Challenge Clasique 2016·Lectures

Du côté de chez Swann de Marcel Proust (Chronique rêvée)

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J’ai attendu d’avoir fini le dernier tome, il y a maintenant six ans, avant de m’autoriser à dire, avec la familiarité des connaisseurs, La Recherche, pour désigner le chef d’oeuvre de Marcel Proust. Je sortais alors d’une licence de lettres, et je me trouvais si peu d’intelligence et de talent que je ne pensais pas pouvoir écrire un jour. Lire La Recherche m’avait confortée dans cette idée : tout ce qui compte, tout ce qui tremble en nous, semblait y avoir été dit, et je n’ai fait, pendant un temps, que chercher des échos, dans l’art comme dans la vie, d’une oeuvre que j’admirais sans nuance. Je me suis promis de la relire – j’ai même songé à instaurer une sorte de rendez-vous, tous les dix ans, où un Proust toujours le même rencontrerait une moi foncièrement différente. Et puis, dix ans, cela m’a paru trop long. J’ai déjà tellement changé que je serais bien incapable de parler à l’Alphonsine qui valide tranquillement sa licence de lettres en province. De quoi devrais-je la prévenir ? Quels conseils aurais-je pu lui donner ?

C’était un soir, alors que les délais, les dates butoirs me menaçaient de partout, j’ai levé les yeux vers la plus haute de mes étagères, celle où je range les livres qui ont de l’importance, ceux qui m’ont façonnée, ceux que je dois retrouver sans délai en cas d’urgence, lorsque le coeur vacille. J’y ai cueilli Du côté de chez Swann, je me suis mis à le lire, et le  temps s’est arrêté.

Mon édition est un vieux livre de poche, au dos plié (c’était du temps où les livres de poche étaient encore très rigides) à la couverture qui s’abîme et aux pages déjà jaunes. Je l’ai acheté il y a longtemps. Les marges sont très réduites et, pire encore, l’encre tient mal sur les pages, si bien que chaque fois que mes doigts débordent un peu sur le texte, l’encre bave et tache. Le texte y est serré au possible. Je me dis, ce soir-là, qu’il faudrait que je me rachète une édition plus récente, plus jolie, plus confortable. Mais lorsque je commence ma lecture, parce que bon, je l’ai tout de même sous la main, Longtemps, je me suis couché de bonne heure, il devient bientôt évident que je ne dois surtout pas racheter une autre édition. Qu’il importe que ma lecture se fasse dans ce vieux bouquin-là, tout corné, avec des petits passages soulignés au crayon gris par une inconnue que j’ai peine à reconnaître.

A l’exception d’un ou deux passages, qui sont toujours mes préférés dans ce tome, je n’ai pas du tout souligné ni remarqué les mêmes choses. Je me souviens d’un passage ou deux réhaussés d’un accolade au crayon gris, et que j’ai lus, relus à plusieurs reprises : qu’est-cr qui, dans cette phrase en particulier, avait retenu mon attention, il y a plus de six ans de cela ? Etait-ce parce que je l’avais trouvée drôle et que je l’avais soulignée car il me semblait fou et surprenant, à l’époque, que Proust pût être amusant ? Était-ce un lien que j’avais fait entre cette phrase et une expérience personnelle, maintenant lointaine et oubliée, qui me manquait pour comprendre l’importance que ce passage avait eu pour moi ? Je suis restée songeuse à plusieurs reprises, et je me suis amusée à reprendre le crayon, pour noter les pages encore vierges qui m’ont marquée cette fois-ci. Je regrette presque de ne pas m’être inventé un système, destiné à marquer chaque génération de lecture, quitte à faire disparaître le texte sous les multiples reflets de la personne qui l’a lu.

Ecrivant cela, j’ai l’impression d’en avoir dit plus sur Proust que si j’avais décortiqué l’ensemble de ce premier volume. Mais ceci est une chronique de lecture, il faudrait faire un effort et m’obliger à en dire quelque chose. Pourtant, je m’interroge : que pourrais-je dire de plus, que je n’ai pas déjà dit ? Résumons d’abord et, puisque l’esprit tend toujours, malgré moi, à la paresse, je me permets de ressortir un extrait de la chronique que j’avais écrite après ma première lecture, un des rares passages que j’aurais sans doute pu écrire aujourd’hui :

« Du côté de chez Swann est divisé en trois parties, relativement inégales : dans Combray s’élève la voix d’un narrateur insomniaque qui, à partir d’une rêverie sur les chambres qu’il a occupées, revoit, dans le flou du souvenir, la propriété de Combray où, enfant, il passait parfois l’été. Ce ne sont pourtant que des impressions confuses, et c’est suite au célèbre épisode de la madeleine que Combray pourra ressusciter à la mémoire, une première fois. La deuxième partie se passe à une époque antérieure aux évènements de Combray et conte l’amour de Swann, voisin de la famille du narrateur, pour Odette de Crécy. Enfin, la dernière partie s’ouvre sur une nouvelle rêverie du narrateur, qui jongle poétiquement avec les sonorités des noms de ville, avant de ressusciter les premiers jours de son amour pour Gilberte Swann. »

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Helleu, Jeune femme en blanc appuyés au bastingage sur le pont d’un bateau, circa 1900.

Une fois que l’on a dit cela, on n’a pourtant pas dit grand chose. La force du récit de Proust réside, au choix, dans ses personnages, hauts en couleur, et que l’on a plaisir à retrouver de volume en volume ; dans ses observations sociologiques, disséminées au fil de l’histoire ; dans la profondeur de ses analyses psychologiques, décortiquant le sentiment en devenir ; dans ses rêveries poétiques et esthétiques ; dans sa grande parenté avec les problématiques de la littérature du XIXe siècle et sa façon d’en dépasser certaines ; enfin,  dans cet accomplissement de l’art qui, dans l’artifice, permet de capter des fragments de temps et d’expériences, des morceaux de temps perdus, qu’il nous livre, emprisonnés entre ses pages. Liste non exhaustive.

J’ai hâte de continuer cette lecture, aussi peu prévue que soudain nécessaire. Et je ne saurai trop vous conseiller de lire ou relire Proust à l’occasion, pour y faire la part entre votre passé et vous-mêmes – expérience à tenter sur un autre livre également, tant qu’il fait partie de ceux qui vous ont secoué ; en un mot, de ceux qui vous ont changé.

Et par cette rêverie, j’ajoute un classique à ma liste du mois d’août, ainsi que je l’avais promis ; avec la joie de chroniquer l’auteur dont j’arbore le portait à chaque chronique du Challenge classique depuis janvier.

~ Un article bien plus complet que le mien sur Du côté de chez Swann par Irina

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2 réflexions au sujet de « Du côté de chez Swann de Marcel Proust (Chronique rêvée) »

  1. Fan de littérature classique russe, j’ai toujours – enfin depuis l’école surtout – été réticent à (re)lire les classiques français… mais, là, j’avoue que cette chronique me fait envie !

    Aimé par 1 personne

    1. C’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire. J’avoue que, toute à l’ambiance proustienne, je me suis lâchée ! Contente que cela ne donne pas un truc trop bizarroïde. 😉
      (Et ça me fait penser que la littérature russe et moi, ça commence à faire longtemps ; faudrait que je m’y remette !)

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