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[Les Introuvables] Artificielle par Eugène Morel (1895)

 

 L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. (Eugène Morel, La Librairie publique)

Qu’on se le dise, cet Introuvable était au départ un choix par dépit. Lorsque j’ai entendu parler d’Eugène Morel dans mes livres de révision et que je me suis rendue compte qu’en plus d’être bibliothécaire, il était écrivain, j’ai regardé ses titres de roman. Il y en a un qui a attiré mon attention : L’Ignorance acquise, son premier, paru en 1885. Je trouve ce titre beau et intriguant, et je me demande bien ce qu’il peut désigner. Ne l’ayant pas trouvé pour le moment et n’ayant pas très envie de le lire sur microfiche à la Bibliothèque nationale de France (chacun ses faiblesses), je me suis rabattue sur deux titres, qui présentaient tout de même une petite particularité d’exemplaire et provenaient de la même bibliothèque : Artificielle (1895) et Les Morfondus (1898). Les Morfondus me faisant davantage envie, j’ai décidé de commencer la lecture… par l’autre. Et il se trouve que, finalement, j’ai plein de choses à dire. L’occasion de vous présenter une chronique des Introuvables pour ce début d’année.

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Artificielle, roman de 1895

Artificielle, publié chez Ollenforff, est un roman de trois-cent pages sur le mariage entre M. Galtier, employé de bureau de n’importe quel Ministère et sa petite femme Yvonne qui s’ennuie et multiplie les distractions. Puisant dans le roman de mœurs et le roman psychologique, Artificielle est un livre qui joue volontiers avec les codes de ses genres de référence. On sait qu’Eugène Morel fréquentait les milieux naturalistes, mais que reste-t-il de ce mouvement en 1895 ? La grande saga des Rougon-Macquart se termine en 1893, Maupassant est mort et Huysmans a poussé les principes du naturalisme à leur comble il y a un peu plus de dix ans, créant dans son sillage le décadentisme. Bon. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à faire plus ou moins comme lui : pousser les logiques de représentation du naturalisme jusqu’à ce qu’elles craquent, prendre n’importe quelle histoire du genre, en styliser le déroulement et les personnages, et l’expliciter un peu au lecteur si possible.

C’est là qu’Artificielle entre en scène. Cela commence comme beaucoup de romans célibataires de l’époque, en multipliant les clins d’œil au lecteur et les réflexions auto-référentielles. Par exemple, dès l’abord, l’auteur refuse de nous décrire son personnage masculin. Le XIXe siècle est le grand siècle de la description, qu’elle serve à exprimer le point de vue du narrateur ou à poser un contexte social nécessaire au propos. Mais Eugène Morel, quant à lui, ne s’en embarrasse point. Son explication :

Grâce aux effort de la génération précédente, la psychologie est très avancée. Nous n’avons plus, à proprement parler, à faire de « portraits » ; ce soin est laissé aux dessinateurs qui en chargent les photographes. Au physique, d’ailleurs, la notation nouvelle, synthétique et simplificatrice abrègera sensiblement ; il n’y a qu’à se référer aux tables du Dr Kruth. M. Galtier est un L g x2 X 4 – F ft.

Au moral, c’est, de tout point, l’homme que le physique annonce : un SL mélange de Y d’après la théorie de Gary de Lacroze.

604_001.jpgAprès avoir exposé toutes mes excuses aux matheux qui pourraient me lire pour avoir osé souligner ce qui apparaît, dans le texte original, en identifiants, j’avouerais que je n’ai pas pu retrouver de tables de Dr Kruth développant des types physiques. En revanche, les types moraux par Emile Gary de Lacroze sont exposés dans son ouvrage Les Hommes, leurs formes et leurs natures, et leurs amours, qui nous permet de voir que la typologie psychologique ne s’arrête pas à Jung, d’une part, et que répartir les hommes en codes-couleur ou en chiffres ne date pas d’hier, d’autre part. Soucieuse de voir à quoi ressemblerait une typologie humaine dessinée par un disciple du Sâr Péladan, j’ai commandé ledit ouvrage. Qui sait, peut-être fera-t-il l’objet d’une prochaine chronique ? Toujours est-il que Morel finit par consentir à nous décrire un type de personnage qui aurait échappé à tous les grands écrivains psychologues : celui de l’homme normal.

L’homme en question a, en effet, échappé aux recherches de MM. de Goncourt, Stendhal, Bourget et Rosny. Quelques anciens auteurs, dits moralistes, l’avaient probablement rencontré mais, outre que l’espèce en a pu varier, les moralistes n’étaient pas des psychologues et leurs méthodes ne leur a pas permis de les décrire de telle sorte que nous les puissions reconnaître.

La méthode, tout est là. Donc : 

Signalement : Front moyen, plutôt bas, menton quelconque, bouche moyenne, yeux moyens, nez entre les deux, cheveux châtains, etc. Au moral : intelligence bornée, etc. Signe particulier : ordinaire. Opinion : modérée.

Mais ce faisant, Morel oublie un prédécesseur qui s’est fait une spécialité de représenter la médiocrité bourgeoise : Gustave Flaubert. Or, on se rend bien vite compte que son personnage est une sorte de nouveau Charles Bovary  : médiocre, peu volontaire, il se fait bientôt mener par le bout du nez par sa femme, Yvonne, qui se révèle la véritable héroïne de l’histoire. Or si l’auteur s’amuse avec l’impossibilité de caractériser le personnage de M. Galtier, il s’en donne à cœur joie avec Yvonne, dont les moindres faits et gestes sont analysés, voire généralisés à un type : celui de la parisienne qui valse, butine, trottine ; bref d’une dilettante femelle qui cherche l’agitation perpétuelle, afin d’éviter de se retrouver face à elle-même. 

4390989_6_826d_jean-beraud-parisienne-place-de-la_46c6e287b0df678ca98d552e596282a3.jpgLa question qui est au centre du livre est donc celle du bonheur. Au début de son mariage, Yvonne la frivole se sent soudain écrasée par cette responsabilité nouvelle :

Dans le petit trajet qui emportait la robe écossaise et la malle de la gare à la maison, Yvonne eut un instant, unique dans sa vie, la peur de ses actes, l’hésitation devant la route à suivre, et se demanda par quel bout la prendre, la vie.

Et sentit peser sur elle une responsabilité, la plus lourde de celle qu’elle dût jamais connaitre : celle de son propre bonheur. 

Sauf que sans enfants, et avec son mari parti travailler, comment peut-elle meubler sa vie, maintenant qu’elle a meublé leur appartement ? Morel évite de la faire sombrer dans l’adultère ou de lui faire contracter d’horribles dettes, et notre Madame Bovary 1895 se transforme en Madame Bouvard & Pécuchet. Ces deux copistes, dans le roman posthume de Flaubert, se lancent à corps perdus dans l’étude et la pratique des sciences sans méthode aucune, et il n’en résulte que des catastrophes ; ce n’est pas grave puisqu’à chaque échec, ils changent de spécialité, rassemblant une masse de connaissance sans pouvoir en faire le moindre usage intellectuel. De même, forte de son esprit d’oiseau, Yvonne picore dans les travaux manuels les plus divers. Cela commence fort normalement, avec la broderie ou la peinture, mais elle cherche bientôt à laquer le bois, peindre sur porcelaine avant de s’intéresser à la mosaïque, au moulage et à la dorure. Ses loisirs se mettent à ressembler de plus en plus au travail, tandis qu’elle refuse d’aider son mari à la moindre besogne sérieuse. De plus, à chaque fois, un incident extérieur ou son incapacité à la patience vient ruiner l’ouvrage en cours, et elle retombe dans l’ennui, jusqu’à se trouver une nouvelle obsession :

Robinson en son île ressemblait assez à Yvonne désireuse de tout faire. Elle en voulait à chaque chose qui s’achète, et si une mode subite ne l’avait rendue aux ouvrages de dame, elle eût abordé la photographie, la galvanoplastie, la vibromanie, et en fut sans doute arrivée à la menuiserie du bon Tolstoï. 

Et si la parodie du roman de Flaubert est explicitée, elle prend une tout autre valeur dans Artificielle. En effet,  à la fin du roman, lorsque sa grand-mère meurt et que son dernier geste est pour le bébé d’une cousine, Yvonne comprend qu’elle est passée à côté de sa vie et de son bonheur :

Pleure, stupide ! Tu as laissé la joie d’âme qui dure pour des scintillements interrompus de gaieté. Pour de simples frôlements de bonheur, tu as laissé l’étreinte de la félicité, et comme les êtres se donnaient la main, s’appelaient les uns les autres au bonheur de vivre, tu as refusé la tienne, et celle qui te tenait t’entraîne sans que plus rien te rattache à l’existence. La part de bonheur échu à ton cœur trop étroit, tu n’as point appelé les petits à la partager, elle se corrompt devant toi, qui a tout gardé, et que la satiété dégoûte. 

Et tout cela par orgueil et égoïsme, vice si répandu chez la femme moderne. A ce moment-là, je dois avouer que je n’ai plus été sûre de saisir le ton du livre ; habitué aux paradoxes et au libertinage de Tinan, j’ai pensé un instant que Morel était ironique. Je me suis alors dit qu’il suffisait de faire un détour par la littérature professionnelle du bonhomme pour mieux cerner sa position. Dans La Librairie publique, Morel ne s’oppose pas au travail féminin, mais rappelle bien qu’il ne doit surtout pas entrer en concurrence avec les « charges maternelles et familiales ». Il avertit contre les dangers d’offrir la possibilité aux femmes d’accéder à des postes de responsabilité et de direction, non que certaines d’entre elles ne pourraient exceptionnellement y réussir tout en ayant une vie de famille, mais parce que celles qui voudront suivre ce modèle sacrifieront peut-être leurs devoirs pour accéder à une telle carrière. S’il encourage à embaucher des femmes, notamment pour le prêt, les tâches de dactylographie ou encore dans les bibliothèques pour enfants, c’est aussi pour les opportunités de petits boulots peu rémunérés, bien plus acceptables pour une femme que pour un homme. On peut difficilement lui en vouloir vu l’époque d’écriture (rappelons que La Librairie publique date de 1910), mais se devine derrière sa position une vision traditionaliste du rôle de la femme dans la société. Or selon ce prisme, la parodie d’Artificielle semble de moins en moins innocente, et il est possible que dans ce roman, Morel ait un instant oublié d’être psychologue pour s’improviser moraliste.

Le roman ne finit pas tout à fait mal : les époux se retrouvent à la retraite du mari et ne sont pas spécifiquement malheureux ; mais il se termine sur leur ennui et leur silence, sur un profond sentiment de vacuité, sans que celui-ci soit érigé en art ou en valeur comme dans la littérature décadente. La parodie, outil satirique, est ici mise au service d’une vision traditionnelle et bourgeoise de la famille ; ce qui peut surprendre, lorsqu’on s’attarde sur les positions  très progressistes de l’auteur dans le cadre de son métier.

Eugène Morel, écrivain et bibliothécaire

Le pionnier de la lecture publique

Eugène Morel entre à la Bibliothèque nationale de France en 1892 et participera à la création de l’Association des Bibliothécaires français (ABF) en 1906. Son profil dénote par rapport au corps des bibliothécaires, qui a commencé à se constituer professionnellement au cours du XIXe siècle : non issu de l’école des Chartes, Morel est un étranger ; peut-être  même un de ces derniers planqués, comme étaient considérés les écrivains qui bénéficiaient de places de ce genre pour vivre sans réaliser toujours le travail pour lequel ils étaient rémunérés. Et s’il existe des écrivains qui se sont bien acquitté de leur tache, comme Nodier, Leconte de Lisle pourrait constituer le parfait exemple de l’homme de lettres mauvais bibliothécaire, si l’on en croit Claude Louis, dans Les Poètes assis : 

De 1870 à 1876 la Bibliothèque du Luxembourg fut publique. Pour y accéder on doit passer par une porte ouvrant sur un couloir circulaire où donnent cinq ou six autres portes. Leconte de Lisle fit coller des flèches en papier avec l’indication  » Bibliothèque « , tout autour de ce couloir. En sorte que les malheureux lecteurs qui se guidaient sur ces flèches fallacieuses, tournaient perpétuellement dans la demi-obscurité du couloir sans jamais rencontrer l’entrée cherchée que rien ne distinguait des autres. Et ils partaient découragés, sans nul désir de renouveler l’expérience. 

Morel se révèle cependant un bibliothécaire engagé. Après avoir visité les bibliothèques anglo-saxonnes, il revient en France avec plein d’idées révolutionnaires, qu’il expose dans Bibliothèques, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes (1908-1909) et La Librairie publique, déjà mentionné. Les mots d’ordre : élargir les horaires d’ouverture, que les bibliothèques « quittent leur vêtement d’ennui », que les bibliothécaires suivent une formation spécifique… Bref, des propositions qui sont faites, à faire, voire brûlantes d’actualité. Il introduit également en France la classification Dewey, encore utilisée aujourd’hui dans la majorité de nos bibliothèques municipales, et il a également soutenu la création de la bibliothèque de l’Heure Joyeuse destinée à la jeunesse. Malgré ses actions en faveur de la lecture publique, l’oeuvre d’Eugène Morel est longtemps méconnue des gens de métier : Jean-Pierre Seguin réédite à ce titre une partie des textes de Morel en précisant, en avant-propos, n’avoir jamais entendu parler de lui au département des Imprimés de la Bibliothèque nationale, où il a pourtant officié très longtemps. Aujourd’hui, cependant, Morel est lu, relu, étudié, numérisé (je vous laisse jeter un œil à la bibliographie pour vous en assurer). Mais ses romans restent peu étudiés par les professionnels du livre. C’est pourquoi je me suis demandé si l’influence du métier (certes tout récent lorsqu’Artificielle est publié) se faisait sentir dans l’écriture.

Le livre dans Artificielle 

Trois mentions ont retenu mon attention dans le roman d’Eugène Morel. La première apparaît dans le chapitre XIV intitulé Mathématiques, et où les futurs mariés s’entretiennent du budget du ménage. Yvonne s’enquiert de la bibliothèque de son fiancé :

 

– J’ai beaucoup de livres.

– Mais des livres drôles ou des livres reliés ?

– Reliés, surtout.

– Bien, je vous arrangerai cela, vous aimez les liseuses ? c’est très commode, ça tourne comme on veut. 

Le détail, amusant au premier abord, permet de mettre en lumière ce qui pourrait passer pour une évidence sans en être une : la reliure est une forme de validation, sinon de hiérarchisation d’un contenu. Le livre relié est destiné à durer, contrairement au livre de consommation immédiate qui n’a pas forcément à figurer dans la bibliothèque une fois lu. Enfin, le livre relié est aussi un livre d’apparat : une suite de dos ornés ou reliés de la même façon est une représentation de soi, et tout bon intérieur bourgeois se doit d’avoir son étagère de livres reliés. La tradition perdure, puisqu’il n’est pas rare d’apercevoir dans les vitrines d’un hôtel de standing ou dans la déco des cafés, restaurants et boutiques de vêtements, quelques vieux livres qui ont l’air d’avoir été négligemment posés là, en attente d’une lecture. Le tout pour esquisser une image positive, élégante ou vintage, qui incitera le client à se sentir bien dans le lieu et à y consommer.

Le thème de la reliure apparaît également dans les deux occurrences suivantes, où il revêt une toute autre importance. Il y nourrit une métaphore de la femme-livre, dont les vêtements figurent une reliure et les ornements des signets ; tandis que la peau nue de la femme est la page blanche. L’image est utilisée la première fois lors du dernier bal des fiancés avant leur mariage :

Le satin, replié comme une feuille à naître, laissait entre les pages entr’ouvertes du livre femme passer des signets de rubans et les tiges de fleurs d’autrefois. On les eût effeuillées pétale par pétale, pivoines aux mille feuilles, où l’œil glissé en des interstices de pages, espérait, devinait l’invisible dessin du corps nu.

Alors dans l’enlèvement des rotations fébriles, les rubans s’arrondissaient, partaient en gloires, projetaient des stigmates ; les fleurettes froufroutantes s’immobilisaient dans une voie lactée blanche pointillant la nuit rose, les rubans satellites encerclant l’astre aimant.

Et pour un seul le livre s’entr’ouvrait alors, laissant, d’une largeur d’œil, aux pages secrètes et tendres, entre-lire en valsant les devinettes sur linge blanc, dont un crispement de doigts éclaircissait l’énigme. 

Elle est filée après le mariage, lorsqu’Yvonne, qui s’ennuie, joue à l’actrice seule devant son miroir, en se costumant avec les étoffes et les accessoires qu’elle trouve. Les tissus qu’elle revêt sont autant de reliures différentes, dont elle se recouvre à l’envi :

Que de fois elle essayait, réessayait les bruissantes enveloppes de son corps ! Comme elle le relisait, dans ces livres de beauté que renfermait la grande bibliothèque toute blanche, dans les blancs livres de linge, l’identique sujet d’Elle, l’intarissable sujet ! Comme elle le lisait, se lisait, dans les périphrases tendres et mal voilées des translucides batistes […].Elle le lisait sous les murmures sylvestres, la claire musique des nansouks aux volants abandonnés, des jaconnas si froufroutants […], ou même sous la fraîcheur des toiles et des percales, de la toile d’Espagne et la gaze de lin dont les phrases les plus modestes disaient la volupté suprême de la volupté chaste ! Ces romans de la chair, elle les bordait de coûteuses reliures, tantôt rouges et revêches, de simple coton, à la russe, tantôt de toutes gammes de crochets, peluches, dentelles, piqués.

Les tissus manufacturés, toile et percale, sont les mêmes que ceux qui recouvrent les reliures fonctionnelles, à bas prix. Mais la richesse des reliures potentielles s’oppose à la blancheur éternelle des pages qu’elles recouvrent, comme si le personnage, condamnée à papillonner, ne s’écrivait jamais que superficiellement.  La métaphore, enrichie de la connaissance technique de l’auteur, caractérise ainsi davantage le personnage et ses limites.

Les envois

Je l’ai dit plus haut : si Eugène Morel commence à intéresser les bibliothécaires ces dernières années, ses romans demeurent encore dans l’ombre. C’est ce qui explique que j’aie pu trouver deux d’entre eux reliés en demi-percaline et enrichis d’un envoi autographe de l’auteur à très bas prix, alors même qu’une édition originale de Bibliothèques coûtait quatre fois plus cher. La loi de l’offre et de la demande, j’imagine. C’est en tout cas l’occasion pour moi de revenir sur ce qu’est un envoi, sur son impact sur la valeur d’un exemplaire et enfin, ce qu’il peut représenter pour le chercheur ou le collectionneur.

Un envoi est une dédicace autographe de l’auteur, souvent placée sur le faux titre (pour rappel, le faux-titre est le feuillet précédant celui comportant toutes les informations de l’ouvrage — auteur, titre, éditeur, date — et ne comportant que le titre). Notre exemple rentre parfaitement dans les clous. Pourtant, parler d’envoi à partir de ceux d’Eugène Morel peut sembler paradoxal, et ce pour plusieurs raisons.

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Généralement, un envoi autographe d’auteur peut faire singulièrement gonfler le prix de vente d’un ouvrage, a fortiori si ceux-ci sont rares ou si l’auteur est célèbre. Par exemple, un exemplaire orné d’un envoi de mon auteur fétiche, Jean de Tinan, gagne presque automatiquement un zéro dans son prix, parce que c’est un auteur prisé des collectionneurs et qu’il a eu le malheur de mourir à 24 ans, ce qui implique que ses autographes sont rares. A contrario, un envoi d’un auteur qui intéresse encore peu les bibliophiles sera peu recherché et donc restera bon marché. Je peux parler de Morel, mais j’ai également acquis pour une très modique somme un envoi de Gabriel de Lautrec en cherchant une édition de ses Poèmes en prose.

La deuxième question est l’intérêt de l’envoi : on pourrait être tenté de reléguer cet intérêt du côté du fétichisme et y voir une vaine chasse aux autographes. C’est oublier qu’un envoi peut être riche d’informations : il peut nous informer sur l’état des relations entre l’auteur et une autre personne — bien sûr, si les mots d’affection envers un cousin ou un beau-frère intéresseront surtout un potentiel biographe, un envoi à une figure importante de la vie culturelle sera considéré comme plus intéressant. Enfin, hors des personnes, la formulation même de l’envoi trahit les rapports de hiérarchie, d’admiration ou de convenance qui se dessinent entre les différents acteurs du champ littéraire. Dans notre cas, l’envoi n’est pas très intéressant en soi ; il est adressé à Edouard Quet, homme de lettres peu resté dans les mémoires. Le livre, coupé jusqu’au bout et la percaline dans un état d’usage laissent à penser que l’ouvrage a dû être lu. Ce n’était pas le cas des Poèmes en prose de Lautrec, en dépit d’un envoi plus personnel…

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Il faut croire que « Mademoiselle Mariani » est plus charmante causeuse que lectrice. En effet, le livre n’avait été coupé que jusqu’à la page 69 et était resté intact ensuite. Face à une telle situation, il y a deux écoles : il est préférable pour certains de laisser le livre dans son état, afin de conserver toutes les informations possibles sur sa réception. C’est ce que fait la BnF avec ses livres de réserve, par exemple : il est important de savoir que tel livre envoyé à Barrès par exemple, n’a pas été lu jusqu’au bout — a fortiori si Barrès en parle quelque part ! Cependant, quand le livre concerné est le seul exemplaire disponible à des centaines de kilomètres à la ronde, il peut être coupé, à condition de conserver l’information : le détenteur du livre ne l’avait coupé que jusqu’à tel page. Bien qu’on puisse crier au sacrilège, c’est la solution que j’ai choisi pour les Poèmes en prose : je débutais alors dans l’achat de livres anciens, je l’avais commandé pour le contenu, et c’était la seule édition disponible jusqu’alors. De plus, j’avais le sentiment qu’un livre de 1898, qui avait visiblement dormi dans les placards de l’auteur jusqu’en 1924, où il avait été offert à une femme ne l’ayant visiblement pas lu, méritait d’être lu, au moins une fois, jusqu’au bout, pour enfin dormir en paix dans une bibliothèque. Il y côtoie Morel, ses Morfondus et son Artificielle, et j’espère que le symbolisme de l’un et le réalisme un peu moral de l’autre ne s’y entrechoqueront pas trop fort…

Dans tous les cas, Artificielle me permet d’ouvrir mon challenge Classique 2017 avec une chronique des Introuvables, et sous ses dehors misogynes, nous rappelle que le plus progressiste des individus peut se révéler, par d’autres aspects, un simple homme de son temps.

Bibliographie & Webographie

 

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4 réflexions au sujet de « [Les Introuvables] Artificielle par Eugène Morel (1895) »

    1. Même les belles reliures de livres anciens ? 😛 Pour ma part, je traite différemment mes livres selon plein de paramètres plus ou moins (surtout moins) objectifs, mais mes livres de poche, d’étude, vivent, et plutôt deux fois qu’une (les pauvres).
      Merci pour ton commentaire !

      J'aime

  1. Je crois avoir entendu le nom de Morel dans ma formation de bibliothécaire… Mais je n’en savais pas plus sur lui. Merci pour cet article, très intéressant à tous points de vue – sur l’homme, le roman et le livre plus largement !

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