurait poussée à lire ce court roman, presque un conte, s’il n’avait été mis en avant sur les tablettes de ma bibliothèque professionnelle : qui viendrait lire un bouquin qui est sorti il y a deux ans quand les premiers livres de la rentrée pointent leurs banderoles rouges pleines de promesse ? (Souvenez-vous de cela, c’est important). Parce que cela tombe bien, puisque c’est exactement le sujet de ce petit roman, léger, tendre, et plutôt bien campé.

Sous les couvertures relève à la fois de l’apologue et du rêve d’enfant. Dans une librairie de quartier qui se meurt doucement, figée par l’habitude et pliant sous la concurrence des géants du Web, les livres se réveillent dès lors que le vieux libraire et sa petite employée baissent le rideau de fer de la boutique. Un week-end, alors que des cartons de nouveautés arrivent, l’inquiétude est à son comble : qui sera envoyé au pilon pour leur faire de la place ? Les livres du fond de la librairie, menés par un grand roman ambitieux, organisent une révolte. Leur but ? Détrôner les best-sellers, les livres sur la table devant le comptoir que tout le monde achète déjà et que le libraire, faute de temps et d’énergie, met en avant pour plus de facilité. Mais, comme beaucoup de révolutions, les faits débordent bien vite des utopies de départ.

L’auteur alterne entre un chapitre du point de vue de nos révoltés de papier et un chapitre du point de vue d’un personnage humain (tour à tour le vieux libraire, son employée Sarah,  l’auteur de tel ou tel titre dont nous suivons les aventures, ou encore le patron d’une célèbre librairie américaine en ligne que nous ne nommerons pas). Cela fait moins de 200 pages, cela se lit tout seul, dans un style simple et efficace, et l’on aurait pu craindre toutes les maladresses possibles et imaginables, car, nous l’avons vu à plusieurs reprises, parler des mutations du monde du livre sans manichéisme est tout sauf évident*.

Or je trouve que Bertrand Guillot parvient à éviter certains des écueils les plus dangereux. Si la tablette numérique, sans âme ni personnalité, tient tout de même lieu de repoussoir (les livres en guerre renoncent cependant à lui intenter un procès, estimant que leur combat est ailleurs), elle se révèle par exemple un allié précieux au cœur de la bataille. Et lorsque d’aventure, l’auteur s’attaque tout de même à quelques têtes – du best-seller creux, finalement pas si méchant que ça, surtout fatigué d’être lui même à l’Académicien pompeux qui idolâtre les classiques sans leur parler véritablement – c’est avec un rien de distance et de tendresse, l’air de nous dire que tout ça n’est tout de même pas si sérieux. Affleurent, ça et là, quelques réflexions intéressantes sur littérature et monde du livre, et l’on peut regretter que l’auteur n’ ait pas poussées plus avant :

C’était un axiome de la vie littéraire : quiconque négligeait de s’interroger sur la littérature était d’emblée considéré comme un auteur mineur. Si bien que dès que le débat se rouvrait, chacun s’empressait de s’y mêler.

D’autant plus que, mine de rien (attention, spoiler !), même dans la résolution finale où les best-sellers ont été boutés hors de la table et sont remplacés par des ouvrages plein de promesses, la question de la violence et du rapport de force dans le champ littéraire demeure. Dans la librairie close, les ouvrages ne cessent de se comparer, de se jalouser ; en un mot, de se faire la guerre ; c’est juste que l’affrontement était auparavant seulement verbal et symbolique. Demeurent, dans leur coin, les classiques endormis, qui ne participent à la révolution que de loin, et la conseillent – et où j’ai été surprise de croiser George Darien et Fernand Divoire (pas si évidents que cela à trouver en librairie, quand on y pense !).

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Le livre de Bertrand Guillot semble donc totalement d’actualité et me semble une lecture idéale avant de se plonger dans les remous de la rentrée littéraire (que je ne suivrai cette année que de loin en loin). Simplifions un peu et disons qu’il nous permet de prendre conscience (ou de nous souvenir) des failles du système et nous pousse à la découverte de ces petits auteurs, peu promus, peu mis en avant, derrière les toujours-même-15-têtes-d’affiche. Il a le mérite de témoigner d’une bonne connaissance du milieu littéraire, de ses codes, et d’en livrer une description qui évite le manichéisme étouffant : ici, les thuriféraires du c’était mieux avant sont logés à la même enseigne que ceux qui courent à la nouveauté sans s’interroger une seconde sur la littérature, et la réponse que suggère l’auteur se place plutôt dans un juste milieu, une voie autre, qui laisse toute la place au professionnel prescripteur. Dans mon cas, le fait que j’aie remarqué ce roman par une mise en avant volontaire de la part d’une bibliothécaire, donne au message encore plus d’impact !

La lecture est plaisante et l’auteur ne doit pas être tout à fait mineur puisqu’il s’aventure à se demander qu’est-ce que la littérature ? Je note surtout que ce petit roman refermé, j’ai envie, tour à tour de visiter mes librairies fétiches… et de jouer, comme nos héros de papier, à mélanger, voler, substituer toutes les jaquettes et bandeaux qui fleurissent sur les nouveautés. Déjà *** exemplaires ! (sur un livre qui n’a pas encore trouvé son public) ; Un style incomparable ! ; Un magnifique portrait de femme ! ; Une enquête palpitante ! et tous les autres… Mais que les libraires qui me voient passer chez eux se rassurent, cependant : j’attendrai d’être chez moi pour m’amuser à ces petites correspondances littéraires  !

Une lecture qui m’avance un peu dans mon challenge ABC, où il me manquait encore la lettre G.

Et vous, en cette rentrée littéraire, guettez-vous les nouveautés, préférez-vous les classiques, ou encore ces livres vieux de quelques années, qui dorment dans les rayonnages, en attendant leur retardataire lecteur ? 

* Pour les curieux ou les fraîchement arrivés, je vous renvoie à ma critique du Liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent, qui traite, à son début, d’un sujet très proche, soit des livres pilonnés ; ainsi qu’à celle de Rideau ! de Ludovic Zékian, qui porte sur la fermeture d’une petite librairie de quartier. Pour ceux que le thème intéresse, mes critiques d’ouvrages concernant le livre seront prochainement répertoriées dans la nouvelle rubrique, en barre de navigation, consacrée au monde du livre.

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2 réflexions au sujet de « [G] Sous les couvertures de Bertrand Guillot »

  1. Une lecture qui, en effet, tombe à point nommé ! Je suis un brin mitigée concernant la rentrée littéraire, surtout lorsque je constate l’engouement général des blogueurs pour cet évènement que je ne suis que de loin… Ce qui est dommage, c’est de retrouver encore et toujours les mêmes têtes d’affiche : sur six-cent bouquins, pas même une cinquantaine ne sont mis en avant, et tous proviennent de grosses maisons d’édition. C’est la loi du marché, certes, mais voir les colonnes de magazines ou de blogs et les tables de grosses librairies se faire truster par Gallimard, Stock, Flammarion et Albin Michel, c’en devient lassant ! Pour ma part, je pense tout de même me procurer deux-trois sorties qui me font envie, mais sans plus : j’ai encore bien trop de livres qui roupillent dans ma bibliothèque et qui ne méritent surement pas d’être chassés par la moindre nouveauté !

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense faire pareil, en fait : je risque de craquer sur un ou deux titres, mais je trouve aussi qu’on parle toujours un peu des mêmes – et je remercie d’ailleurs ma librairie de quartier d’alors d’avoir mis en avant d’autres titres un peu moins mis en avant.

      Dans tous les cas, revenir sur d’anciens titres (classiques ou non), c’est se donner aussi le temps de la découverte et la possibilité d’envisager le livre avec un peu plus de recul. Je pense que ça ne peut qu’être bénéfique. Merci de ton commentaire ! 🙂

      Aimé par 1 personne

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