Challenge ABC 2016·Lectures

[K] En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma

C’était à l’époque où les pays africains étaient plus connus par le nom de leur dictateur que par leur propre nom.

Terrible épopée de la politique africaine au XXe siècle, En attendant le vote des bêtes sauvages de l’ivoirien Ahmadou Kourouma a été publié aux éditions du Seuil en 1998 et a reçu le prix Inter. Mêlant formes traditionnelles de l’oralité africaine aux structures romanesques occidentales, le roman décrit le parcours du président-dictateur Koyaga, dans un pays africain imaginaire.

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Celui-ci écoute, durant 6 veillées, un sora (aède ou chantre) chanter ses louanges tandis qu’un répondeur ou cordoua (sorte de fou du roi) multiplie les pitreries et lui reproche ses vices. Chaque veillée est composée autour d’un thème central, et se divise en chapitres. A la fin de chaque chapitre, le sora récite trois proverbes en lien avec le thème de la veillée. A partir de cette structure, l’auteur nous conte toute l’histoire de Koyaga et de son règne.

Le roman commence par l’histoire des hommes nus des montagnes, dont il est issu, et de ses parents, jusqu’à son passé de soldat. C’est la première veillée, autour du thème de la tradition. La deuxième veillée, qui traite de la prise du pouvoir après la décolonisation par un quadriumvirat, bientôt mis à mal après l’assassinat du président en place par Koyaga, a pour thème la mort. La troisième, qui traite de la prédestination, s’attarde sur le destin de Maclédio, journaliste, qui erre dans l’Afrique à la recherche de son homme de destin, avant de devenir l’instrument de la propagande du dictateur. La quatrième veillée, pour développer le thème du pouvoir, raconte le voyage initiatique de Koyaga qui visite les autres dictateurs africains et bénéficie de leurs conseils pour organiser son régime. Nombre d’attentats sont fomentés contre le dirigeant dans la cinquième veillée, ayant pour thème la trahison, mais ils échouent à chaque fois, et le président-dictateur en profite pour gagner en renommée. Enfin, la dernière veillée s’intitule tout a une fin et s’attarde sur le crépuscule du règne de Koyaga, raison même pour laquelle il fait dire son éloge et récit expiatoire, afin de retrouver sa légitimité. Le roman se termine par une note d’espoir, avec un proverbe annonçant de meilleurs jours à venir : La nuit dure longtemps mais le jour finit par arriver.

Le livre se lit très bien en tant que tel, mais alors que je tournais les pages, je me suis rapidement aperçue qu’il me manquait quelques éléments pour le comprendre. C’est en faisant quelques menues recherches que j’ai appris qu’il s’agissait d’un livre à clef. Les personnages sont inspirés de personnages réels et nombre d’événements relatés sont en fait réellement arrivés. Pour reprendre les mots de l’auteur, tirés d’un entretien publié dans Politique africaine en octobre 1999 :

Nombre de faits et d’événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques.

Il déclare dans ce même entretien avoir voulu utiliser les vrais noms dans son roman mais que son éditeur l’en a dissuadé, craignant de « graves conflits juridiques ». En conserver quelques uns ne fonctionnant pas, l’écrivain a finalement décidé de les masquer. Cela devient l’occasion d’un jeu d’indices avec le lecteur, Kourouma distillant les indices géographiques et culturels afin de situer ses pays et ses personnages. Par exemple, les animaux totems des dirigeants sont les mêmes que dans la réalité, et on reconnaîtra donc Mobutu Sese Seko, le « Léopard de Kinshasa », dans « l’homme au totem léopard ». Que cela ne rebute pas pour autant un lecteur qui ne serait pas au fait de l’histoire africaine : j’avais des notions plus que vagues en ouvrant le livre, et les clefs d’identification sont abondamment diffusées et commentées, ce qui permet de s’y retrouver rapidement.

Une fois ma clef révélée, j’ai pu m’intéresser au propos du livre. Puisque nous nous attardons sur le parcours d’un dictateur et ses relations avec ses collègues des pays voisins, En attendant le vote des bêtes sauvages décrit un art politique qui est avant tout un art de la guerre. Dans le roman, la politique est un monde où priment la force brutale et l’absence de morale. On peut penser, dans ce contexte, à une mise en pratique des théories de Carl von Clausewitz qui écrivait, dans De la guerre :

Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les erreurs dues à la bonté de coeur sont précisément la pire des choses à éviter.

Et si l’on en croit Kourouma, on pourrait inverser la célèbre conclusion de Clausewitz, « La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens » pour l’adapter à la politique telle que la pratique Koyaga, à coup de meurtres, mises en prison et mutilations rituelles : La politique n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens. C’est d’ailleurs la signification du titre du roman. Alors que le régime du dictateur est menacé et que des élections sont organisées, le sora déclare :

Vous le savez, vous êtes sûr que si d’aventure les hommes refusent de voter pour vous, les animaux sortiront de la brousse, se muniront de bulletins et vous plébisciteront.

Il fait alors allusion aux élections truquées à l’ère du Parti unique, et à la manipulation du régime qui a eu cours pendant les 30 ans de « règne » de Koyaga, mais aussi à la déshumanisation d’un régime fondamentalement brutal.

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Maquis, par Ivoire 8

Le roman est aussi l’occasion de livrer un portrait à  charge des relations entre Afrique et Occident après la décolonisation. Dans le monde de la guerre froide, les pires dictateurs jouent des tensions internationales et obtiennent le soutien de l’Occident, dès lors qu’ils se posent comme remparts contre le communisme. Le sort des prisonniers politiques est alors scellé :

Beaucoup d’hommes politiques sont derrière les fils de fer barbelés ou en résidence surveillée. Ils sont dans une situations inconfortable ; dans leurs prisons, eux aussi font le compte, eux aussi arrivent à des conclusions. Ils ne voient pas comment s’en sortir.

Rien à entendre ni à attendre des défenseurs patentés des droits de l’homme de l’Occident dès lors qu’ils sont traités de communistes. Les communistes pendant la guerre froide sont exclus de la commisération, de la pitié, de l’humanisme du prochain en Occident.

A la chute du mur, l’Occident se désintéresse des problématiques africaines et soutient beaucoup moins explicitement les dictateurs : la fin de la guerre froide correspond alors au crépuscule du règne de Kogaya.

Mais au-delà de la question géopolitique, En attendant le vote des bêtes sauvages pose deux questions très importantes. La première est la question du rapport à la tradition. Elle s’exprime d’abord par le fond. Le roman accorde une place prépondérante à la magie, aux amulettes de protections et aux marabouts – ainsi qu’à leur présence dans le champ politique. La mère de Koyaga est d’ailleurs une puissante sorcière à laquelle personne n’ose se mesurer. Koyaga, quant à lui, utilise les coutumes des chasseurs nus pour s’assurer de son succès en politique, procédant notamment à des mutilations rituelles. Cependant, Koyaga comme sa mère procèdent à une subversion des gestes rituels et des pensées mythiques à des fins malveillantes, et trahissent donc leurs traditions ancestrales. De même, le dictateur qui utilise le thème de l’identité pour asseoir davantage son pouvoir subvertit les traditions et Kourouma, en moraliste, nous montre les multiples visages de la revendication d’une identité africaine.

Dans un même temps, il travaille, dans la forme, à donner aux traditions de son pays une traduction littéraire. Comme dit plus haut, En attendant le vote des bêtes sauvages est un récit épique en 6 veillées. Or, cette forme s’appelle le donsomana et dans la culture malinké, dont est issu l’écrivain, il s’agit d’un récit de chasse qui va célébrer les exploits d’un chasseur et a des vertus cathartiques. Kourouma s’inscrit en cela dans une entreprise de sauvegarde d’un patrimoine africain menacé, car transmis quasi uniquement sous forme orale. De même, en faisant figurer des proverbes à chaque fin de chapitre, il rend hommage à la culture africaine et à ses moyens de transmission. En effet, dans l’avant-propos d’un recueil de proverbes, Kourouma rappelle l’importance de ces formes synthétiques, qui restent en mémoire, frappent l’esprit et permettent de donner une traduction concrète d’une idée abstraite, et de leur rôle primordial dans les sociabilités africaines.

Cela nous amène au deuxième point que je souhaitais soulever et qui est la question linguistique. Pour de nombreux écrivains issus de pays précédemment colonisés, la question se pose : dans quelle langue écrire ? Le choix d’une langue africaine peut poser problème : transmises oralement, toutes les langues n’ont pas eu de transcription fixe et il faut donc une mutualisation des forces car un seul écrivain ne suffira pas pour répondre à toutes les questions qui se posent dès lors qu’on doit passer de l’oral à l’écrit. C’est également accéder à une lectorat potentiellement plus limité et dans des pays où vivent ensemble plusieurs ethnies qui n’ont parfois pas la même langue, le choix du français ou de l’anglais permet de s’adresser à un plus grand nombre. A contrario, l’anglais ou le français demeurent la langue du colonisateur, et peuvent enfermer l’auteur dans un horizon d’attente et des mécanismes de légitimation encore dominés par l’Europe. Face à une question d’une telle complexité, les réponses sont forcément multiples.

La voie choisie par Kourouma est de tordre la langue française à la réalité africaine, d’oraliser le  roman. Pour Lobna Mestaoui, Kourouma « colle son hymne à la culture malinké dans les canons du romanesque à l’occidentale » pour en faire un « espace de revanche ». Dans une même problématique, l’écrivain algérien Kamel Daoud, dans Meursault contre-enquête (que je n’ai pas encore réussi à chroniquer), compare le français aux grandes maisons vides laissées par les français partis précipitamment et que les algériens ont rempli de leurs propres meubles pour y habiter. C’est bien la même démarche chez Kourouma qui déclarait, en utilisant la même métaphore :

Je crois que c’est la cosmogonie africaine que je voulais introduire dans le français pour que nous nous sentions chez nous en français.

Je conclurai en disant combien En attendant le vote des bêtes sauvages m’a semblé un livre riche. Lu initialement pour un exposé (cela se sent, je crois, dans la rédaction de ce billet), ce livre a aussi et surtout été une découverte marquante, à la fois au niveau du fond et de la forme. Certes, il n’est pas toujours aisé pour un lecteur français de comprendre au premier regard les multiples allusions disséminées dans le roman mais, d’une part, le livre existe par lui-même et fonctionne sans cela ; d’autre part, notre ignorance à ce sujet sert d’autant plus le propos et semble justement assez symptomatique.

Dans Situations II, Sartre écrivait :

 

La fonction de la littérature est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent.

En ce sens, et en plein d’autres, En attendant le vote des bêtes sauvages est de la grande littérature.

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