Lectures

Danser d’Astrid Eliard

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On n’est pas très gâtés lorsqu’on aime la danse et qu’on est littéraire : les avatars fictionnels de la danseuse sont peu nombreux et souvent stéréotypés. Il suffit de voir les polémiques qui étaient nées parmi les amateurs de danse lors de la sortie de Black Swan. Qu’est-ce qu’une ballerine, dans l’imaginaire collectif ? Une sorte d’éternelle jeune fille,  attachée encore, par les rubans de ses chaussons, au monde de l’enfance (rappelons-nous Nina et ses ours en peluche). Elle est douce mais volontaire, elle se tient, volontairement ou non, un peu hors du monde. Ses histoires répondent souvent aux mêmes schémas, et renferment un peu toujours les mêmes thèmes : l’ambition, la jalousie, les racontars de coulisse. Il y a aussi ces morceaux de destins, posés dans une école, avec pour objectif de voir qui va réussir et qui va devoir arrêter, soit par choix soit par accident. Oh, et il y aussi l’histoire de ces danseuses classiques qui s’ouvrent à la modernité, souvent par l’intermédiaire d’un jeune homme pratiquant une danse plus populaire – ou ne pratiquant pas et se révélant doué. Save the Last Dance est le premier du genre que j’ai vu, mais il y a eu je ne sais combien de films qui présentent une histoire de ce type.

Bien sûr, il y a d’autres choses. Je n’ai pas lu Polina, la BD de Bastien Vivès, ni vu son adaptation cinématographique, et j’ai sûrement tort. Et puis même s’il rentre dans la plupart des clichés, j’ai regardé en boucle le film L’âge heureux , adapté du roman éponyme d’Odette Joyeux, quand j’étais petite (que j’empruntais d’ailleurs à la médiathèque).

Mais je me suis surprise à rêver un portrait de la danseuse loin des tutus et des falbalas, loin des historiettes de coulisses et, soyons fous, peut-être même un peu en phase avec son temps. Je m’y suis essayée, même, en me lançant dans une longue nouvelle sur le sujet, pas encore publiée sur le blog ni sur Scribay puisqu’elle participe à un concours où l’anonymat est de mise.

C’est dans ce contexte que je suis tombée, lors de la braderie de Noël de Babelio, sur Danser d’Astrid Eliard, qui s’attarde sur trois élèves de l’école de danse de l’Opéra de Paris : Chine, Delphine et Stéphane. Timing rêvé.

Ce qui distingue ce court roman, publié au Mercure de France, c’est sa volonté de dépeindre les petits rats comme des adolescents normaux ou presque. Bien que leur journée soit ponctuée par les cours et la danse, ils s’intéressent donc aux choses de leur âge et s’inquiètent avec une acuité particulière à l’évolution de leur corps et de leurs désirs. Il faut rappeler combien l’adolescence est source d’angoisse, a fortiori chez les jeunes danseurs, confrontés à l’injonction de correspondre à un canon physique bien établi. A ce niveau, le roman d’Astrid Eliard est une réussite. On suit les trois personnages avec intérêt, d’autant plus que leurs différences de caractères laissent deviner toutes les individualités qui peuvent se cacher derrière l’uniformité visuelle d’un corps de ballet. A ce titre, j’ai d’ailleurs été très intéressée par le personnage de Chine, moins rêveuse mais aussi moins classique que Delphine, qui trouve son épanouissement dans la discipline et la normalisation du mouvement. L’amitié-rivalité qui se dessine entre elle et Delphine est également décrite avec justesse et sensibilité.

Le plus dur, je crois, est de devoir décider maintenant, comme si on n’avait que quelques secondes pour monter dans un train pour un trajet très long, un train sans arrêt et sans retour en arrière possible.

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L’Âge heureux

Ce qui me laisse perplexe, en revanche, c’est la fin du roman. Elle arrive trop vite, trop brutalement, et si cela sert le propos, nous faisant vivre l’expérience de la violence du monde de la danse et du difficile retour au réel qui s’ensuit, j’ai néanmoins l’impression qu’il manque quelque chose. Les personnages étaient réalistes et bien campés, et Danser s’est arrêté au moment où j’aurais voulu qu’il décolle. Peut-être est-ce d’avoir trop mangé de littérature romanesque, mais il manque à mon goût un petit quelque chose  qui permette de rendre le tout plus fort et, surtout, plus marquant.

En s’attaquant à l’enfance et à la danse classique, l’auteur marche sur un terrain difficile, rapide à reléguer du côté de la littérature mineure, dans tous les sens du terme.Est-il même possible de parler de la danse sans tous ses oripeaux de rêve ? Le quotidien évoqué de nos trois élèves, leur rapport à la cellule familiale sont bien décrits, sans idéalisation et loin des profils type. C’est un pas en avant. Mais je suis persuadée qu’il reste encore beaucoup à dire sur cet univers qui peut sembler si hermétique au premier abord. Et si la publication de Danser au Mercure de France peut ouvrir la voie et y inviter, j’en serais ravie.

C’est con, mais je suis parfois un peu triste à l’idée que je ne ressemblerai jamais à ma mère, une femme ronde de partout, qui a une incroyable collection de tabliers et de livres de cuisine. Le genre de bonne femme, si tu la croises dans la rue, tu te dis qu’elle a eu au moins quatre enfants. Les danseuses sont plus sèches, elles ont les os « pointus », peut-être vieillissent-elles moins bien, même si elles se font appeler Mademoiselle toute leur vie, et qu’elles gardent leurs cheveux longs, comme les jeunes filles. C’est la scène qui les rend belles, d’une beauté éphémère, car en vrai elles sont toujours un peu… décevantes, comme ternies par le monde réel.

Pour prolonger un peu la lecture, autour de la problématique du passage de l’enfance à l’âge adulte, dans la danse :

Virginie Valentin, « L’acte blanc ou le passage impossible, Les paradoxes de la danse classique»

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2 réflexions au sujet de « Danser d’Astrid Eliard »

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