1% Rentrée littéraire 2016·Lectures

Algorithme éponyme de Babouillec

L’être soudain concerné par lui-même vient d’entendre une information qui dérange l’ordre des choses. Lente ascension diplomatique en recherche de territoire.

Étrangement, j’ai eu du mal à choisir le livre que je devais chroniquer en premier pour cette année 2017. J’en ai terminé deux autres, dont Les Millions d’Arlequin de Bohumil Hrabal, mais j’ai jeté mon dévolu sur celui-ci, parce qu’il me semble un peu impossible à chroniquer et qu’en temps normal, j’aurais sans doute renoncé à en parler. Une chronique de bonne résolution, en somme.

D’abord, contextualisons. Je voulais absolument aller voir Dernières nouvelles du cosmos, le documentaire de Julie Bertolucci, mais je n’ai pas eu le temps d’y courir avant qu’il ne soit retiré des salles. Il est encore diffusé à Montparnasse ce mois-ci mais Janvier est déjà plein à craquer, et je crains de ne pas pouvoir y aller à temps. L’avantage, c’est qu’en entendant parler de ce documentaire, j’ai entendu parler de Babouillec. Et j’ai eu envie de lire Algorithme éponyme.algorithme-eponyme

 

Algorithme éponyme touche à la poésie, mais n’en est pas tout à fait : c’est aussi un essai, presque un manifeste. Babouillec, née Hélène Nicolas, est autiste diagnostiquée déficitaire à 80%. Après 20 ans de silence, elle parvient à communiquer avec sa mère grâce à des lettres de cartons disposées sur une feuille blanche. Dans l’espace de la feuille blanche, elle se rebaptiste Babouillec et part à l’assaut du langage.

Je suis née équipée d’un autre sens que cet enchantement d’être en vie.

Je n’ai pas envie de m’attarder davantage sur la vie de Babouillec : le documentaire s’en charge sûrement très bien, et les multiples articles reviendront à l’envi sur un parcours idéalement spectaculaire. Mais, Babouillec le dit dans son texte, cela convient à l’enfermer dans une case, sur une étagère bien étiquetée, au risque que le texte se trouve noyé par l’histoire de son auteur.

J’ai lu Algorithme éponyme dans de très mauvaises conditions. Je l’ai lu dans le métro, au milieu des renfrognements et des bousculades, et j’avais aux oreilles de l’electro swing au rythme trop marqué, trop fort, pour se plonger dans une lecture contemplative. Et pourtant, dans ce brouhaha du monde qui formait comme une carapace, les mots de Babouillec perçaient et parvenaient à m’atteindre. Peut-être même semblaient-ils d’autant plus fort.

Algorithme éponyme est une suite de courts textes poétiques, portant sur l’identité, le rapport à soi et, surtout, la question brûlante du rapport aux autres et de la place que la société nous concède. L’auteur y fait un perpétuel va-et-vient entre l’image qu’on lui appose et celle qu’elle est, à l’intérieur, loin des apparences. La reconnaissance même qu’on lui accorde aujourd’hui tient aussi à d’autres choses, pas à la force de la parole-même, et ne conduit finalement qu’à ranger l’individualité Babouillec dans une case plus grande, avec une un peu plus grande étiquette. Cette conscience de l’impératif social et de ses contraintes est déchirante à lire, et le texte fourmille d’encouragements à la liberté, comme autant d’appels d’air qui pourraient, dangereusement peut-être, nous faire sortir de la navette dans laquelle nous avançons vers on-ne-sait-quoi. Par métaphores constantes et dans un régulier mélange des tons, Babouillec nous parle du monde comme on ne m’en avait pas parlé depuis longtemps.

Certains sont plus obscurs que d’autres (j’avoue avoir buté à plusieurs reprises sur le dernier), mais l’enchaînement des images se ressent intuitivement comme il peut se remâcher pour aller plus loin dans la compréhension du texte. J’avoue pour ma part m’être fait porter. Et au fond, je parle moins de cette lecture que de l’effet qu’elle a fait sur moi. Ça fait du bien à en faire mal. Ça vous purifie un peu quand vous êtes trop plongés la tête la première dans l’actualité, les modes et les faux-semblants. C’est bizarroïde, peut-être même un peu inédit ; c’est un imaginaire câblé autrement qui fascine, et qui dans son développement d’herbe folle, peut paradoxalement faire écho à nos pensées les plus profondes. Et le problème, c’est que ça touche beaucoup trop à l’intime pour que je puisse m’aventurer à analyser cela sans dommages et sans exhibitionnisme.

Je suis arrivée dans ce jeu de quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans limites. Les oreilles stand by à la jacasserie humaine, les mains et pieds sens dessus dessous, les yeux dans les yeux de moi-même. Modèle dispersé, gratuitement mis au monde par besoin de casser la mécanique culturelle.
La tête comme un ressort sans verrou oscillant vers les quatre points cardinaux…

 Alors mettons-nous un peu, nous aussi, les oreilles stand by à la jacasserie humaine, et avançons, renouvelés, vers cette nouvelle année qui commence.

(Le dépôt légal date de novembre 2016, mais l’achevé d’imprimer d’octobre. C’est pourquoi je me permets de l’inclure dans les lectures de Rentrée littéraire 2016, moins pour tricher que parce que j’ai envie de donner à ce livre un peu plus de visibilité. Comptons-le comme une lecture bonus si vous voulez.)

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